28/01/2008

Une histoire de la censure au cinéma

e3587caf43d1459bf97c23093ac6e029.jpg9bf9433a1bc7d0e8e82d116004fcdbca.jpgLe 11 juin 1909, les opérateurs des actualités Pathé sont à Béthune pour filmer "La quadruple exécution de Béthune", un tableau vivant avec dans les principaux rôles Abel et Auguste Ponet, Canus Vromant et Théophile Deroo. Chez Pathé, plutôt que de reconstituer la scène en studio, comme on le faisait pour "L'assassinat du duc de Guise", on dépêche sur place une équipe d'opérateurs, malgré une interdiction formelle du ministre de l'Intérieur. Ce qui entraîne l'envoie d'une circulaire à tous les préfets visant à « interdire radicalement tous spectacles cinématographiques publics de ce genre, susceptibles de provoquer des manifestations troublant l'ordre et la tranquillité publics ». « Cette circulaire est l'acte de naissance de la censure du cinéma français », écrit donc Albert Montagne dans un ouvrage qui en retrace la chronologie de 1911 à aujourd'hui (1). Car la "censure" n'a jamais disparu dans les faits, même si de nos jours elle est plus financière que politique ou morale, celle qu'exercent les groupes de pression sur certaines sorties controversées. C'est aussi bien "L'âge d'or" de Luis Bunuel dont la projection en 1930 au Studio 28 à Paris est troublée par les Camelots du Roi et les Jeunesses patriotiques qui "lancèrent des bombes sur l'écran et cassèrent des fauteuils", écrit Albert Montagne, que les chapelets de catholiques intégristes manifestant devant les cinémas qui projettent "La dernière tentation du Christ" de Martin Scorsese en 1988.
Cette censure institutionnalisée s'exercera particulièrement en temps de guerre. C'est durant la Première Guerre mondiale qu'entre en vigueur le visa de censure. Avec l'instauration du régime de Vichy, les films ont affaire à une double censure, allemande et française. Cette dernière n'est pas la moins absurde qui exige la « suppression de tous les propos gouailleurs d'Arletty » dans "Le jour se lève" de Marcel Carné. "Quai des brumes" est interdit sous prétexte, écrira Marcel Carné dans ses mémoires, que circulait « une rumeur d'une incroyable sottise » que « si la guerre avait été perdue, c'était la faute au Quai des brumes ». Le même Carné, à la Libération, se verra reprocher d'avoir tourné deux films avec Arletty durant la guerre et pas des moindres : "Les visiteurs du soir" et "Les enfants du paradis".
Cette censure ou autocensure, peut prendre des formes plus insolites. Souvenons-nous du projectionniste (Philippe Noiret) de "Cinéma paradiso" jouant avec ses ciseaux pour éliminer des films du cinéma paroissial tout ce qui pourrait choquer les bonnes moeurs ou contrevenir à la morale chrétienne ; quand ce n'est pas le fait de collectionneurs de photogrammes...
Albert Montagne raconte la confidence qui lui avait été faite par un représentant du CNC et membre de la commission de contrôle, qui avait eu la visite d'un représentant de l'armée lui demandant l'interdiction du "Gendarme de Saint-Tropez" sous prétexte que le film de Jean Girault « ridiculisait l'uniforme et le prestige de l'armée ».
On connaît aussi l'épisode de "La religieuse" de Jacques Rivette en 1966, interdit par Alain Peyrefitte alors ministre de l'Information, quand son collègue André Malraux le proposait dans la sélection du festival de Cannes. En 1992, la mairesse d'une bourgade de Vendée interdit "Basic Instinct", déclenchant une polémique nationale. En 1997 c'est l'affiche de "Larry Flynt" de Milos Forman qui provoque des réactions passionnées, comme l'avait été celle de "Ave Maria" de Jacques Richard et en 2002 celle de "Amen" de Costa-Gavras. La liste est longue des films qui ont subi les foudres de la censure, le sexe n'étant souvent qu'un prétexte. Aujourd'hui, beaucoup plus économique, elle s'exerce le plus souvent en amont. « Un film censuré est un film limité dans sa diffusion et dans son rendement », note Albert Montagne, collaborateur des Cahiers de la Cinémathèque (Institut Jean Vigo à Perpignan) et de CinémAction.
Richard Pevny"Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (1909-2001). L'Harmattan. 258 p., 23 euros.

Article paru dans l'Indépendant du mercredi 23 janvier 2008.

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