22/11/2007

Le deuxième souffle du polar à la française

Cela faisait un bon bout de temps qu'Alain Corneau avait son propre "Deuxième souffle" dans la tête. José Giovanni, l'auteur du roman, dont il avait été au début des années soixante-dix l'assistant, était devenu ensuite l'ami, ne cessait périodiquement de sonder le réalisateur de "Police Python 357", "Série Noire" ou "Le choix des armes", des films de genre entrés depuis dans la mythologie du cinéma policier français. « C'était un raconteur d'histoire sublime, quelqu'un d'une grande richesse, dit aujourd'hui Alain Corneau de l'auteur du "Trou", de "Classe tous risques", du "Deuxième souffle", des livres écrits en prison où lui-même était passé près de la guillotine. « J'avais réalisé que toute sa vie était un deuxième souffle ». Toute l'histoire du roman est celle d'une évasion, puis d'un nouveau départ promis après un dernier casse.
Jean-Pierre Melville en achète les droits. Mais très vite, José Giovanni découvre que son propre nom a disparu de l'affiche proposée par le futur réalisateur du "Samouraï" et du "Cercle rouge". Giovanni, longtemps fiché au grand banditisme, voit rouge et rompt le contrat avec Melville qu'il qualifiera de « hyène ». Il envisage alors de confier son bouquin à Denys de la Patellière, puis revient vers Melville à condition de cosigner les dialogues. "Le deuxième souffle" révèle un grand Melville. Un chef-d'oeuvre. Et c'est bien connu, les chefs-d'oeuvre ça ne se copie pas ! En France, Melville est intouchable, alors que Johnny To prépare un remake du "Cercle rouge", que John Woo envisage de refaire "Le Samouraï". Et c'est bien ce qui chagrine Alain Corneau. On risque de juger son film à la lumière de celui de Jean-Pierre Melville, alors que c'est du roman même de Giovanni qu'il est parti.
Mais qu'importe. Refaire aujourd'hui "Le deuxième souffle", c'est en donner un à la fiction policière française qui avait abandonné le grand écran pour la télévision. Et puis il y a eu "36, quai des Orfèvres" d'Olivier Marshall, un ex-flic avec son propre code d'honneur, qui donne raison aux producteurs de s'aventurer à nouveau dans la voie du polar à la française.
Le code de l'honneur est au coeur même du "Deuxième souffle". Gu (Daniel Auteuil), inspiré d'un vrai truand dit Gu le Terrible, dont la maîtresse Manouche tentera de faire interdire le film de Melville, s'évade de taule, rejoint Marseille avec la complicité de Manouche (Monica Bellucci) et d'Alban (Eric Cantona), où il projette un dernier casse avant de raccrocher. Il est repris. Le commissaire Blot (Michel Blanc) le fait passer pour un mouchard. Il s'évade, juste pour laver son honneur, régler ses comptes, à la manière d'un De Niro dans "Heat" de Michael Mann. « Qu'on en finisse ! » est la dernière phrase du roman de Jose Giovanni.
Pour Alain Corneau il ne s'agit pas de faire un film nostalgique de l'époque de "Touchez pas au grisbi" ou de "Du rififi chez les hommes", même si flics et truands porteront des feutres noirs et des calibres dans les poches de leurs pardessus.
« Je suis tellement admiratif du film de Melville que j'avais peur qu'il continue, quarante ans après à me vampiriser », vous dit Alain Corneau. Sa clé de voûte, le personnage de Gu et celui qui succédera à Lino Ventura. « Daniel Auteuil avait l'âge et une modernité dans l'oeil qui me permettait de dire autre chose de Gu ». Face à lui, le Michel Blanc inquiétant de "Monsieur Hire" de Patrice Leconte. « Un personnage plus grillé que les autres, totalement désespéré ».Il y a ceux qui auront en mémoire le film de Jean-Pierre Melville. Les autres, les plus jeunes surtout et donc les plus nombreux, qui n'ont connu que Tarantino et John Woo, mordront à la mise en scène efficace d'un cinéaste qui a fait du polar sa maison.
Mais ce n'est pas sur le cinéma hongkongais que s'appuie la mise en scène de Corneau. S'il emprunte à Wong Kar-Wai les éclairages de "In the mood for love", des rouges cramoisis irréels, pour le reste, il renvoie à Scorsese et à Sam Pekinpah, son cinéaste fétiche de "La horde sauvage".
« J'aime le cinéma noir parce que c'est un corpus collectif. Tout le monde s'influence », dit Alain Corneau. Qu'il s'agisse de Scorsese, Tarantino, Hong Kong ou la Corée du Sud qui dominent depuis une quinzaine d'années le film noir. « Des gens qui utilisent des mythologies qui viennent de la France, mais qui par leur culture propre réinventent un univers formel extrêmement neuf, souligne Alain Corneau. Il est de bonne guerre de réenraciner ce qu'ils nous ont amené dans notre terreau personnel, ajoute-t-il.
Si les chapeaux renvoient à Melville et à un cinéma qui magnifiait les truands, les impacts de balles, les giclées de sang rappellent les films de Tarantino.
Quand Alain Corneau réalise "Tous les matins du monde", un film épuré, janséniste et baroque à la fois, sur deux musiciens de cour en compagnie d'acteurs complètement transformés par leurs rôles et une B.O. signée Jordi Savall, Francis Bouygues, le producteur béton, s'exclame : « Qu'est-ce que c'est que cette histoire de violons ? ». Autant dire qu'il n'a jamais mis un franc dans cette production qui rendrait incongrue toute coupure publicitaire.
« C'est un pari absolu », dit encore Alain Corneau. Et si c'était lui qui avait raison de s'entêter.
Richard Pevny

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Hollywood s'en va-t-en guerre

8d0617978aeb7e432c91ed5dadeaa1cf.jpgLa guerre en Irak, ce n'est pas de la fiction. Les images chaque jour transmises par satellites de l'ancienne Mésopotamie sont pour le moins choquantes. Ce n'est pas de la fiction, et pourtant les premiers films évoquant ce nouveau bourbier, trente-deux ans après le retrait américain du Vietnam, arrivent sur les écrans.
"Dans la vallée d'Elah" de Paul Haggis s'intéresse à l'assassinat d'un jeune soldat rentré d'Irak en permission. Il montre que les blessures ne sont pas seulement physiques, qu'il en est de plus profondes, que les traumatismes endurés à Bagdad ou à Samarra par de jeunes soldats mal préparés, engendrent des comportements pour le moins inhabituels, et qu'il leur faut désormais vivre avec ce déséquilibre.
Dans le film de Paul Haggis, le caporal Mike Deerfield filmait avec son téléphone portable chacune des sorties de son unité. Des gosses qui jouent au football dans un terrain vague, des adolescentes qui tous les jours passent le même point de contrôle pour aller à l'école, sont aux yeux de GI's inexpérimentés, des menaces potentielles.
Un geste, un ordre que l'on ne comprend pas et c'est l'irréparable. En vingt-quatre mois, note Brian de Palma, réalisateur de "Redacted" (sortie prévue le 20 février 2008), sur 2 000 Irakiens tués à des barrages, seuls quelque soixante étaient dangereux.
Des soldats américains meurent aussi en Irak. C'est le propos de "Grace is Gone" (16 avril 2008) premier film de James C. Strouse, prix de la critique internationale au dernier festival du cinéma américain de Deauville.
Le sergent Grace Phililips a été tué en Irak. Son mari, Stanley doit l'annoncer à ses deux petites filles de huit et douze ans. Il en diffère la terrible annonce et les conduit en Floride dans un parc d'attraction. Loin du front, "Grace is gone", réflexion sur l'engagement américain en Irak, nous parle de la souffrance des proches.
Mais la vie d'un Américain vaut-elle plus que celle d'un Vietnamien, d'un Palestinien ou d'un Irakien, s'interroge "Redacted" qui se présente comme une réflexion sur l'image, ce que montrent les télévisions de la guerre en Irak, ce qu'elles ne montrent pas mais que l'on trouve de plus en plus sur internet, la manipulation de l'information, l'autocensure des journalistes, ce qui est patriotique ou ne l'est pas au regard du Pentagone.
« C'est trop facile de dire que c'est la faute de George W. Bush. Nous y étions nous aussi », souligne Paul Haggis qui croit à la responsabilité personnelle de chaque Américain.
Des enfants se font tuer tous les jours en Irak parce qu'ils ne parlent pas la langue de la mondialisation, parce qu'un blindé américain n'a pas voulu s'arrêter pour les éviter. C'est ce qu'a filmé le caporal Deerfield. Et chaque spectateur de se demander derrière Paul Haggis – il a été en 2006 le scénariste de "Mémoires de nos pères" et "Lettres d'Iwo Jima" de Clint Eastwood – ce qui est arrivé à l'Amérique. « Je ne pense pas que les films sont porteurs de messages mais ils posent un certain nombre de questions, dit-il. Vous ne sortirez pas divertis, mais vous aurez vécu quelque chose de fort ».
« Tirons-nous de là tout de suite », lance le caporal Deerfield dans son téléphone portable. Le film de Paul Haggis milite ouvertement pour un retrait des forces américaines d'Irak.
« Aujourd'hui, on nous dit que ce n'est pas patriotique de montrer la mort de soldats américains, dit encore Paul Haggis. Un grand pays démocrate doit regarder sa vérité en face. Et moi je suis fier d'être américain, donc je pose des questions ».
Richard Pevny

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Hanna Schygulla : "Ma génération exprimait ce que la vie pourrait être"

dad7e0814b6aa5a1e140f2250feefc9e.jpgElle a été une grande figure du cinéma allemand des années 70, l'égérie de Fassbinder avec qui elle tournera quatre films dont "Lili Marleen". Après Godard, Scola, Ferreri, Wajda ou Wenders, Hanna Schygulla se redécouvre dans une nouvelle génération de cinéastes. Interview.

Comment avez-vous fait la rencontre de Fatih Akin ?
Je l'avais d'abord vu à la télé, ses réactions par rapport au prix qu'il venait de recevoir au Festival de Berlin ("Head-on", Ours d'Or en 2003, NDLR). Cela m'a paru d'une belle exubérance. Voilà un garçon peu coincé, me suis-je dit, qui laisse libre cours à ses émotions. Et puis le hasard a fait le reste. J'ai ouvert un festival à Belgrade en 2004 où il présentait l'un de ses films. On s'est retrouvé dans le même restaurant. Il a foncé droit sur moi. Par la suite, il a dit qu'il avait eu ce jour-là l'impression de me connaître depuis longtemps. Il avait vu, m'a-t-on dit, une photo de moi dans "Le mariage de Maria Braun" et avait été ébloui.
Rien ne vous prédisposait à cette rencontre ?
Les rencontres, c'est quelque chose d'un peu inexplicable. Disons que je commençais un nouveau cinéma, lui aussi, ce sont des raisons qui peuvent l'expliquer. C'est Goethe, je crois, qui parle des affinités électives...
Vous vous étiez faite rare ?
Les rôles se sont faits plus rares. J'appartenais à un certain cinéma. Et puis, je me suis vouée beaucoup à accompagner mes parents jusqu'à la mort.
Quelle impression vous a fait Fatih Akin sur le tournage ?
Il a un rapport très amical avec son équipe. Il n'y a aucun climat de tension psychologique. Il y a, je dirais, de la place pour beaucoup de plaisir, sans cette atmosphère sacro-sainte que l'on trouve ailleurs. Il a un regard très précis, mais ce n'est pas quelqu'un d'obsédé par son art.
Vous avez tourné en partie à Istanbul, comment avez-vous trouvé la ville ?
C'est bouillonnant. Je n'ai jamais vu une ville avec autant de jeunesse, ce que vous ne voyez pas d'ici. Il y a une société qui va avancer à une vitesse incroyable.
Comment vous-même, avez-vous travaillé le rôle ?
Dès qu'on lit un scénario, il y a un travail souterrain qui débute. Dans "De l'autre côté", il y a un rapport entre le corps et l'âme qui va très loin. Très souvent, le plus intéressant se passe dans le silence plus que les mots.
Ou les larmes ?
Il m'a dit : "tu regardes la caméra, tu es seule avec ta douleur". Si vous pensez à quelque chose de très douloureux, les larmes viennent automatiquement. Nous n'avons fait qu'une prise.
Et de votre personnage, qu'en diriez-vous ?
Fatih Akin a voulu faire le portrait d'une femme qui a vécu la révolution de 68, qui ensuite s'est assagie, est devenue mère. Une femme qui a laissé libre cours au développement de sa fille. Or, les enfants de cette génération anti-autoritaire se retrouvent perdus, ont du mal à s'engager. C'est très habilement écrit. Personnellement, je trouve juste quand la jeunesse se révolte, car si elle ne le fait pas, cela veut dire qu'il n'y a plus d'espoir. Quand j'ai lu son scénario, cela m'a impressionné, parce qu'il avait inventé en parallèle une biographie pour chacun des personnages, et cela se reflète dans le film.
S'engager, est-ce important pour vous ?
Vous savez, je n'appartiens à aucun organisme. Mes convictions sont plus humanitaires que politiques. Il faut aider là où il y a moins d'égalité de chances.
Que pensez-vous du cinéma allemand actuel ?
Le cinéma allemand recommence à se poser des questions, à vouloir être un miroir de la société. Le cinéma de ma génération exprimait ce que la vie pourrait être en montrant ce qu'elle n'est pas. J'ai souvent pensé à propos de Fassbinder que dans la réflexion, je n'étais pas à la hauteur de ses films.
Avez-vous des projets ?
J'ai un projet de théâtre avec Jean-Claude Carrière, quelque chose comme un opéra de chambre. Egalement, une adaptation d'une pièce de Nancy Huston.
Et dans le cinéma ?
S'il y a des projets, ce sont les nouveaux réalisateurs qui pourraient en avoir pour moi. Je ne connais pas vraiment les noms de tous les réalisateurs d'aujourd'hui, même ici en France. Est-ce que Godard est toujours vivant ?
Recueilli par Richard Pevny

De l'autre côté

71c726ceace6aa42ad0a233774848cd2.jpgC'est un film sur la mort et la douleur. "De l'autre côté" est un peu à l'image d'Istanbul partagée entre deux rives. Il se situe à la fois sur la rive occidentale – Brême et Hambourg – et la rive orientale, entre les deux cultures du réalisateur Fatih Akin.
Nejat, jeune prof d'allemand d'origine turque, se rend en Turquie à la recherche de la fille d'une prostituée décédée accidentellement, Ayten, qui est incarcérée pour activisme politique. Lotte, une jeune étudiante qui a succombé au charme d'Ayten et est partie en Turquie pour la faire libérer, est devenue la colocataire de Nejat. Un événement inattendu va amener Suzanne (Hanna Schygulla), la mère de Lotte, à entreprendre le même voyage, et à rencontrer Nejat.

Le film de Fatih Akin traite d'une mutuelle incompréhension entre Allemands et Turcs, alors qu'il suffit d'un geste, comme deux êtres ravagés par une douleur commune se prennent dans les bras l'une l'autre, pour les rapprocher. Il évoque les regrets, pour Suzanne d'avoir coupé tout contact avec sa fille Lotte, pour Nejat de s'être éloigné de son père. "Chaque mort ouvre la voie à une naissance", dit Fatih Akin. Dans "De l'autre côté", c'est même une renaissance. Ce tragique et beau film porté par une écriture brillante a obtenu cette année le Prix du scénario au Festival de Cannes.
R. P.

21:35 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

Francis F. Coppola prend un coup de jeune

0d5762627d591ab62eb8d0fa7c942eab.jpgAprès neuf ans d'absence, le réalisateur américain Francis Ford Coppola revient avec "L'homme sans âge", un conte philosophique sur le mythe de l'éternelle jeunesse, adapté de l'oeuvre de l'écrivain roumain Mircea Eliade.
Dominic Matei (Tim Roth) feuillette un album de photos de sa vie d'avant. L'une d'elles le montre avec Laura, sa fiancée, à Tivoli, la plage de Venise, en 1891. La musique qui accompagne sa réaction – "Que faisons-nous du temps ?", questionne-t-il – renvoie à Malher et à "Mort à Venise". Avant, Dominic Matei a été professeur de linguistique. Agé de 70 ans, il n'était plus guère pris au sérieux par ses étudiants. Il se souvenait qu'à l'âge de 26 ans, n'ayant encore rien accompli, il se disait un raté. Il pensait donc mettre fin à cette misérable existence, quand, le jour de Pâques, il est frappé par la foudre devant la gare centrale. L'homme qui ressort de la clinique où il a été transporté a rajeuni de plus de trente ans. Dominic Mattei devient donc un autre lui-même au moment où les nazis qui occupent la Roumanie projettent de dangereuses expériences sur des cobayes humains, où d'autres se demandent quel homme nouveau sortirait d'une guerre nucléaire. Dominic Mattei s'enfuit en Suisse où sa rencontre avec Veronica (Alexandra Maria Lara) va l'amener à travailler sur les origines du langage. Quelle langue parlait-on dans la grotte de Lascaux ?, se demande le spectateur.

"L'homme sans âge" brasse plusieurs thèmes, le fantastique sans doute, un brin d'ésotérisme, de mysticisme et de philosophie, et même d'humour quand il est question à Malte des faucons locaux... Plus sérieusement, conscient et inconscient s'entremêlent dans ce long métrage, un peu expérimental en ce sens que Francis Ford Coppola recherche de nouvelles voies de mise en scène à l'écart de Hollywood et de ses nécessités économiques. Lui s'en moque, porté par son seul art et peut-être aussi régénéré par la carrière originale de sa fille Sofia. "L'homme sans âge" est un film qui se mérite dans un paysage cinématographique dominé par les blockbusters et les remakes de remakes. D'ailleurs, le réalisateur de "Apocalypse now" recommande de voir son film au moins deux fois. Il est vrai que "L'homme sans âge" tend à se bonifier à la deuxième projection, prend même un coup de... jeune, alors que tant de films vieillissent mal.
R. P.

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04/11/2007

"Et mes films, tu les aimes mes films ?"

9218cd1d4da64e70a686e365cd8d835d.jpgEn 1992 pour l'émission "Cinéma, cinéma", Claude Ventura s'installe pour une semaine à l'Hôtel de Suède, quai Saint-Michel, dans la chambre 12 où 33 ans plus tôt Jean-Luc Godard a tourné "A bout de souffle". Il faut faire vite pour mémoriser une dernière fois l'endroit avant que n'entrent en scène les engins de démolition. La chambre est minuscule, le lit en occupe l'essentiel du volume. Il faut pratiquement l'enjamber pour aller de la porte à la fenêtre. L'équipe technique en est réduite à patienter sur le palier pendant que Godard et Raoul Coutard (à la caméra) filment le couple Jean Seberg-Belmondo.
L'été 1959, Godard tourne en quatrième vitesse et sans scénario, son premier long métrage avec la caution morale auprès du producteur Georges de Beauregard, de Claude Chabrol et François Truffaut qui a inspiré l'histoire à partir d'un fait divers piqué dans France Soir.
Godard écrit les dialogues au fur et à mesure, s'arrête parfois au bout de deux heures de tournage, ferme son cahier et annonce que c'est terminé pour la journée, il n'a plus d'idées.
"A bout de souffle" réalisé dans les rues de Paris au milieu des gens, un héritage du néo-réalisme italien, sans souci des raccords, va installer le cinéaste auprès de la profession comme un fou avec qui il ne faut pas travailler. Cette "mauvaise réputation" (dixit Belmondo qui ajoutera avoir eu la chance de faire les plus beaux films de Godard), va au contraire le servir, et quatre ans plus tard, c'est un réalisateur célèbre – les autres avaient du talent, lui du génie – qui entreprend à Capri, dans la villa de Malaparte, le tournage du "Mépris" avec une l'icône Bardot, l'actrice la plus photographiée au monde, cernée par les paparazzi perchés sur les rochers alentours (voir en bonus (1) le documentaire que leur consacre à l'époque Jacques Rozier). Elle avait été dans "Et Dieu créa la femme" celle qui avait frappé les trois coups de la Nouvelle Vague. Sa liberté de jeu fascinait la jeune critique. Avec Bardot en objet et Fritz Lang en réalisateur, plus la musique envoûtante de Georges Delerue, c'est le cinéma qui est au centre du "Mépris" et les sentiments son sujet.
Jean-Luc Godard voulait faire son film avec Brigitte Bardot. Le livre d'Alberto Moravia n'est donc qu'un prétexte à montrer l'objet de son désir. Et cette façon qu'il a de filmer Bardot, à la fois naturelle et mystérieuse, avec sa voix traînante (dans le savoureux questionnaire à Piccoli sur certains endroits intimes de sa personne), imposant un style et un ton "JLG", telle qu'on ne la filmera plus jamais ainsi.
« Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs », dit le réalisateur dès le générique (sans générique) citant André Bazin, le "père" spirituel de la Nouvelle Vague.
Des désirs et des rêves, dans une perpétuelle fuite en avant, qui se transforme en cavale tueuse. Celle de Bardot s'enfuyant avec Jack Palance dans une Alpha Romeo rouge sang. Celle de Belmondo dans "A bout de souffle" tombant sur le pavé de la rue Campagne Première ("Tu es dégueulasse", dit-il à Jean Seberg avant de mourir). Du même avec Anna Karina dans "Pierrot le fou": « Qu'est-ce qu'on fera ? demande Marianne à Fernand.
- Rien, on existera.-
Oh là là ! Ce sera pas marrant ! »
A l'hôtel de Suède, Claude Ventura appelle chez lui Jean-Luc Godard pour quelques questions sur "A bout de souffle". « Vous rêvez... » lui répond Godard, qui raccroche aussitôt.
R. P.(1)
Studio Canal réédite 7 films de Jean-Luc Godard, de 1959 à 1966, dans une présentation des Cahiers du Cinéma (16,99 euros le DVD).

18:00 Publié dans DVD | Lien permanent | Commentaires (0)

Alain Corneau donne un deuxième souffle au polar à la française

6116e4e92eadcbb0d317e23c06c9aafa.jpgCela faisait un bon bout de temps qu'Alain Corneau avait son propre "Deuxième souffle" dans la tête. José Giovanni, l'auteur du roman, dont il avait été au début des années soixante-dix l'assistant, était devenu ensuite l'ami, ne cessait périodiquement de sonder le réalisateur de "Police Python 357", "Série Noire" ou "Le choix des armes", des films de genre entrés depuis dans la mythologie du cinéma policier français. « C'était un raconteur d'histoire sublime, quelqu'un d'une grande richesse, dit aujourd'hui Alain Corneau de l'auteur du "Trou", de "Classe tous risques", du "Deuxième souffle", des livres écrits en prison où lui-même était passé près de la guillotine. « J'avais réalisé que toute sa vie était un deuxième souffle ». Toute l'histoire du roman est celle d'une évasion, puis d'un nouveau départ promis après un dernier casse.
Jean-Pierre Melville en achète les droits. Mais très vite, José Giovanni découvre que son propre nom a disparu de l'affiche proposée par le futur réalisateur du "Samouraï" et du "Cercle rouge". Giovanni, longtemps fiché au grand banditisme, voit rouge et rompt le contrat avec Melville qu'il qualifiera de « hyène ». Il envisage alors de confier son bouquin à Denys de la Patellière, puis revient vers Melville à condition de cosigner les dialogues. "Le deuxième souffle" révèle un grand Melville. Un chef-d'oeuvre. Et c'est bien connu, les chefs-d'oeuvre ça ne se copie pas ! En France, Melville est intouchable, alors que Johnny To prépare un remake du "Cercle rouge", que John Woo envisage de refaire "Le Samouraï". Et c'est bien ce qui chagrine Alain Corneau. On risque de juger son film à la lumière de celui de Jean-Pierre Melville, alors que c'est du roman même de Giovanni qu'il est parti.
Mais qu'importe. Refaire aujourd'hui "Le deuxième souffle", c'est en donner un à la fiction policière française qui avait abandonné le grand écran pour la télévision. Et puis il y a eu "36, quai des Orfèvres" d'Olivier Marshall, un ex-flic avec son propre code d'honneur, qui donne raison aux producteurs de s'aventurer à nouveau dans la voie du polar à la française.
Le code de l'honneur est au coeur même du "Deuxième souffle". Gu (Daniel Auteuil), inspiré d'un vrai truand dit Gu le Terrible, dont la maîtresse Manouche tentera de faire interdire le film de Melville, s'évade de taule, rejoint Marseille avec la complicité de Manouche (Monica Bellucci) et d'Alban (Eric Cantona), où il projette un dernier casse avant de raccrocher. Il est repris. Le commissaire Blot (Michel Blanc) le fait passer pour un mouchard. Il s'évade, juste pour laver son honneur, régler ses comptes, à la manière d'un De Niro dans "Heat" de Michael Mann. « Qu'on en finisse ! » est la dernière phrase du roman de Jose Giovanni.
Cinéma sous influences
Pour Alain Corneau il ne s'agit pas de faire un film nostalgique de l'époque de "Touchez pas au grisbi" ou de "Du rififi chez les hommes", même si flics et truands porteront des feutres noirs et des calibres dans les poches de leurs pardessus.
« Je suis tellement admiratif du film de Melville que j'avais peur qu'il continue, quarante ans après à me vampiriser », vous dit Alain Corneau. Sa clé de voûte, le personnage de Gu et celui qui succédera à Lino Ventura. « Daniel Auteuil avait l'âge et une modernité dans l'oeil qui me permettait de dire autre chose de Gu ».Face à lui, le Michel Blanc inquiétant de "Monsieur Hire" de Patrice Leconte. « Un personnage plus grillé que les autres, totalement désespéré ».Il y a ceux qui auront en mémoire le film de Jean-Pierre Melville. Les autres, les plus jeunes surtout et donc les plus nombreux, qui n'ont connu que Tarantino et John Woo, mordront à la mise en scène efficace d'un cinéaste qui a fait du polar sa maison.
Mais ce n'est pas sur le cinéma hongkongais que s'appuie la mise en scène de Corneau. S'il emprunte à Wong Kar-Wai les éclairages de "In the mood for love", des rouges cramoisis irréels, pour le reste, il renvoie à Scorsese et à Sam Pekinpah, son cinéaste fétiche de "La horde sauvage".
« J'aime le cinéma noir parce que c'est un corpus collectif. Tout le monde s'influence », dit Alain Corneau. Qu'il s'agisse de Scorsese, Tarantino, Hong Kong ou la Corée du Sud qui dominent depuis une quinzaine d'années le film noir. « Des gens qui utilisent des mythologies qui viennent de la France, mais qui par leur culture propre réinventent un univers formel extrêmement neuf, souligne Alain Corneau. Il est de bonne guerre de réenraciner ce qu'ils nous ont amené dans notre terreau personnel, ajoute-t-il.
Si les chapeaux renvoient à Melville et à un cinéma qui magnifiait les truands, les impacts de balles, les giclées de sang rappellent les films de Tarantino.
Quand Alain Corneau réalise "Tous les matins du monde", un film épuré, janséniste et baroque à la fois, sur deux musiciens de cour en compagnie d'acteurs complètement transformés par leurs rôles et une B.O. signée Jordi Savall, Francis Bouygues, le producteur béton, s'exclame : « Qu'est-ce que c'est que cette histoire de violons ? ». Autant dire qu'il n'a jamais mis un franc dans cette production qui rendrait incongrue toute coupure publicitaire.
« C'est un pari absolu », dit encore Alain Corneau. Et si c'était lui qui avait raison de s'entêter.
Richard Pevny

17:55 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0)

Pierre Zimmer second couteau de Melville

b65b11eda53d3fd28da2b7154fda52ed.jpgIl avait une gueule à faire du cinéma, quand il rencontra le regard de Jean-Pierre Melville. Pierre Zimmer, qui venait de réaliser son premier long métrage, devint Orloff personnage inquiétant du "Deuxième souffle". Aujourd'hui, il vit du côté de Céret "dans un état de sérénité totale".

Comment avez-vous été amené à rencontrer Jean-Pierre Melville ?
Un des plus grands privilèges de ma vie professionnelle, est la rencontre avec le metteur en scène du "Deuxième souffle". Un homme rare, important. Si je n'avais été que son interprète, j'aurais déjà été heureux, mais j'ai eu cette grande chance d'être plus que son interprète. C'est un homme que j'ai pu apprécier d'une façon très proche. Il n'était que contraste. C'était un homme massif et d'une intelligence extrêmement déliée, d'une vivacité d'esprit formidable. Il n'était pas beau mais avait un sens de l'esthétique, de la perfection, des choses abouties. C'est un homme qui a passé sa vie cachée derrière des lunettes noires, alors qu'il était d'une grande attention pour les autres.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre ?
J'ai reçu un coup de fil de lui. Je venais de réaliser mon premier long métrage (1) comme metteur en scène en Israël ; il venait d'être primé au Festival de Berlin. Il a été le seul parmi mes confrères, alors qu'il était mon aîné, à éprouver le besoin de me téléphoner pour me dire qu'il venait de voir mon film. Il faut rappeler que c'était un boulimique de cinéma. Qu'un homme que je n'aurais jamais oser approcher, prenne la décision de me joindre m'a beaucoup touché. Quelque temps plus tard, par les hasards que la vie vous réserve, nous nous retrouvons dans la loge d'un théâtre. Au milieu du spectacle, il me glisse à l'oreille quelque chose qui m'a laissé pantois : "Avec une gueule comme la vôtre, je vous ferai tourner dans un film". Et quelques mois pus tard, je reçois un autre coup de fil, un matin à 10 heures, chez moi à Saint-Germain-en-Laye. "Allo, c'est Jean-Pierre Melville. Je voudrais que nous déjeunions ensemble, aujourd'hui". Avant de raccrocher il ajoute : "Amenez un manteau". J'arrive au studio, midi pétante. Un assistant m'ouvre et me dit : "On vous attend". On ouvre une loge. Je suis venu déjeuner avec M. Melville, dis-je. "Il est entrain de tourner. Il viendra vous voir plus tard". Le temps passe. Je m'impatiente un peu. Je sors dans le couloir et je tombe sur la fiche de service du jour où je vois inscrit les rôles : Orloff – Mel Ferrer prêt à 8 heures. J'attends encore un peu, un assistant arrive et me dit : "On vous attend au maquillage". On me colle une moustache. Et comme s'il avait un sens du timing exceptionnel, la porte s'ouvre et Jean-Pierre entre. Il me dit : "Vous êtes parfait". Il me prend par le bras et je me retrouve à 4 heures de l'après-midi sur le plateau face à une caméra entouré de projecteurs. J'avais les jambes en cendres de cigare. Je n'avais jamais joué de ma vie. Vous comprenez le risque que prenait Melville.

Qu'était devenu Mel Ferrer ?
Melville m'a dit ensuite : "J'ai commencé le film il y a quelques jours à Marseille en extérieur sur la Cannebière". Premier plan : Mel Ferrer traverse la nuit. Et il me dit cette chose curieuse : "Il n'avait pas fini de traverser qu'il ne faisait déjà plus partie du film". C'était un acteur américain très connu, très demandé. "Il était cagneux, pour moi ce n'était pas le personnage". Qu'avez-vous fait, l'ai-je questionné. "Je l'ai exaspéré et hier – le jour où j'avais commencé – je l'ai rendu fou furieux, il est tombé dans le piège et a déclaré devant tout le monde qu'il ne tournerait pas, que c'était définitif".

Il ne vous a plus jamais proposé de nouveau rôle ?
Il a eu un projet. Il avait un goût de la chicane. Tous ses changements de casting, ses problèmes avec ses acteurs, avec ses auteurs, les sérieux accrochages avec José Giovanni... Ce que je trouve extraordinaire c'est qu'il soit tombé sur ce choix final, évident, où chacun est à sa place. J'étais ami de José Giovanni qui avait été impressionné par mon personnage du "Deuxième souffle" et m'avait proposé un rôle dans un film qui ne s'est pas fait.

Comment étiez-vous venu à la réalisation ?
Mon père, Bernard Zimmer, était un homme connu dans le cinéma. C'est l'auteur des dialogues de films comme "La kermesse héroïque", "Marie-Antoinette", "Carnet de bal"... Il était un auteur dramatique célèbre dans les années vingt. Ensuite, il a quitté le théâtre pour le cinéma, a écrit une cinquantaine de films, a été à Hollywood, à Paris, à Berlin, à Rome... J'ai dit à mon père, je veux faire du cinéma. Je vais porter les sandwichs dans les studios pour savoir de quoi il s'agit. Il m'a trouvé mon premier emploi d'assistant stagiaire sur un film de Christian-Jaque. J'ai monté petit à petit les échelons. J'ai réalisé une vingtaine de courts métrages, certains ont été primés à Venise, à Cannes... J'ai été assistant de grands metteurs en scène comme Jean Delannoy, Jules Dassin, André Cayatte... qui m'ont appris mon métier. J'ai très vite créé ma société, ce qui m'a donné une liberté dans le choix de mes courts métrages.

Vous étiez-vous découvert acteur ? Melville m'a fait un plaisir immense et un tort immense. Je ne devais pas être acteur. J'ai tourné ensuite avec Lelouch ("La vie, l'amour, la mort", "Le voyou", "Toute une vie"), avec Robbe-Grillet des films insensés, avec beaucoup de gens ("Le silencieux" de Claude Pinoteau, "Aux yeux du monde" d'Eric Rochant...). J'ai cédé. Cela m'a coupé de mes propres projets. J'ai tourné une quinzaine de films comme acteur. Je n'ai jamais retrouvé ce que Melville m'avait offert. Ce fut une consécration et un piège.

Votre dernier film a été "XXL" d'Ariel Zeitoun en 1997... Un agent avait dû lui parler de moi. Il voulait que je sois le père de Depardieu. Il a fait beaucoup d'effort pour me transformer en centenaire. Mon rôle, sympathique, dure dix minutes au tout début.

Le cinéma ne vous manque pas ? Je suis un homme qui vit maintenant dans un état de sérénité totale en écrivant des contes. Le cinéma pour moi a été une magnifique aventure.

Recueilli par Richard Pevny

(1) "Donnez-moi dix hommes désespérés" (1961), histoire de la fondation d'un kiboutz dans le désert palestinien en 1946.


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