15/08/2007

Le cinéphile

En mai dernier, lors de la montée des marches marquant le 60e Festival de Cannes, on lui avait demandé d'assurer en haut de ce grand escalier paré d'un tapis rouge, la retransmission publique d'une cérémonie qui tous les soirs attirait une foule de badauds, dont beaucoup ne verraient de ces étoiles qui s'élevaient vers l'entrée de l'auditorium Louis Lumière, que des silhouettes un peu lointaines dans des robes de grand couturier. D'où l'importance d'un speaker annonçant à la foule l'arrivée de Gong Li, d'Andie MacDowell ou de Jane Fonda. Il faut dans cet exercice assez de culture cinématographique pour tenir la distance, occuper le terrain quand ça bouchonne à l'entrée de la Croisette.
Frédéric Mitterrand ne pouvait que se montrer à la hauteur de la tâche. On connaît sa voix, on sait sa culture. On eut aimé qu'il évoque pour nous Rita et Ava, Grace et Lauren, Liz et Lana. Mais voilà, la mémoire cinéphilique de Frédéric Mitterrand est peuplée d'ombres, de visages en noir et blanc qui captaient merveilleusement bien la lumière artificielle, dans cet âge d'or du cinéma hollywoodien où le chroniqueur donne parfois l'impression de s'être arrêté pour toujours en admiration, en adoration. Même quand ses stars ne sont plus présentes que dans le souvenir, l'évocation.
Dans "Le festival de Cannes" (1), journal de son festival 2006 où il préside un jury d'enseignants qui osera donner son prix à "Marie Antoinette" de Sofia Coppola, voyager en TGV de Paris à Cannes est pour Frédéric Mitterrand l'occasion de se remémorer Annabella et Jean Murat dans "Paris-Méditerranée" de Joe May, 1931 (merci mon dico de cinéma), mais « qui se souvient vraiment aujourd'hui d'Annabella et de Jean Murat, son mari de l'époque, avant qu'elle n'épouse Tyrone Power », écrit Frédéric dans son TGV qui file si vite qu'il n'a plus le loisir de humer (sinon climatisé) cet air de la mer quand on arrive dans ce sud planté de cyprès et parsemé de maisons ocre. Tout doit aller très vite de nos jours, les TGV et tout le reste, le festival est lui-même devenu un marathon pour « cinéphiles Duracell qui courent de leur lit au palais bunker avec des yeux gonflés de lapins fous ».Parce qu'il n'a rien de professionnel sur le feu, qu'il n'est plus en tête de gondole, Frédéric Mitterrand se lâche un peu, nous fait entrer dans son intimité, où se croisent des connaissances (connues), des amis et l'enfant auprès duquel il assume un statut de parrain, un rôle de tuteur « cool mais attentif et volontiers râleur ».
Et puis il y a Sean Flynn le fils du flibustier d'Hollywood et Luca Magnani. L'un et l'autre ouvrent et ferment ce récit. Il s'agit moins d'une évocation, que d'une déclaration d'amour à ce cinéma « qui n'intéresse plus beaucoup les jeunes ».


Richard Pevny


(1) Robert Laffont, 257 p., 19E.
Chronique parue dans L'Indépendant du 4 juillet.

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