22/08/2007

Le fils de l'épicier

medium_guirado.jpgmedium_guirado2.jpgC'est un taciturne Antoine, le genre à garder beaucoup de choses en lui, à commencer par la tendre affection qu'il voue à sa voisine Claire, une jeune fille de vingt-six ans qui prépare le bac en candidate libre. Dans sa famille, quelque part dans le Massif Central, on peine à exprimer ses sentiments. Des années de non-dits qui se sont transformées en malentendus, et de malentendus en malentendus, en brouilles. Il y a quelques années, Antoine et son père, l'épicier local, se sont quittés sans un mot ; son père qui ne le désigne que par l'infamant "l'Autre". Mais aujourd'hui, le "vieux" a fait un malaise, est condamné au repos. "Si on lui greffe un coeur d'homme, ça va lui faire bizarre", dit Antoine un brin cynique.
Reste qu'il faut que l'épicerie ambulante sillonne les routes du canton dans les hameaux les plus reculés, pour continuer à servir ces vieux qui n'ont pas les moyens d'aller à l'Intermarché local. Antoine, pressé par sa mère, revient donc sur les lieux de son enfance pour ce qu'il croit être un intérim, avec dans ses bagages la douce et plus extravertie que lui, Claire.
Dans "Le fils de l'épicier", Eric Guirado évoque la fin d'une forme de société rurale où les épiceries de villages sont condamnées à disparaître au profit de la grande distribution.
« J'avais envie d'un décor, de sujets que je ne vois pas beaucoup au cinéma. J'aime bien que le cinéma revisite quelque chose. Or, au cinéma, il y a des personnes dont je n'entends pas la voix. Je voulais filmer la campagne telle que je la connais et non telle qu'on la montre souvent au cinéma. La question de l'épicerie est symbolique, au centre du village, mais ce pourrait être aussi bien la poste. La symbolique de ce qu'il y a au coeur du village et comment ce coeur bat. Quand le coeur bat, cela s'entend jusque dans les hameaux les plus reculés. J'ai vu des gens au quotidien tellement contents de voir arriver l'épicier ambulant ».
Car le réalisateur de "Quand tu descendras du ciel", un premier long métrage en 2002 primé dans de nombreux festivals en France et à l'étranger, s'était tourné depuis vers le documentaire et notamment une série sur les camions épiciers à Saint-Marsal dans les Pyrénées-Orientales, Alta Rocca en Corse et dans les Alpes de Haute-Provence.
« J'ai profondément été touché par la grande humanité du monde rural. Tout le monde n'est pas toujours très accueillant, quand vous arrivez avec une caméra. Mais, j'ai rencontré des gens qui avaient choisi de rester, un vrai challenge pour eux quand la vieillesse est là. Je me souviens d'une dame au-dessus de Saint-Marsal. A 93 ans, elle complexait, parce que me disait-elle : "Je peux conduire, mais si les gendarmes m'arrêtent je pense qu'ils ne seront pas contents de me voir au volant". L'épicier ambulant fait une immense oeuvre pour aider ces gens à garder leur autonomie et leur dignité. Ils se sentent moins seuls, comme accompagnés ».
Antoine qui n'a jamais trouvé son bonheur dans le pré, n'a que des souvenirs malheureux de son enfance à la campagne. "Ça pue la mort, ici", dit-il amer. Il découvre au plus près un monde rural qu'il ne connaissait pas, le travail de commerçant itinérant, que son père secrètement souhaitait qu'il reprenne. Il découvre surtout que son père, son frère qui tient le salon de coiffure local n'ont pas tous les torts.
< A l'origine, j'avais envie de raconter le parcours d'un jeune homme chaotique, un peu cabossé, parce qu'à la base il y a un malentendu, un conflit père-fils. Antoine n'a jamais vraiment su où était sa place. Il a un caillou dans sa chaussure. De plus, il n'est pas très généreux, un peu bougon, pas très sympathique... Vous ne l'entendez jamais dire à Claire : "Regarde comme c'est beau". Jamais il ne s'extasie devant le paysage ».Eric Guirado fait fonctionner la machine à remonter le court temps jusqu'à sa propre adolescence à la campagne, pour filmer un monde rural très ouvert et fermé à la fois. Une belle fenêtre ouverte sur le paysage rural français et derrière les murs des maisons, ce n'est parfois que désillusions et amertume. Mais cela pourrait être le cas ailleurs. Sauf qu'Eric Guirado refuse le parti pris du cinéma français qui folklorise le monde rural. "Le fils de l'épicier" ne manque pas de malmener quelque peu le cliché. « J'ai rencontré des gens qui se demandaient s'ils ne seraient pas mieux ailleurs », souligne le réalisateur.
A quoi bon un fabuleux paysage, si dans ce pré-là manque le sillon du bonheur. Ce sont donc les « rapports avec les gens » qu'il privilégie. D'où ce mélange d'acteurs professionnels – Nicolas Cazalé, Clotilde Hesme, Daniel Duval, Jeanne Goupil, Lilianne Rovère ou Paul Crochet – et de non professionnels. « J'aime les gens enthousiastes qui viennent spontanément pour participer à un film. Je passe beaucoup de temps avec eux. C'est comme ça que j'ai construit l'ensemble des clients du camion-épicerie. C'est le même travail que je fais avec les acteurs professionnels. C'est fait d'écoute, de compréhension, de mutuelles constructions à deux ».
Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 22 août 2007.

15/08/2007

Stéphane, révélatrice de l'art des Mirkine

Contrairement au cinéma qui est de 24 images/seconde, il suffisait d'une photo aux Mirkine pour faire passer leur message. Car c'est dans le cinéma que Léo et Siki Mirkine excellèrent.
Né en 1910 à Kiev, Léo était arrivé de Russie pendant la Révolution d'Octobre. Inscrit aux Beaux-Arts, il a fait de la figuration dans le cinéma des années 30, a appris la photographie « sur le tas », précise Stéphane sa petite-fille. « Il parlait sept langues, chantait, jouait du piano, ajoutet-elle. Il avait l'art dans le sang ».
Photographe de plateau, il a travaillé avec Julien Duvivier ("Un carnet de bal"), Henri-Georges Clouzot ("Les diaboliques"), Christian-Jaque ("Fanfan la Tulipe") et sur le tournage de "Et Dieu créa la femme". Généralement, il a été de tous les tournages au Studio de la Victorine à Nice où il avait son propre labo et y fabriquait pendant la guerre de faux papiers. Lui et son fils Siki, qui a débuté, photographe, aux côtés de Gérard Philipe, a été assistant et chef opérateur de Georges Lautner jusqu'en 1991, ont donc naturellement suivi le festival de Cannes. C'est ce que raconte l'album de photographies réuni par Stéphane en hommage à ces deux monstres sacrés du Rollei.
Léo est décédé en 1982, Siki en 1993 à l'âge de 59 ans. Pourtant, Stéphane, petite-fille de l'un et fille de l'autre, qui dit avoir le « gêne Mirkine », n'a pas voulu reprendre le flambeau. « Ils avaient un tel charisme, un tel professionnalisme, un tel oeil que cela était impossible ». Quand vous avez été copain avec Kirk Douglas, que vous avez prêté votre appareil à Grace Kelly et Robert Mitchum, côtoyé toutes ces stars qui ont fait la légende de Cannes, photographié Raquel Welch sur une moto de CRS, au point qu'elles vous appelaient par votre prénom, votre disparition ne peut que laisser un grand vide. Or, Stéphane qui avait à sa manière participé à l'aventure des Mirkine, se voyait plutôt en messagère qu'en héritière « de leur regard unique ».
120 000 négatifs
« Lorsque j'étais enfant, mon père m'emmenait partout. Je jouais à cache-cache dans les recoins du Studio de la Victorine ». Coursier pendant les festivals de Cannes ou les mains dans le révélateur aux côtés de sa grand-mère laborantine dans leur studio de Nice où oeuvraient jusqu'à dix assistants, Stéphane s'est vue dans un autre rôle. Pendant dix ans, elle a classé, dépoussiéré, scanné les 120 000 négatifs rangés dans la maison familiale de Saint-Paul de Vence.
Ce qui a frappé la jeune femme, c'est cette « intimité avec l'autre », cette « humilité » – Léo avait été déporté à Drancy – dans un beau noir et blanc à jamais perdu. Les Mirkine n'ont jamais succombé à la couleur, et c'est ce qui fait tout l'intérêt de leur travail, et du travail d'édition pour restituer toutes les nuances du noir et blanc à leurs oeuvres. L'art des Mirkine, « se trouver avant les autres au bon endroit et deviner ce qui semble aujourd'hui sans importance et sera demain de l'Histoire », ajoute Stéphane, qui à Saint-Paul montre à ses propres enfants de 9 et 11 ans les autographes de Madeleine Sologne, les courriers de Picasso, de Cocteau. Ils se feront peut-être le prénom que les Mirkine attendent au ciel où vont les étoiles.


Richard Pevny


Flammarion. 335 p., 45 euros
Chronique parue dans L'Indépendant du 6 juin 2007.

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Le cinéphile

En mai dernier, lors de la montée des marches marquant le 60e Festival de Cannes, on lui avait demandé d'assurer en haut de ce grand escalier paré d'un tapis rouge, la retransmission publique d'une cérémonie qui tous les soirs attirait une foule de badauds, dont beaucoup ne verraient de ces étoiles qui s'élevaient vers l'entrée de l'auditorium Louis Lumière, que des silhouettes un peu lointaines dans des robes de grand couturier. D'où l'importance d'un speaker annonçant à la foule l'arrivée de Gong Li, d'Andie MacDowell ou de Jane Fonda. Il faut dans cet exercice assez de culture cinématographique pour tenir la distance, occuper le terrain quand ça bouchonne à l'entrée de la Croisette.
Frédéric Mitterrand ne pouvait que se montrer à la hauteur de la tâche. On connaît sa voix, on sait sa culture. On eut aimé qu'il évoque pour nous Rita et Ava, Grace et Lauren, Liz et Lana. Mais voilà, la mémoire cinéphilique de Frédéric Mitterrand est peuplée d'ombres, de visages en noir et blanc qui captaient merveilleusement bien la lumière artificielle, dans cet âge d'or du cinéma hollywoodien où le chroniqueur donne parfois l'impression de s'être arrêté pour toujours en admiration, en adoration. Même quand ses stars ne sont plus présentes que dans le souvenir, l'évocation.
Dans "Le festival de Cannes" (1), journal de son festival 2006 où il préside un jury d'enseignants qui osera donner son prix à "Marie Antoinette" de Sofia Coppola, voyager en TGV de Paris à Cannes est pour Frédéric Mitterrand l'occasion de se remémorer Annabella et Jean Murat dans "Paris-Méditerranée" de Joe May, 1931 (merci mon dico de cinéma), mais « qui se souvient vraiment aujourd'hui d'Annabella et de Jean Murat, son mari de l'époque, avant qu'elle n'épouse Tyrone Power », écrit Frédéric dans son TGV qui file si vite qu'il n'a plus le loisir de humer (sinon climatisé) cet air de la mer quand on arrive dans ce sud planté de cyprès et parsemé de maisons ocre. Tout doit aller très vite de nos jours, les TGV et tout le reste, le festival est lui-même devenu un marathon pour « cinéphiles Duracell qui courent de leur lit au palais bunker avec des yeux gonflés de lapins fous ».Parce qu'il n'a rien de professionnel sur le feu, qu'il n'est plus en tête de gondole, Frédéric Mitterrand se lâche un peu, nous fait entrer dans son intimité, où se croisent des connaissances (connues), des amis et l'enfant auprès duquel il assume un statut de parrain, un rôle de tuteur « cool mais attentif et volontiers râleur ».
Et puis il y a Sean Flynn le fils du flibustier d'Hollywood et Luca Magnani. L'un et l'autre ouvrent et ferment ce récit. Il s'agit moins d'une évocation, que d'une déclaration d'amour à ce cinéma « qui n'intéresse plus beaucoup les jeunes ».


Richard Pevny


(1) Robert Laffont, 257 p., 19E.
Chronique parue dans L'Indépendant du 4 juillet.

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John Wayne, une légende américaine

medium_wayne.jpgJohn Wayne aurait 100 ans. Né le 27 mai 1907, il a tourné dans quelque 175 longs métrages, participant à la légende de l'Ouest avec son ami John Ford. Histoire d'oublier "Les bérets verts" et son engagement à la droite des Républicains.
Gretchen Wayne a quelque chose de John. Pourtant cette femme du clan Wayne n'était que la belle-fille du "Duke", la femme de son fils aîné Michael. Mais c'est elle qui aujourd'hui fait tourner la boutique, présidente de Batjac la maison de production crée par John Wayne au tout début des années cinquante. A cette époque, nombre de stars commencaient à s'émanciper de la toute puissance des studios, il est vrai attaqués par la télévision qui commençait à vider les salles de cinéma.
C'est justement en 1950 que Gretchen - jeune étudiante dans la même classe que Tony Wayne, l'une des filles de John - rencontre la star des westerns de John Ford. Peu après, en 1953, John Wayne met en chantier le deuxième film de sa nouvelle société, "Hondo", un western tourné au Mexique en 3D, qui était considéré alors par les patrons de studios dont Jack Warner, comme le seul à même de concurrencer le petit écran. Alfred Hitchcock allait faire de même avec "Le crime était presque parfait".
Le cinéma en relief s'avéra lourd à gérer, imaginez les déplacements d'une énorme caméra dans le désert à 650 km d'El Paso... Il se révéla cher et finalement peu attractif. Le film ne fut diffusé en 3D que dans trois salles aux Etats-Unis, puis à la télévision en 1991 grâce à la distribution de lunettes.
C'est le cinéaste John Farrow, père de l'actrice Mia Farrow, qui réalisa "Hondo", sauf les séquences d'action finales qui furent réalisées par John Ford, même s'il n'apparaît pas au générique.
"Hondo" dormait dans l'humidité d'un petit local de la Batjac près de Sunset Boulevard, entre le chapeau porté par John Wayne et ses jambières de "La chevauchée fantastique", plus d'autres boîtes de négatifs, toutes des productions de la Batjac durant cette même décennie ( "Ecrit dans le ciel", "Aventure dans le grand nord", "Le grand Mclintock" (1). L'ensemble a été minutieusement restauré pour une sortie DVD et "Hondo" présenté en mai au festival de Cannes, dans son format 3D, histoire de célébrer le centième anniversaire de la naissance du Duke (27 mai 1907).
Fils d'un pharmacien de l'Iowa, Marion Michael Morrison est arrivé à l'âge de 2 ans à Glandale en Californie où les pompiers l'appelaient Big Duke parce qu'il ne se séparait jamais de son chien Little Duke. Le surnom est resté attaché à sa légende. John Wayne fait ses débuts à l'âge de 20 ans comme accessoiriste à la Fox. Il y est devenu l'ami de John Ford qui tournait ses premiers westerns muets. Il fait quelques apparitions dans "La maison du bourreau", "Maman de coeur" et "Salute", puis, John Ford le présente à Raoul Walsh qui l'engage dans "La piste des géants" où il lui donne le nom de John Wayne. Mais c'est en 1939 dans le rôle de Ringo Kid de "La chevauchée fantastique", qu'il devient une star. Wayne et Ford tourneront ensemble jusqu'en 1963 les plus beaux westerns du cinéma américain.
Cette silhouette reconnaissable, dès le premier plan de "Hondo", cette démarche familière, d'entrée vous savez que vous êtes dans un film avec John Wayne.
« Il croyait si fort au rêve américain qu'il l'avait rendu un peu vrai », écrit Pierre Achard dans le récent "Boulevard des crépuscules". Chasseur, pêcheur, buveur sec de tequila, il fumait jusqu'à six paquets de cigarettes par jour, fut trois fois marié, ne comprenait rien aux femmes et ajoutait : « je ne pense pas qu'un homme y parvienne ». Charmant avec les femmes, mais têtu comme un Irlandais, il ne craignait que Dieu. « Je sais que Dieu a le regard posé sur moi », disait-il deux semaines avant de mourir d'un cancer le 11 juin 1979, entouré de ses sept enfants et dix-sept petits-enfants.
Lui qui voulait que l'on grave, "ici repose un mauvais garçon très respecté", n'a eu droit qu'une une petite plaque de bronze le montrant à cheval en tenue de cow-boy, apposée en 1999 sur sa pierre tombale du cimetière de Newport Beach restée anonyme pendant vingt ans.

Richard Pevny

(1) Paramount. Chaque DVD accompagné de nombreux bonus.
Parution d'un coffret de 5 westerns de John Ford (La chevauchée fantastique, Le premier rebelle, L'amazone aux yeux verts, Le massacre de fort Appache et La charge héroïque), Editions Montparnasse. 40 euros.

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14/08/2007

Serrault priez pour nous

« Ecrivez des choses drôles, ce que vous voulez, et soyez heureux ». C'était à la fin d'une interview. Michel Serrault m'avait donné ce que j'attendais de lui, de l'humour, une ou deux vérités bien senties, quelques souvenirs hilarants de tournage, du travail de pro.
Il n'avait même pas honte de ses films alimentaires qui avaient rempli leur rôle nourricier. Il remerciait quotidiennement Dieu de lui avoir donné ce don de faire rire les autres, et indirectement d'apporter un peu de consolation. Il disait ne pas vouloir mourir sans avoir fait « le bonheur de quelqu'un ».

Jeune, il avait eu la vocation, mais avait préféré à la mitre, faire le pitre (c'est une formule qui l'aurait fait partir dans ce rire haut perché de "La cage aux folles"). Il avait trouvé au théâtre une deuxième voie. Exténuant sur scène, il était en privé, « discret, pudique et grave la plupart du temps », recherchant la paix des lieux monastiques et la lecture de Teilhard de Chardin.

Au prêtre qui l'a assisté dimanche soir dans ses derniers moments en lui disant : « Allez, va faire rire le bon Dieu, il en a bien besoin, parce que c'est un boulot pas facile », il a fait un dernier « petit sourire » et s'en est allé pour toujours. Il manquera à tous les journalistes qu'il faisait rire aux larmes.


R. P.

Michel Serrault, la gueule de l'autre du cinéma français

medium_serrault.jpgDans ses mémoires ("Vous avez dit Serrault ?") parues en 2001, une photographie de groupe le montre à l'époque du petit séminaire, debout au troisième rang, sérieux comme un pape. "Pape ou rien" aurait pu dire en 1942 le chenapan Michel Serrault. Jusqu'à ce qu'il croise cette même année dans le métro, porte Dorée, le regard d'une jeune fille de quinze ans qui le trouble, suffisamment pour que naisse un doute sur sa vocation de prêtre. Au père Van Hamme qui lui demande ce qu'il compte donc désormais faire, le petit Michel Serrault, 14 ans, répond avec naturel : « Je veux être clown ». Il est vrai que le père supérieur à qui il vient d'annoncer sa démission, lui aurait lancé : « Tu seras mieux sur les planches à faire le pitre ! ».En 1948, à dix-huit ans, il débute chez Robert Dhery dans la troupe des "Branquignols", « du Mocky avant Mocky », vous disait-il, court les cabarets de la rive gauche avec Jean Poiret, débute au cinéma en 1954 dans "Ah ! Les belles bacchantes !" d'un certain Jean Loubignac, un film ringard de chez ringard. Michel Serrault qui avait commis quelques navets, en 135 films, ne regrettait aucun de ses rôles, juste parce qu'on ne crache pas dans la soupe qui vous nourrit. « Je connais tous mes navets », m'avait-il dit un jour. Et devant mon air perplexe : « Les critiques ne pensent pas que nous sommes, les acteurs, tout de même les premiers au courant ».
« Je connais tous vos navets », c'est ce que leur avait dit à Poiret et Serrault le producteur de "La cage aux folles". « Sur le plateau, se souvenait Serrault, un seul ne riait pas, le réalisateur » (Edouard Molinaro). « C'est une guignolade extraordinaire », puis tempérait mon enthousiasme : « On n'a rien inventé, Laurel et Hardy auraient fait la même chose ».
Lui et Poiret s'étaient connus au Centre de formation professionnelle du spectacle que Vichy avait créé rue Blanche et qui préparait à l'entrée au Conservatoire. "La cage aux folles", ils la joueront plus de 1 500 fois sur scène avant que ne s'en empare le cinéma. Un film qui fait toujours recette à la télévision. « Comment tu faisais pour tourner toutes ces conneries », lui a lancé un jour Claude Chabrol. Serrault n'avait qu'un défaut, sa gentillesse, ce qui ne l'empêchait pas de pousser quelques coups de gueule parfois. "J'ai mauvais caractère, tout le monde le sait ». Patient, par-dessus tout, une vertu pour un acteur. « Je n'ose pas dire au type qui m'a apporté son scénario que c'est nul ». Et d'une grande indulgence avec Jean-Pierre Mocky à qui il aura été fidèle jusqu'au bout. Leur dernier film, "Le bénévole", tourné en 2005 attend toujours sa sortie en salles. « Si j'avais été producteur, je n'aurais jamais tourné un de mes films ». On le soupçonnait d'aimer ce côté un peu bricolo qui lui permettait d'approfondir son sens de l'improvisation.
Et puis, c'était sa manière caustique de parler avec les journalistes. Menteur (un peu), manipulateur (beaucoup), déjeuner avec lui c'était s'aventurer sur un terrain miné de bons mots, de phrases parfois assassines. « Il y a un ou deux metteurs en scène que je voudrais rencontrer au moins une fois pour leur dire : je ne travaillerai jamais avec vous ».
Il ne regrettait pas sa rencontre avec Henri-Georges Clouzot, quelques mois après ses débuts au cinéma. Clouzot était passé à la Tomate, un cabaret où il se produisait en tandem avec Jean Poiret. « Clouzot m'a dit : "Mon cher monsieur Serrault, je fais un film -"Les diaboliques" – et je serais très heureux si vous vouliez y participer". J'étais très étonné ».
Il y a deux périodes dans la carrière de Michel Serrault : les pitreries avec Robert Dhery dans "La belle américaine", les films de Mocky à partir des "Compagnons de la marguerite", de Michel Audiard, Jean Yanne, Robert Lamoureux ou Claude Zidi ; et puis, un Serrault plus grave, plus sombre dans "Les fantômes du chapelier", "Garde à vue" et "Mortelle randonnée" de Claude Miller, "Nelly et M. Arnaud" de Sautet ou "Buffet froid" de Blier.

Lui jouait pour ces quelques moments de vérité qui illuminaient ses personnages, à qui il donnait un peu d'humanité. Depuis 50 ans, il jouait tout simplement sa vie.


Richard Pevny

Chronique parue dans L'Indépendant du 31 juillet 2007.

Paul Bedel un matin de septembre dans sa vie

medium_la_manche_125.jpgmedium_la_manche_119.jpgC'est une belle matinée de septembre. La chambre mansardée de l'hôtel du Cap à Auderville, une grande bâtisse en pierre face à la mer, donne sur une prairie grasse où paissent quelques vaches, tranquilles comme on peut l'être dans cette fonction. Je regarde la mer, si proche. J'ai rendez-vous avec Paul Bedel, un paysan local vedette d'un documentaire qui a fait manger la poussière l'été 2006 à Cherbourg à "Mission impossible 3" et sa batterie d'effets spéciaux. Cela fait rire Paul Bedel, 76 ans. « Et Tom Cruise, qu'est-ce que vous en avez fait ? Il a coulé à pic ! » Paul Bedel n'en revient pas de sa soudaine popularité au-delà des frontières naturelles du Cotentin. Lui, au moins, n'a pas poursuivi en justice l'auteur de "Paul dans sa vie", le réalisateur Rémi Mauger, pour atteinte à son droit à l'image, comme l'avait fait l'instituteur de "Etre et avoir" qui on le sait a été logiquement débouté.

Je surprends Paul au petit-déjeuner avec ses soeurs Françoise et Marie-Jeanne ; viendra nous rejoindre Auguste, 81 ans, un ancien des Télécom, l'un se ses deux frères. Sur la toile cirée de la longue table, la boîte à sucre et son décor floral trône entre confiture et beurre frais que longtemps Paul a produit à domicile.

Paul Bedel est définitivement à la retraite. Il a été filmé la dernière année de sa vie de paysan. Célibataire, il vit dans une fermette au coeur d'Auderville avec ses deux soeurs cadettes, également célibataires. Le dernier paysan à l'ancienne a arrêté pour toujours son vieux tracteur Massey Ferguson, une antiquité achetée d'occasion en 1961, et son seul sacrifice professionnel au machinisme agricole. Paul Bedel a mené sa vie comme la menait son propre père qui avait acheté une batteuse en 1937. « On s'en est toujours servie ».

Cette vie de simple, mais pas misérabiliste, a fait craquer les téléspectateurs de France 3, des Pyrénées-Orientales à Amsterdam. Mais oui, un couple de Perpignan est même passé le voir. Je n'étais donc pas le premier Méditerranéen à rencontrer Paul Bedel. « De mai à août, 824 personnes ne sont assises à votre place, et je ne vous parle pas de celles que j'ai croisées dehors. On a servi 700 tasses de café... » C'est Françoise et Marie-Jeanne qui comptabilisent les visites, classent les centaines de lettres, s'occupent du press-book et ouvrent devant le visiteur le précieux livre d'or. Une toute nouvelle occupation pour ces "jeunes" retraitées.
« On avait nos vaches, nos lapins, nos poules et nos quatre à six cochons. On a vécu sans emprunt. On n'a pas jeté l'argent par les fenêtres, mais il n'y avait pas de vacances ». Paul Bedel a gardé la volaille pour occuper les soeurs et un champ, histoire de ne pas perdre le contact avec la nature.

« On a reçu des lettres touchantes. Beaucoup comparent leur vie à la nôtre, mais ce n'est pas la même vie. Ça fait quand même réfléchir, car il y en a qui ont eu des vies de misère, de misère familiale. On a toujours vécu là, comme vous nous voyez. C'était une vie paisible et calme, sans stress, tributaire du temps. Le père m'avait confié ses vaches sur son lit de mort, et moi je ne les ai confiées à personne. C'est ce qui me fait le plus mal ».
Depuis, il a fait un bout de figuration dans le film de "Le passager de l'été" de Florence Moncorgé-Gabin. « En tout cas, paraît-il, la vie de Paul n'est pas finie avec le film... » Un sourire espiègle illumine son visage de bedeau. « On me verra à l'église de Beaumont faire la lecture ».


Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 18 juillet 2007

"Cartouches gauloises" de Mehdi Charef

medium_charef.jpgIl portait en lui cette histoire depuis pas mal d’années, remettant son écriture, voire sa réalisation à plus tard. Un sujet trop sensible sans doute alors que la guerre qui a mené à l’indépendance de l’Algérie en 1962, a laissé de part et d’autre tant d’écorchés vifs. Alors, Mehdi Charef a écrit d’autres histoires, tournés d’autres films, à commencer par "Le thé au harem d’Archimède" qui lui a valu en 1985 un début de notoriété et une première avalanche de prix, dont le César de la première œuvre et le très couru Prix Jean Vigo.
«J’avais peur que l’on prenne "Cartouches gauloises" pour un règlement de comptes», vous dit-il. Car il y a dans Ali, le petit héros de "Cartouches gauloises", beaucoup du petit Mehdi qui avait le même âge, une dizaine d’années, lorsqu’il est arrivé avec sa famille en France «fin 62, début 63». L’Algérie, il ne l’a ensuite revue qu’à l’âge de 38 ans, comme un pays qui lui était devenu étranger. En fait, "Cartouches gauloises" marque son «vrai retour> dans l’Algérie de son enfance, celle que raconte avec justesse et sans aucune polémique son septième long métrage.
Mehdi Charef pose sur l’Algérie française, l’Algérie de ses dix ans, un regard un peu décalé. Si l’on devine chez lui un soupçon de nostalgie, c’est celle de son enfance, des copains d’enfance, Nico, Gino, David avec lesquels Ali parle foot dans la cabane sous le pont de chemin de fer où l’on vient se faire peur à l’heure où passent les trains qui ramènent les premiers Français dans la mère patrie. Et qui emportent ses copains les uns après les autres vers cette France où «y fait froid et les gens y sont toujours tristes». Même le chef de gare muté à Sarcelles où il est sûr de ne pas y voir un Arabe, dit à Ali, le vendeur de journaux: «Faut pas nous oublier petit, sinon on est morts».
«On a souffert de l’exil, comme les pieds-noirs, c’est ce qui nous rapproche. Vous savez, j’ai mis dans le film des choses qui m’avaient choqué ou fait rire. On riait, nous les enfants, parce qu’on ne comprenait pas pourquoi, eux, pleuraient».Le film se déroule au printemps 1962, le dernier de l’Algérie française, des derniers attentats sorte de barouds d’horreur, des dernières rafles, dernières exactions, tortures et viols de l’armée française, contre attentats et exécutions de familles françaises. Le dernier printemps d’une guerre qui ne dit pas son nom. Evoque-t-on seulement à Paris un maintien de l’ordre dont on reconnaîtra plus tard les dérapages, mais en face, ajoutera-t-on, c’était pire.
Ali est vendeur de journaux. Sa tournée l’amène de la gare où officie Barnabé le chef de gare qui s’inquiète du «bordel que ça va être quand on va les laisser seuls», au vrai bordel où Ali en pince pour la jeune pute Zina qu’il arrachera aux fellagas pour la mettre dans le train de la liberté. Il y a Mme Rachel qui refuse l’humiliation d’un retour en France. Il y a surtout l’amitié de Nico qui lui offre pour son anniversaire un maillot du Stade de Reims, mais lui balance: «Ton père est un terroriste»; ce doit être vrai puisque c’est le père de Nico qui le dit. Nico dont la mère prépare un sandwich au jambon pour son fils et un au fromage pour Ali.
Dans cette Algérie en guerre, Ali/Mehdi trouve un peu de paix dans l’obscurité d’une salle de cinéma où passe régulièrement "Los Olvidados" de Buñuel dont il connaît les dialogues par cœur. Il y voit sur l’écran en noir et blanc un autre enfant qui lui ressemble beaucoup, alors qu’un océan les sépare.
Mehdi Charef a lui aussi quitté l’Algérie de son enfance, à moins que ce ne soit l’Algérie qui l’ait laissé tomber, «comme une femme vous quitte». La banlieue est devenue son pays. Il a eu d’autres copains, vu d’autres films, travaillé en usine, picolé et puis un jour s’est mis à écrire «pour se sentir mieux». Mehdi Charef a mis trente ans à écrire ce qui est sans doute son film le plus personnel. «Je n’osais pas, j’avais peur de blesser les uns et les autres>. Un film qui fera du bien au cœur de tous les enfants qui ont un jour connu cette même déchirure de l’exil.
«J’ai envie de retrouvailles avec ce film» avoue-t-il. Reconstituer avec "Cartouches gauloises" une photographie d’un paradis avec sa piscine, ses commerces, ses parties de pétanque sous les arbres, le pastis et les cartouches de Gauloises bleues. Un paradis dont les Arabes étaient exclus, que le petit Medhi, comme Ali son double au cinéma, a approché sans vraiment le toucher.
Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 8 août.

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Le cinéma du bout du monde

medium_la_manche_036.jpgmedium_la_manche_144.2.jpgIl découvrit la Hague à l’âge de huit ans lors d’une escapade d’été. Plus tard il apprit que Jacques Prévert sur les conseils de son ami Alexandre Trauner le décorateur d’"Hôtel du Nord" qu’il conçut plus vrai nature, des "Visiteurs du soir" et des "Enfants du paradis", vint y passer les dernières années de sa vie; tous deux reposent à quelques mètres l’un de l’autre dans le cimetière d’Omonville-le-Petite. L’année suivante, dans les ruelles de ce village posé sur la lande au bout de ce bout du monde qu’est le Cap de la Hague, il vint interviewer Yves Montand sur le plateau en plein vent des "Routes du Sud", que Joseph Losey tournait au milieu des cris désespérés des goélands. Plus tard, devenu scénariste – il écrivit le dernier film de Marcel Carné "La merveilleuse visite", "I comme Icare" d’Henri Verneuil, ou "Un bon petit diable" dont Jean-Claude Brialy situa l’action à Omonville-la-Rogue -, Henri Decoin, prix Goncourt, s’inspira dans ses scénarios du paysage de la Hague, qui n’est, dit-il, jamais aussi séduisante qu’échevelée.
En 1977 avec les royalties de "John l’enfer", Didier Decoin acheta donc à l’endroit du coup de foudre de ses huit ans, une maison de pêcheur accrochée sur la falaise de Goury au Cap de la Hague, là où Simone Signoret vient dire adieu à Philippe Noiret embarqué pour le bagne dans "L’étoile du Nord" de Pierre Granier-Deferre.
« Vous verrez, m’avait-il dit, c’est le pays d’un poète qui n’est pas compliqué ». Et de citer : « Deux escargots s’en allaient à l’enterrement d’une feuille morte… C’est le pays de Prévert ». Sous-entendu, cela devrait vous ravir. « C’est d’une simplicité biblique. Vous verrez les petites lumières jaunes derrière les fenêtres des maisons en granit qui se blottissent les unes contre les autres. Il faut avoir l’âme romanesque pour aimer la Hague ». C’est vrai qu’il y a un quelque chose des romans des sœurs Brontë, surtout quand il fait gris. Et d’ajouter : « C’est le petit brin de bruyère à vos pieds qui est magnifique ».Aucun château donc vers lequel lever les yeux, à part l’usine atomique plantée au milieu des champs, à qui l’on tourne le dos chaque fois que l’on peut. La Hague a mauvaise presse. On en parle quand arrivent ou repartent vers l’Allemagne et sous bonne escorte, des trains de déchets nucléaires. Or, l’endroit vaut mieux que cette cohabitation forcée avec le nucléaire depuis 1966, l’année où Prévert décidait de son installation dans le Cotentin.
La région était terre de tournages depuis 1913 ("Les enfants du capitaine Grant" d’Henri Roussel que supervisa Michel Verne le fils de Jules Verne), précise Philippe Quevastre, journaliste local qui a consacré un livre au cinéma dans la Manche. A sa connaissance aucun film n’a été tourné dans l’environnement de l’usine atomique, la Cogema (aujourd’hui Areva) étant assez jalouse de ses installations, même si l’on aperçoit les bâtiments et leurs cheminées dans une scène des "Routes du Sud" tournée sur les hauteurs de Jobourg.
Terre de cinéma, elle l’est restée, malgré tout. Et a permis la réalisation d’un chef-d’œuvre, "Tess" de Roman Polanski tourné en partie à la ferme du Tourp. C’est Alexandre Trauner qui en avait soufflé l’idée à Polanski. Ce manoir des XVe et XVIIe siècle est devenu en l’an 2000 la Maison de la Hague, un espace d’expositions. Un hôtel occupe l’une des ailes, ses huit chambres duplex avec vue sur la mer. Ce que l’ancienne ferme de Tess d’Uberville a perdu en authenticité, elle l’a gagné en restauration de ses bâtiments.
En 1971, François Truffaut transporta le Pays de Galles des "Deux Anglaises et le continent" à Auderville, plus exactement au hameau de la Roche face au phare de Goury, « en bordure de falaise, où viendront s’épancher les passions de Claude, Anne et Muriel », écrit Antoine de Baecque dans sa biographie de François Truffaut.
Ces dernières années, Richard Berry ("La boite noire" avec José Garcia), Florence Moncorgé-Gabin, la fille de Jean Gabin ("Le passager de l’été") et Chantal Richard ("Lili et le baobab" avec Romane Bohringer) ont tourné dans ce bout du monde, qu’à Paris on avait un peu trop vite enterré.
Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 18 juillet 2007.

"La fille coupée en deux" de Claude Chabrol

medium_chabrolo.jpgA l’âge de Claude Chabrol, j’en connais qui auraient pris leur retraite depuis belle lurette. A 77 ans, le réalisateur du "Beau Serge" son premier long métrage en 1958, se remet à l’œuvre, à son œuvre avec un film en moyenne tous les deux ans. Là, Chabrol a mis si l’on peut dire – parlant d’un gourmet – les bouchées doubles. A peine en boîte "L’ivresse du pouvoir" qui lui a valu l’inimitié de l’ex-juge Eva Joly, le voilà parti sur les bords du Rhône, et pas juste parce que Lyon figure en bonne place dans le guide Michelin, pour tourner l’une de ces histoires glauques, malsaines, dont il raffole, avec la bourgeoisie locale en tête de gondole, comme aurait dit mon beau-frère ancien chef de rayon à Mammouth.
"La fille coupée en deux", titre qui ne renvoie pas à une de l’Intransigeant dans la France quia peur de l’entre-deux guerres, est un joli titre pour une histoire d’amour vouée au fiasco.
Mademoiselle Gabrielle Deneige a tout pour présenter la météo sur une télé locale lyonnaise, un port, un galbe, que dis-je un sourire angélique à vous désorbiter les pupilles. Son directeur des programmes voudrait bien en profiter en coulisses, mais l’ingénu a plus d’un tour dans son sac pour renvoyer à plus tard les désirs du bonhomme. C’est que Gabrielle en pince pour Charles Saint-Denis, une gloire du monde des lettres, un libertin qui a ses entrées dans un club très privé et très prisé où la haute société lyonnaise masculine s’adonne à des parties fines. Gabrielle veut le grand amour, Charles son aîné de trente ans, juste le plaisir de cette chair fraîche, avant de passer à la suivante. Séduite, abandonnée, elle épouse par dépit, Paul Gaudens, l’héritier d’un laboratoire connu, mordu de Miss Météo et assez timbré sur les bords pour en vouloir à mort à Saint-Denis.
Il y a du suspens et des retournements de situation, bien que nous ne soyons pas dans la veine hitchcockienne du réalisateur de "L’enfer", et même une fois le rideau tombé, un peu de magie, comme si rien n’avait d’importance, tout n’était au fond qu’illusion, comme cette petite bourgeoisie de province qui a l’air de sortir d’un "vieux" film français des années 60 ou 70. Comme le cinéma qui n’est qu’invraisemblance, faux-semblants et trompe l’œil.
Mais ce qui importe, c’est que Claude Chabrol appuie là où ça fait mal – inculture de la télévision, imposture de l’édition -, se montre un critique acerbe de notre société et de ses mœurs.
Entre Berléand en pervers et Magimel en schizo, Ludivine Sagnier illumine de sa blondeur hitchcockienne – car de Miss Kelly elle a la grâce – la partition de Chabrol qui l’a choisie, petit cachottier, après l’avoir vue en fée Clochette dans "Peter Pan".
Richard Pevny

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