14/08/2007

"Cartouches gauloises" de Mehdi Charef

medium_charef.jpgIl portait en lui cette histoire depuis pas mal d’années, remettant son écriture, voire sa réalisation à plus tard. Un sujet trop sensible sans doute alors que la guerre qui a mené à l’indépendance de l’Algérie en 1962, a laissé de part et d’autre tant d’écorchés vifs. Alors, Mehdi Charef a écrit d’autres histoires, tournés d’autres films, à commencer par "Le thé au harem d’Archimède" qui lui a valu en 1985 un début de notoriété et une première avalanche de prix, dont le César de la première œuvre et le très couru Prix Jean Vigo.
«J’avais peur que l’on prenne "Cartouches gauloises" pour un règlement de comptes», vous dit-il. Car il y a dans Ali, le petit héros de "Cartouches gauloises", beaucoup du petit Mehdi qui avait le même âge, une dizaine d’années, lorsqu’il est arrivé avec sa famille en France «fin 62, début 63». L’Algérie, il ne l’a ensuite revue qu’à l’âge de 38 ans, comme un pays qui lui était devenu étranger. En fait, "Cartouches gauloises" marque son «vrai retour> dans l’Algérie de son enfance, celle que raconte avec justesse et sans aucune polémique son septième long métrage.
Mehdi Charef pose sur l’Algérie française, l’Algérie de ses dix ans, un regard un peu décalé. Si l’on devine chez lui un soupçon de nostalgie, c’est celle de son enfance, des copains d’enfance, Nico, Gino, David avec lesquels Ali parle foot dans la cabane sous le pont de chemin de fer où l’on vient se faire peur à l’heure où passent les trains qui ramènent les premiers Français dans la mère patrie. Et qui emportent ses copains les uns après les autres vers cette France où «y fait froid et les gens y sont toujours tristes». Même le chef de gare muté à Sarcelles où il est sûr de ne pas y voir un Arabe, dit à Ali, le vendeur de journaux: «Faut pas nous oublier petit, sinon on est morts».
«On a souffert de l’exil, comme les pieds-noirs, c’est ce qui nous rapproche. Vous savez, j’ai mis dans le film des choses qui m’avaient choqué ou fait rire. On riait, nous les enfants, parce qu’on ne comprenait pas pourquoi, eux, pleuraient».Le film se déroule au printemps 1962, le dernier de l’Algérie française, des derniers attentats sorte de barouds d’horreur, des dernières rafles, dernières exactions, tortures et viols de l’armée française, contre attentats et exécutions de familles françaises. Le dernier printemps d’une guerre qui ne dit pas son nom. Evoque-t-on seulement à Paris un maintien de l’ordre dont on reconnaîtra plus tard les dérapages, mais en face, ajoutera-t-on, c’était pire.
Ali est vendeur de journaux. Sa tournée l’amène de la gare où officie Barnabé le chef de gare qui s’inquiète du «bordel que ça va être quand on va les laisser seuls», au vrai bordel où Ali en pince pour la jeune pute Zina qu’il arrachera aux fellagas pour la mettre dans le train de la liberté. Il y a Mme Rachel qui refuse l’humiliation d’un retour en France. Il y a surtout l’amitié de Nico qui lui offre pour son anniversaire un maillot du Stade de Reims, mais lui balance: «Ton père est un terroriste»; ce doit être vrai puisque c’est le père de Nico qui le dit. Nico dont la mère prépare un sandwich au jambon pour son fils et un au fromage pour Ali.
Dans cette Algérie en guerre, Ali/Mehdi trouve un peu de paix dans l’obscurité d’une salle de cinéma où passe régulièrement "Los Olvidados" de Buñuel dont il connaît les dialogues par cœur. Il y voit sur l’écran en noir et blanc un autre enfant qui lui ressemble beaucoup, alors qu’un océan les sépare.
Mehdi Charef a lui aussi quitté l’Algérie de son enfance, à moins que ce ne soit l’Algérie qui l’ait laissé tomber, «comme une femme vous quitte». La banlieue est devenue son pays. Il a eu d’autres copains, vu d’autres films, travaillé en usine, picolé et puis un jour s’est mis à écrire «pour se sentir mieux». Mehdi Charef a mis trente ans à écrire ce qui est sans doute son film le plus personnel. «Je n’osais pas, j’avais peur de blesser les uns et les autres>. Un film qui fera du bien au cœur de tous les enfants qui ont un jour connu cette même déchirure de l’exil.
«J’ai envie de retrouvailles avec ce film» avoue-t-il. Reconstituer avec "Cartouches gauloises" une photographie d’un paradis avec sa piscine, ses commerces, ses parties de pétanque sous les arbres, le pastis et les cartouches de Gauloises bleues. Un paradis dont les Arabes étaient exclus, que le petit Medhi, comme Ali son double au cinéma, a approché sans vraiment le toucher.
Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 8 août.

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