14/08/2007

Michel Serrault, la gueule de l'autre du cinéma français

medium_serrault.jpgDans ses mémoires ("Vous avez dit Serrault ?") parues en 2001, une photographie de groupe le montre à l'époque du petit séminaire, debout au troisième rang, sérieux comme un pape. "Pape ou rien" aurait pu dire en 1942 le chenapan Michel Serrault. Jusqu'à ce qu'il croise cette même année dans le métro, porte Dorée, le regard d'une jeune fille de quinze ans qui le trouble, suffisamment pour que naisse un doute sur sa vocation de prêtre. Au père Van Hamme qui lui demande ce qu'il compte donc désormais faire, le petit Michel Serrault, 14 ans, répond avec naturel : « Je veux être clown ». Il est vrai que le père supérieur à qui il vient d'annoncer sa démission, lui aurait lancé : « Tu seras mieux sur les planches à faire le pitre ! ».En 1948, à dix-huit ans, il débute chez Robert Dhery dans la troupe des "Branquignols", « du Mocky avant Mocky », vous disait-il, court les cabarets de la rive gauche avec Jean Poiret, débute au cinéma en 1954 dans "Ah ! Les belles bacchantes !" d'un certain Jean Loubignac, un film ringard de chez ringard. Michel Serrault qui avait commis quelques navets, en 135 films, ne regrettait aucun de ses rôles, juste parce qu'on ne crache pas dans la soupe qui vous nourrit. « Je connais tous mes navets », m'avait-il dit un jour. Et devant mon air perplexe : « Les critiques ne pensent pas que nous sommes, les acteurs, tout de même les premiers au courant ».
« Je connais tous vos navets », c'est ce que leur avait dit à Poiret et Serrault le producteur de "La cage aux folles". « Sur le plateau, se souvenait Serrault, un seul ne riait pas, le réalisateur » (Edouard Molinaro). « C'est une guignolade extraordinaire », puis tempérait mon enthousiasme : « On n'a rien inventé, Laurel et Hardy auraient fait la même chose ».
Lui et Poiret s'étaient connus au Centre de formation professionnelle du spectacle que Vichy avait créé rue Blanche et qui préparait à l'entrée au Conservatoire. "La cage aux folles", ils la joueront plus de 1 500 fois sur scène avant que ne s'en empare le cinéma. Un film qui fait toujours recette à la télévision. « Comment tu faisais pour tourner toutes ces conneries », lui a lancé un jour Claude Chabrol. Serrault n'avait qu'un défaut, sa gentillesse, ce qui ne l'empêchait pas de pousser quelques coups de gueule parfois. "J'ai mauvais caractère, tout le monde le sait ». Patient, par-dessus tout, une vertu pour un acteur. « Je n'ose pas dire au type qui m'a apporté son scénario que c'est nul ». Et d'une grande indulgence avec Jean-Pierre Mocky à qui il aura été fidèle jusqu'au bout. Leur dernier film, "Le bénévole", tourné en 2005 attend toujours sa sortie en salles. « Si j'avais été producteur, je n'aurais jamais tourné un de mes films ». On le soupçonnait d'aimer ce côté un peu bricolo qui lui permettait d'approfondir son sens de l'improvisation.
Et puis, c'était sa manière caustique de parler avec les journalistes. Menteur (un peu), manipulateur (beaucoup), déjeuner avec lui c'était s'aventurer sur un terrain miné de bons mots, de phrases parfois assassines. « Il y a un ou deux metteurs en scène que je voudrais rencontrer au moins une fois pour leur dire : je ne travaillerai jamais avec vous ».
Il ne regrettait pas sa rencontre avec Henri-Georges Clouzot, quelques mois après ses débuts au cinéma. Clouzot était passé à la Tomate, un cabaret où il se produisait en tandem avec Jean Poiret. « Clouzot m'a dit : "Mon cher monsieur Serrault, je fais un film -"Les diaboliques" – et je serais très heureux si vous vouliez y participer". J'étais très étonné ».
Il y a deux périodes dans la carrière de Michel Serrault : les pitreries avec Robert Dhery dans "La belle américaine", les films de Mocky à partir des "Compagnons de la marguerite", de Michel Audiard, Jean Yanne, Robert Lamoureux ou Claude Zidi ; et puis, un Serrault plus grave, plus sombre dans "Les fantômes du chapelier", "Garde à vue" et "Mortelle randonnée" de Claude Miller, "Nelly et M. Arnaud" de Sautet ou "Buffet froid" de Blier.

Lui jouait pour ces quelques moments de vérité qui illuminaient ses personnages, à qui il donnait un peu d'humanité. Depuis 50 ans, il jouait tout simplement sa vie.


Richard Pevny

Chronique parue dans L'Indépendant du 31 juillet 2007.

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