04/11/2007

Alain Corneau donne un deuxième souffle au polar à la française

6116e4e92eadcbb0d317e23c06c9aafa.jpgCela faisait un bon bout de temps qu'Alain Corneau avait son propre "Deuxième souffle" dans la tête. José Giovanni, l'auteur du roman, dont il avait été au début des années soixante-dix l'assistant, était devenu ensuite l'ami, ne cessait périodiquement de sonder le réalisateur de "Police Python 357", "Série Noire" ou "Le choix des armes", des films de genre entrés depuis dans la mythologie du cinéma policier français. « C'était un raconteur d'histoire sublime, quelqu'un d'une grande richesse, dit aujourd'hui Alain Corneau de l'auteur du "Trou", de "Classe tous risques", du "Deuxième souffle", des livres écrits en prison où lui-même était passé près de la guillotine. « J'avais réalisé que toute sa vie était un deuxième souffle ». Toute l'histoire du roman est celle d'une évasion, puis d'un nouveau départ promis après un dernier casse.
Jean-Pierre Melville en achète les droits. Mais très vite, José Giovanni découvre que son propre nom a disparu de l'affiche proposée par le futur réalisateur du "Samouraï" et du "Cercle rouge". Giovanni, longtemps fiché au grand banditisme, voit rouge et rompt le contrat avec Melville qu'il qualifiera de « hyène ». Il envisage alors de confier son bouquin à Denys de la Patellière, puis revient vers Melville à condition de cosigner les dialogues. "Le deuxième souffle" révèle un grand Melville. Un chef-d'oeuvre. Et c'est bien connu, les chefs-d'oeuvre ça ne se copie pas ! En France, Melville est intouchable, alors que Johnny To prépare un remake du "Cercle rouge", que John Woo envisage de refaire "Le Samouraï". Et c'est bien ce qui chagrine Alain Corneau. On risque de juger son film à la lumière de celui de Jean-Pierre Melville, alors que c'est du roman même de Giovanni qu'il est parti.
Mais qu'importe. Refaire aujourd'hui "Le deuxième souffle", c'est en donner un à la fiction policière française qui avait abandonné le grand écran pour la télévision. Et puis il y a eu "36, quai des Orfèvres" d'Olivier Marshall, un ex-flic avec son propre code d'honneur, qui donne raison aux producteurs de s'aventurer à nouveau dans la voie du polar à la française.
Le code de l'honneur est au coeur même du "Deuxième souffle". Gu (Daniel Auteuil), inspiré d'un vrai truand dit Gu le Terrible, dont la maîtresse Manouche tentera de faire interdire le film de Melville, s'évade de taule, rejoint Marseille avec la complicité de Manouche (Monica Bellucci) et d'Alban (Eric Cantona), où il projette un dernier casse avant de raccrocher. Il est repris. Le commissaire Blot (Michel Blanc) le fait passer pour un mouchard. Il s'évade, juste pour laver son honneur, régler ses comptes, à la manière d'un De Niro dans "Heat" de Michael Mann. « Qu'on en finisse ! » est la dernière phrase du roman de Jose Giovanni.
Cinéma sous influences
Pour Alain Corneau il ne s'agit pas de faire un film nostalgique de l'époque de "Touchez pas au grisbi" ou de "Du rififi chez les hommes", même si flics et truands porteront des feutres noirs et des calibres dans les poches de leurs pardessus.
« Je suis tellement admiratif du film de Melville que j'avais peur qu'il continue, quarante ans après à me vampiriser », vous dit Alain Corneau. Sa clé de voûte, le personnage de Gu et celui qui succédera à Lino Ventura. « Daniel Auteuil avait l'âge et une modernité dans l'oeil qui me permettait de dire autre chose de Gu ».Face à lui, le Michel Blanc inquiétant de "Monsieur Hire" de Patrice Leconte. « Un personnage plus grillé que les autres, totalement désespéré ».Il y a ceux qui auront en mémoire le film de Jean-Pierre Melville. Les autres, les plus jeunes surtout et donc les plus nombreux, qui n'ont connu que Tarantino et John Woo, mordront à la mise en scène efficace d'un cinéaste qui a fait du polar sa maison.
Mais ce n'est pas sur le cinéma hongkongais que s'appuie la mise en scène de Corneau. S'il emprunte à Wong Kar-Wai les éclairages de "In the mood for love", des rouges cramoisis irréels, pour le reste, il renvoie à Scorsese et à Sam Pekinpah, son cinéaste fétiche de "La horde sauvage".
« J'aime le cinéma noir parce que c'est un corpus collectif. Tout le monde s'influence », dit Alain Corneau. Qu'il s'agisse de Scorsese, Tarantino, Hong Kong ou la Corée du Sud qui dominent depuis une quinzaine d'années le film noir. « Des gens qui utilisent des mythologies qui viennent de la France, mais qui par leur culture propre réinventent un univers formel extrêmement neuf, souligne Alain Corneau. Il est de bonne guerre de réenraciner ce qu'ils nous ont amené dans notre terreau personnel, ajoute-t-il.
Si les chapeaux renvoient à Melville et à un cinéma qui magnifiait les truands, les impacts de balles, les giclées de sang rappellent les films de Tarantino.
Quand Alain Corneau réalise "Tous les matins du monde", un film épuré, janséniste et baroque à la fois, sur deux musiciens de cour en compagnie d'acteurs complètement transformés par leurs rôles et une B.O. signée Jordi Savall, Francis Bouygues, le producteur béton, s'exclame : « Qu'est-ce que c'est que cette histoire de violons ? ». Autant dire qu'il n'a jamais mis un franc dans cette production qui rendrait incongrue toute coupure publicitaire.
« C'est un pari absolu », dit encore Alain Corneau. Et si c'était lui qui avait raison de s'entêter.
Richard Pevny

17:55 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0)

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