22/08/2007

Le fils de l'épicier

medium_guirado.jpgmedium_guirado2.jpgC'est un taciturne Antoine, le genre à garder beaucoup de choses en lui, à commencer par la tendre affection qu'il voue à sa voisine Claire, une jeune fille de vingt-six ans qui prépare le bac en candidate libre. Dans sa famille, quelque part dans le Massif Central, on peine à exprimer ses sentiments. Des années de non-dits qui se sont transformées en malentendus, et de malentendus en malentendus, en brouilles. Il y a quelques années, Antoine et son père, l'épicier local, se sont quittés sans un mot ; son père qui ne le désigne que par l'infamant "l'Autre". Mais aujourd'hui, le "vieux" a fait un malaise, est condamné au repos. "Si on lui greffe un coeur d'homme, ça va lui faire bizarre", dit Antoine un brin cynique.
Reste qu'il faut que l'épicerie ambulante sillonne les routes du canton dans les hameaux les plus reculés, pour continuer à servir ces vieux qui n'ont pas les moyens d'aller à l'Intermarché local. Antoine, pressé par sa mère, revient donc sur les lieux de son enfance pour ce qu'il croit être un intérim, avec dans ses bagages la douce et plus extravertie que lui, Claire.
Dans "Le fils de l'épicier", Eric Guirado évoque la fin d'une forme de société rurale où les épiceries de villages sont condamnées à disparaître au profit de la grande distribution.
« J'avais envie d'un décor, de sujets que je ne vois pas beaucoup au cinéma. J'aime bien que le cinéma revisite quelque chose. Or, au cinéma, il y a des personnes dont je n'entends pas la voix. Je voulais filmer la campagne telle que je la connais et non telle qu'on la montre souvent au cinéma. La question de l'épicerie est symbolique, au centre du village, mais ce pourrait être aussi bien la poste. La symbolique de ce qu'il y a au coeur du village et comment ce coeur bat. Quand le coeur bat, cela s'entend jusque dans les hameaux les plus reculés. J'ai vu des gens au quotidien tellement contents de voir arriver l'épicier ambulant ».
Car le réalisateur de "Quand tu descendras du ciel", un premier long métrage en 2002 primé dans de nombreux festivals en France et à l'étranger, s'était tourné depuis vers le documentaire et notamment une série sur les camions épiciers à Saint-Marsal dans les Pyrénées-Orientales, Alta Rocca en Corse et dans les Alpes de Haute-Provence.
« J'ai profondément été touché par la grande humanité du monde rural. Tout le monde n'est pas toujours très accueillant, quand vous arrivez avec une caméra. Mais, j'ai rencontré des gens qui avaient choisi de rester, un vrai challenge pour eux quand la vieillesse est là. Je me souviens d'une dame au-dessus de Saint-Marsal. A 93 ans, elle complexait, parce que me disait-elle : "Je peux conduire, mais si les gendarmes m'arrêtent je pense qu'ils ne seront pas contents de me voir au volant". L'épicier ambulant fait une immense oeuvre pour aider ces gens à garder leur autonomie et leur dignité. Ils se sentent moins seuls, comme accompagnés ».
Antoine qui n'a jamais trouvé son bonheur dans le pré, n'a que des souvenirs malheureux de son enfance à la campagne. "Ça pue la mort, ici", dit-il amer. Il découvre au plus près un monde rural qu'il ne connaissait pas, le travail de commerçant itinérant, que son père secrètement souhaitait qu'il reprenne. Il découvre surtout que son père, son frère qui tient le salon de coiffure local n'ont pas tous les torts.
< A l'origine, j'avais envie de raconter le parcours d'un jeune homme chaotique, un peu cabossé, parce qu'à la base il y a un malentendu, un conflit père-fils. Antoine n'a jamais vraiment su où était sa place. Il a un caillou dans sa chaussure. De plus, il n'est pas très généreux, un peu bougon, pas très sympathique... Vous ne l'entendez jamais dire à Claire : "Regarde comme c'est beau". Jamais il ne s'extasie devant le paysage ».Eric Guirado fait fonctionner la machine à remonter le court temps jusqu'à sa propre adolescence à la campagne, pour filmer un monde rural très ouvert et fermé à la fois. Une belle fenêtre ouverte sur le paysage rural français et derrière les murs des maisons, ce n'est parfois que désillusions et amertume. Mais cela pourrait être le cas ailleurs. Sauf qu'Eric Guirado refuse le parti pris du cinéma français qui folklorise le monde rural. "Le fils de l'épicier" ne manque pas de malmener quelque peu le cliché. « J'ai rencontré des gens qui se demandaient s'ils ne seraient pas mieux ailleurs », souligne le réalisateur.
A quoi bon un fabuleux paysage, si dans ce pré-là manque le sillon du bonheur. Ce sont donc les « rapports avec les gens » qu'il privilégie. D'où ce mélange d'acteurs professionnels – Nicolas Cazalé, Clotilde Hesme, Daniel Duval, Jeanne Goupil, Lilianne Rovère ou Paul Crochet – et de non professionnels. « J'aime les gens enthousiastes qui viennent spontanément pour participer à un film. Je passe beaucoup de temps avec eux. C'est comme ça que j'ai construit l'ensemble des clients du camion-épicerie. C'est le même travail que je fais avec les acteurs professionnels. C'est fait d'écoute, de compréhension, de mutuelles constructions à deux ».
Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 22 août 2007.

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