07/09/2016

"Frantz" de François Ozon

173668.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgOn ne voit qu'elle, dès le premier plan et cela jusqu'au dernier. Le visage de Paula Beer, jeune actrice d'une vingtaine d'années. Si Pierre Niney semble être le héros de ce mélodrame, Paula Beer en est l'âme. Anna vient tous les jours se recueillir sur la tombe de son fiancée Frantz. Anna se considère comme une veuve, habillée de noir des pieds à la tête, elle s'occupe avec amour de ce petit espace de mémoire, une tombe sans corps, celui de Frantz est resté dans une tranchée sur le front quelque part en France. Cette guerre de quatre ans a surtout creusé des tombes dans les villages de France et d'Allemagne. La rancune que ces deux nations cultivent l'une vis-à-vis de l'autre depuis très longtemps, n'en est désormais que plus tenace. Un matin, Anna a remarqué ce jeune homme debout devant la tombe de son fiancée. Elle est intriguée, le suit, apprend qu'il est français, soit un ennemi que le docteur Hoffmeister, le père de Frantz, reconduit à la porte, refusant de le recevoir. Adrien, c'est son nom, finit par gagner l'intelligence et le coeur d'Anna. Adrien était un ami très proche de Frantz dans le Paris d'avant-guerre. Il raconte à Anna leurs journées au Louvre devant les tableaux de Monet, les heures à jouer en duo du violon, leurs soirées dans les cabarets, leur amitié solide, indéfectible, leur haine de la guerre, leur engagement par devoir filial. Anna s'accroche à ce souvenir de Frantz comme à une dernière bouée, finit par gagner les parents du jeune homme disparu, Adrien est invité chez les Hoffmeister, ils voient dans ce fils de substitution un parti pour Anna. A la veille de son départ pour la France, Adrien révèle à Anna une autre vérité sur Frantz...
Une mise en scène élégante dans un magnifique noir et blanc imposé pour des raisons strictement économiques, et qui s'avère au final judicieux. Tant la musique de Philippe Rombi que les décors, sont une ode au romantisme allemand. De "Sitcom" à "Jeune et jolie", François Ozon, dont la culture cinéphilique ne trompe guère, revisite de film en film le cinéma de ses aînés bien aimés, les Truffaut, Godard, Chabrol, Visconti ou Mankiewicz. "Frantz" - dont il a gardé volontairement la consonance française avec un t - est en partie le remake d'un film d'Ernst Lubitsch de 1932, lui-même adapté d'une pièce de Maurice Rostand. Dans le film d'Ozon, le personnage central n'est plus Adrien, mais Anna. C'est par elle que vit et meurt Frantz. C'est sur son visage que s'ouvre et se referme ce film sur les sentiments et la passion amoureuse qui trouve ses racines dans le romanesque hollywoodien.
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06/09/2016

Comancheria

551285.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgDeux frères, Joby (Chris Pine) et Tanner (Ben Foster) se lancent dans une série de braquages concernant plusieurs agences d'une même banque, celle-là même qui a mis leur mère sur la paille, il y a plusieurs années de cela, dans une région du Texas longtemps habitée par les Comanches, avant que leurs terres ne soient confisquées par les blancs et ,dont les descendants font eux-mêmes face aux saisies des banques. Les braquages ont lieu au petit matin, à l'ouverture des agences concernées dans des villes fantômes, des endroits déshérités, des terres cramées par le soleil, le manque d'eau et la récession économique. Dans ces coins, la pauvreté, c'est comme une maladie que l'on se transmet de génération en génération, dit Toby aux rangers venus l'interroger. Le spectateur est pour ces Robin des Bois du XXIe siècle qui n'utilisent leur arme qu'en dernier ressort, des sortes de justiciers masqués, qui ne trouvent au début qu'indifférence autour de leurs forfaits. Comme le dit un témoin aux rangers venus enquêter sur place : "J'ai assisté au vol de la banque qui me vole depuis trente ans". A leurs trousses, Marcus un officier bientôt à la retraite qui rêve d'un coup d'éclat avant de tirer sa révérence, et son adjoint, Alberto Parker, un descendant de ces Comanches. Nos deux desperados entendent limiter leur butin, petites banques, petites coupures, au montant qu'ils doivent rembourser à cette même banque, pour éviter la saisie d'un ranch familial qui n'en vaudrait pas la peine s'il ne recelait pas dans son sous-sol des réserves d'énergie.
Le cinéaste britannique David MacKenzie revisite, dans un scope rayonnant de cette lumière du sud et des grands espaces, les codes du western, sauf qu'ici le méchant de l'histoire, ce ne sont ni les deux braqueurs d'occasion, même si l'aîné d'entre eux, un ancien taulard, semble plus déterminé à en découdre avec les hommes armés lancés à leurs trousses, ni le tandem de rangers mené par le facétieux Jeff Bridges qui ne manque pas une occasion de rappeler les origines indiennes de son collègue, mais la banque qui va au finish être remboursée avec son propre argent. David MacKenzie parle de "criminalité rédemptrice". Rédemptrice pour les deux frères qui trouvent des raisons légitimes de reprendre un bien spolié. Pour la banque obligée de faire "amende" honorable, car elle connaissait la finalité du prêt qu'elle octroyait à la mère des deux braqueurs. Le titre original "Hell or high water" qui pourrait se traduire par "Contre vents et marées" ne souffre d'aucune ambiguïté. Excellent en tout point.
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22/06/2016

Tout de suite maintenant

277942.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg Nora Sator a 30 ans, belle, un profil de futur manager, le regard franc, le contact glacial, elle est promise à un brillant avenir. Un avenir qui se dessine tout de suite maintenant. TDSM est le credo de ceux ou celles qui s'enqagent dans les couloirs de la haute finance. Et ceux du cabinet de conseils fusions-acquisitions qu'intègre Nora sont monochromes, froids comme le bureau de Nora sans fenêtre, fonctionnel, on ne lui en demande pas plus. L'accueil plutôt chaleureux de son patron, Barsac (Lambert Wilson), ne l'est qu'en apparence. Barsac partage son pouvoir avec son associé et ami Prévôt-Parédès (Pascal Greggory). Amis, il ne le sont que de façade. En fait, touts deux se détestent intimement. Au temps de leurs études à Centrale, ils ont bien connu le père de Nora, Serge (Jean-Pierre Bacri), un féru des mathématiques qui vit reclu dans un vieil appartement, dont l'aspect vétuste contraste avec le luxe tapageur de la vaste villa de Barsac. On ne connaîtra jamais le contentieux entre Barsac et Stator, mais tous deux se haïssent, Barsac prenant Stator pour un raté, en fait c'est sa liberté qu'il jalouse, Stator méprisant l'homme qu'est devenu Barsac. Mais les parcours professionnels ne sont pas seuls en cause. Au coeur de ce trio, il y a une femme, Solveig (Isabelle Huppert). Elle a choisi son camp, n'en est pas fière, noie ses sentiments dans l'Armagnac. Nora réveille en elle d'anciennes émotions qui n'attendaient que cette étincelle pour se révéler à nouveau. Le temps est un élément déterminant du film de Pascal Bonitzer. Nora et son collègue Xavier (Vincent Lacoste) courent après le temps, c'est même leur job dans un secteur où chaque seconde peut coûter très cher. Solveig et Prévôt-Parédès, poète contrarié, voudraient le remonter tout en sachant qu'on ne peut rejouer la partie. Barsac est dans une fuite en avant calculée. Serge Stator a arrêté le balancier de la pendule du temps, il est perdu quelque part dans ses équations, dans un calcul sans fin. Comme dans la loi de Newton, les protagonistes de cette tragédie s'attirent les uns vers les autres, un mouvement qu'a involontairement déclenché Nora, perturbant un éloignement que rien ne semblait vouloir arrêter. "Tout de suite maintenant", nous dit que l'on peut toujours changer le cours du temps et des sentiments, simple question de choix, de morale. Casting haut de gamme, même si Bacri et Lambert Wilson sont sans surprise. Agathe Bonitzer, n'est pas seulement une fille de (Pascal Bonitzer et Sophie Fillières), elle est juste d'un bout à l'autre. Isabelle Huppert n'arrête pas de nous étonner.

10:43 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)