14/08/2007

Paul Bedel un matin de septembre dans sa vie

medium_la_manche_125.jpgmedium_la_manche_119.jpgC'est une belle matinée de septembre. La chambre mansardée de l'hôtel du Cap à Auderville, une grande bâtisse en pierre face à la mer, donne sur une prairie grasse où paissent quelques vaches, tranquilles comme on peut l'être dans cette fonction. Je regarde la mer, si proche. J'ai rendez-vous avec Paul Bedel, un paysan local vedette d'un documentaire qui a fait manger la poussière l'été 2006 à Cherbourg à "Mission impossible 3" et sa batterie d'effets spéciaux. Cela fait rire Paul Bedel, 76 ans. « Et Tom Cruise, qu'est-ce que vous en avez fait ? Il a coulé à pic ! » Paul Bedel n'en revient pas de sa soudaine popularité au-delà des frontières naturelles du Cotentin. Lui, au moins, n'a pas poursuivi en justice l'auteur de "Paul dans sa vie", le réalisateur Rémi Mauger, pour atteinte à son droit à l'image, comme l'avait fait l'instituteur de "Etre et avoir" qui on le sait a été logiquement débouté.

Je surprends Paul au petit-déjeuner avec ses soeurs Françoise et Marie-Jeanne ; viendra nous rejoindre Auguste, 81 ans, un ancien des Télécom, l'un se ses deux frères. Sur la toile cirée de la longue table, la boîte à sucre et son décor floral trône entre confiture et beurre frais que longtemps Paul a produit à domicile.

Paul Bedel est définitivement à la retraite. Il a été filmé la dernière année de sa vie de paysan. Célibataire, il vit dans une fermette au coeur d'Auderville avec ses deux soeurs cadettes, également célibataires. Le dernier paysan à l'ancienne a arrêté pour toujours son vieux tracteur Massey Ferguson, une antiquité achetée d'occasion en 1961, et son seul sacrifice professionnel au machinisme agricole. Paul Bedel a mené sa vie comme la menait son propre père qui avait acheté une batteuse en 1937. « On s'en est toujours servie ».

Cette vie de simple, mais pas misérabiliste, a fait craquer les téléspectateurs de France 3, des Pyrénées-Orientales à Amsterdam. Mais oui, un couple de Perpignan est même passé le voir. Je n'étais donc pas le premier Méditerranéen à rencontrer Paul Bedel. « De mai à août, 824 personnes ne sont assises à votre place, et je ne vous parle pas de celles que j'ai croisées dehors. On a servi 700 tasses de café... » C'est Françoise et Marie-Jeanne qui comptabilisent les visites, classent les centaines de lettres, s'occupent du press-book et ouvrent devant le visiteur le précieux livre d'or. Une toute nouvelle occupation pour ces "jeunes" retraitées.
« On avait nos vaches, nos lapins, nos poules et nos quatre à six cochons. On a vécu sans emprunt. On n'a pas jeté l'argent par les fenêtres, mais il n'y avait pas de vacances ». Paul Bedel a gardé la volaille pour occuper les soeurs et un champ, histoire de ne pas perdre le contact avec la nature.

« On a reçu des lettres touchantes. Beaucoup comparent leur vie à la nôtre, mais ce n'est pas la même vie. Ça fait quand même réfléchir, car il y en a qui ont eu des vies de misère, de misère familiale. On a toujours vécu là, comme vous nous voyez. C'était une vie paisible et calme, sans stress, tributaire du temps. Le père m'avait confié ses vaches sur son lit de mort, et moi je ne les ai confiées à personne. C'est ce qui me fait le plus mal ».
Depuis, il a fait un bout de figuration dans le film de "Le passager de l'été" de Florence Moncorgé-Gabin. « En tout cas, paraît-il, la vie de Paul n'est pas finie avec le film... » Un sourire espiègle illumine son visage de bedeau. « On me verra à l'église de Beaumont faire la lecture ».


Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 18 juillet 2007

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