14/08/2007

Le cinéma du bout du monde

medium_la_manche_036.jpgmedium_la_manche_144.2.jpgIl découvrit la Hague à l’âge de huit ans lors d’une escapade d’été. Plus tard il apprit que Jacques Prévert sur les conseils de son ami Alexandre Trauner le décorateur d’"Hôtel du Nord" qu’il conçut plus vrai nature, des "Visiteurs du soir" et des "Enfants du paradis", vint y passer les dernières années de sa vie; tous deux reposent à quelques mètres l’un de l’autre dans le cimetière d’Omonville-le-Petite. L’année suivante, dans les ruelles de ce village posé sur la lande au bout de ce bout du monde qu’est le Cap de la Hague, il vint interviewer Yves Montand sur le plateau en plein vent des "Routes du Sud", que Joseph Losey tournait au milieu des cris désespérés des goélands. Plus tard, devenu scénariste – il écrivit le dernier film de Marcel Carné "La merveilleuse visite", "I comme Icare" d’Henri Verneuil, ou "Un bon petit diable" dont Jean-Claude Brialy situa l’action à Omonville-la-Rogue -, Henri Decoin, prix Goncourt, s’inspira dans ses scénarios du paysage de la Hague, qui n’est, dit-il, jamais aussi séduisante qu’échevelée.
En 1977 avec les royalties de "John l’enfer", Didier Decoin acheta donc à l’endroit du coup de foudre de ses huit ans, une maison de pêcheur accrochée sur la falaise de Goury au Cap de la Hague, là où Simone Signoret vient dire adieu à Philippe Noiret embarqué pour le bagne dans "L’étoile du Nord" de Pierre Granier-Deferre.
« Vous verrez, m’avait-il dit, c’est le pays d’un poète qui n’est pas compliqué ». Et de citer : « Deux escargots s’en allaient à l’enterrement d’une feuille morte… C’est le pays de Prévert ». Sous-entendu, cela devrait vous ravir. « C’est d’une simplicité biblique. Vous verrez les petites lumières jaunes derrière les fenêtres des maisons en granit qui se blottissent les unes contre les autres. Il faut avoir l’âme romanesque pour aimer la Hague ». C’est vrai qu’il y a un quelque chose des romans des sœurs Brontë, surtout quand il fait gris. Et d’ajouter : « C’est le petit brin de bruyère à vos pieds qui est magnifique ».Aucun château donc vers lequel lever les yeux, à part l’usine atomique plantée au milieu des champs, à qui l’on tourne le dos chaque fois que l’on peut. La Hague a mauvaise presse. On en parle quand arrivent ou repartent vers l’Allemagne et sous bonne escorte, des trains de déchets nucléaires. Or, l’endroit vaut mieux que cette cohabitation forcée avec le nucléaire depuis 1966, l’année où Prévert décidait de son installation dans le Cotentin.
La région était terre de tournages depuis 1913 ("Les enfants du capitaine Grant" d’Henri Roussel que supervisa Michel Verne le fils de Jules Verne), précise Philippe Quevastre, journaliste local qui a consacré un livre au cinéma dans la Manche. A sa connaissance aucun film n’a été tourné dans l’environnement de l’usine atomique, la Cogema (aujourd’hui Areva) étant assez jalouse de ses installations, même si l’on aperçoit les bâtiments et leurs cheminées dans une scène des "Routes du Sud" tournée sur les hauteurs de Jobourg.
Terre de cinéma, elle l’est restée, malgré tout. Et a permis la réalisation d’un chef-d’œuvre, "Tess" de Roman Polanski tourné en partie à la ferme du Tourp. C’est Alexandre Trauner qui en avait soufflé l’idée à Polanski. Ce manoir des XVe et XVIIe siècle est devenu en l’an 2000 la Maison de la Hague, un espace d’expositions. Un hôtel occupe l’une des ailes, ses huit chambres duplex avec vue sur la mer. Ce que l’ancienne ferme de Tess d’Uberville a perdu en authenticité, elle l’a gagné en restauration de ses bâtiments.
En 1971, François Truffaut transporta le Pays de Galles des "Deux Anglaises et le continent" à Auderville, plus exactement au hameau de la Roche face au phare de Goury, « en bordure de falaise, où viendront s’épancher les passions de Claude, Anne et Muriel », écrit Antoine de Baecque dans sa biographie de François Truffaut.
Ces dernières années, Richard Berry ("La boite noire" avec José Garcia), Florence Moncorgé-Gabin, la fille de Jean Gabin ("Le passager de l’été") et Chantal Richard ("Lili et le baobab" avec Romane Bohringer) ont tourné dans ce bout du monde, qu’à Paris on avait un peu trop vite enterré.
Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 18 juillet 2007.

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