28/01/2008

"Ce que personne ne peut dire avec des mots"

Du plus petit – un simple téléphone portable – au plus grand, l'écran est devenu quasi indispensable à la vie de l'homme du XXIe siècle. Il s'est banalisé pour s'afficher partout, en mur d'images, ultra plat accroché au mur, bientôt avec l'avancée des technologies, plasma, cristaux liquides et nanomatériaux, il se fondra dans ce mur, sera peut-être implanté sous la peau directement dans l'oeil du consommateur, une puce organique reliée au système nerveux comme dans l'inquiétant "eXistenZ" de David Cronenberg. Cet écran « enrobe l'existence de chacun, sans qu'il s'en rende compte, d'une atmosphère de cinéma », écrivent Gilles Lipovetsky et Jean Serroy dans leur essai "L'écran global". Récemment, mes enfants m'ont offert un iPod nano, inquiètes de l'utilisation que j'allais pouvoir en faire, moi qui n'envoie jamais de SMS avec mon portable et n'y réponds pas. Mais je pourrais, ont-elles ajouté, y faire contenir tout Mozart et sans doute Beethoven, et au cinéphile que je suis, télécharger des films, sur un écran de la surface d'une demi-carte bancaire. Il y a quelques années, j'aurais trouvé cela plutôt curieux de revoir ainsi l'attaque des hélicoptères Apache sur fond de Chevauchée des Walkyries, une des scènes phares de "Apocalypse now". Des gamins passent leurs journées à télécharger jusqu'à des bandes-annonces, histoire sans doute de regarder quelque chose...
« Le cinéma devient, via ces écrans d'atmosphère, la toile de fond, le background du quotidien hypermoderne », poursuivent nos deux cinéphiles. Cet « écran-monde » annonce-t-il la fin de l'expression écrite, de l'écrit-papier qui, se dira-t-on un jour, avait tout de même la peau dure, et du cinéma en salles qui avait la fonction de réunir des gens de milieux et cultures différents dans un même lieu. Chaque amateur de foot ou de rugby sait que le petit écran ne remplacera jamais le lien que crée un stade, son ambiance particulière, encore que plus de trois personnes dans votre salon et c'est déjà un bout de tribune ou de salle obscure.
A l'homo sapiens sapiens aurait donc succédé l'homo écranique, suggèrent les auteurs de "L'écran global". Pour eux, « l'écran n'a pas seulement été une invention technique constitutive du septième art, il a été cet espace magique où se sont projetés les désirs et les rêves du plus grand nombre ». Luttant contre cette idée que le tout-écran pourrait enterrer le cinéma, Lipovetsky et Serroy montrent au contraire qu'il ne cesse de « se réinventer ». David Lynch l'un de ses novateurs chez qui « l'image-émotion l'emporte sur l'image-intellection », souligne que « le cinéma est un moyen de dire ce que personne ne peut dire avec des mots ».
En 2007, cette fonction sociale du cinéma, c'est "4 mois, 3 semaines, 2 jours" du Roumain Cristian Mungiu, Palme d'or au festival de Cannes, qui a « rendu à la Roumanie une fierté perdue et une confiance à laquelle le pays aspirait depuis la chute de Ceausescu, créant une véritable euphorie jusque dans le pays profond et jouant comme un for élément d'identité nationale retrouvée », rappellent-ils.
Dans "La nuit américaine", François Truffaut réalisateur d'un film dans le film, dit à Jean-Pierre Léaud que le cinéma est supérieur à la vie. Les passagers de "Vol 93" de Paul Greengrass sont à ce point vrais qu'on a l'impression de regarder un documentaire. Sans doute parce que nous avons pour longtemps en mémoire les images de la tragédie du 11 septembre 2001. Deux avions qui s'encastrent dans les Twin Towers, comme des images d'un film catastrophe hollywoodien. Mais les acteurs de ces tours infernales ne sont ni Steve McQueen, William Holden ou Fred Astaire, mais des visages qui ont définitivement disparu de nos écrans.
Richard Pevny
"L'écran global" de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy. Seuil. 366 p., 22 euros.
Article paru dans l'Indépendant du mercredi 9 janier 2008.

16:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.