27/02/2008

Anne Brochet : "Parfois on met du temps à se rencontrer"

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Célébrée dans le rôle de Roxanne de "Cyrano de Bergerac" et dans celui de la fille du musicien Sainte Colombe dans "Tous les matins du monde", Anne Brochet, actrice et écrivaine, ne se reconnaît pas toujours dans "la fille bizarre" du cinéma français.

Qu'est-ce qui vous a intéressé dans ce rôle d'avocate et de mère élevant seule son petit garçon ?
En premier, c'est mon affection pour Isabelle (Doval, la réalisatrice de "Un château en Espagne", ndlr) Mon admiration pour son travail, son énergie enthousiaste. Le scénario que j'ai aimé beaucoup, et puis mon intérêt pour ce personnage qui est sombre, et puis d'un seul coup qui est lumineux, dense, dit n'importe quoi, redevient sérieux...

On vous voit assez peu au cinéma, qu'est-ce qui motive vos choix ?
Il y a des scénarios qui s'intègrent à votre vie au moment où vous les lisez et des scénarios qui ne s'intègrent pas forcément à ce moment-là. Peut-être que si j'avais lu ce scénario il y a cinq ans j'aurais dit : non, ça ne va pas m'intéresser. Il y a des bons timings et des mauvais timing.

Vous venez de publier votre deuxième roman. Qu'est-ce qui vous attire dans l'écriture ?
C'est un hasard de circonstances qui m'ont fait écrire le premier. J'avais écrit un scénario, je l'avais fait lire à deux producteurs qui ne savaient pas quoi en faire. Un ami l'a fait lire à Louis Gardel qui m'a convoquée aux éditions du Seuil pour me demander si je ne voulais pas le transformer en roman.

Pourquoi la forme du scénario ?
Sans doute parce que j'étais actrice et je pensais que je ne pouvais faire que ça, rester dans ce monde.

Aujourd'hui, ce premier roman pourrait devenir un scénario ?
Je n'en ai plus envie, peut-être quelqu'un d'autre... Je me suis assez promenée dedans. Ecrire m'intéresse. Ensuite, toute la mise en oeuvre de la production, de la responsabilité financière, la responsabilité vis-à-vis de son équipe, je ne suis pas sûre de pouvoir assumer ça. Je ne suis pas sûre de faire ce qu'Isabelle fait, l'énergie qu'elle donne, l'attention permanente, l'enthousiasme permanent. Je me souviens avoir dit à Claude Miller : "Je crois que je n'arriverai jamais à faire ce que tu fais". "Tu fais de petites siestes de temps en temps. Regarde, pendant que le plan s'installe, je fais une micro sieste", m'a-t-il répondu. Mais il faut avoir le talent.

Vous trouvez cette énergie pour l'écriture ?
L'écriture ne me prend pas beaucoup de temps. Cela me prend surtout du temps à la correction.

Qu'est-ce qui vous plairait : Anne Brochet actrice-écrivain ou écrivain-actrice ?
Je ne me reconnais pas dans une actrice qui écrit. Je suis actrice quand on dit moteur. Je ne suis pas actrice dans la vie. Quand je m'occupe de mes enfants, je suis maman.

Et si vous deviez choisir ?
Si j'étais obligée de choisir, je choisirais l'écriture. Parce que je n'aurais besoin que de moi pour l'acte d'écrire, alors que je ne peux pas jouer toute seule dans ma chambre.

Et juste Anne Brochet ?
Je voudrais bien être juste Anne Brochet. Parfois on met du temps à se rencontrer.

C'est un peu l'histoire de votre personnage dans "Un château en Espagne" ?
Elle est un peu débloguée d'elle-même, des autres, de la vie. Son petit garçon qui lâche prise.

C'est pourtant une comédie, un genre dans lequel on ne vous voit pas beaucoup...
C'est un univers que je connais, j'en ai fait quelques-unes. C'est un autre exercice. Je suis comme un musicien qui fait du classique pendant des années et tout d'un coup a envie de faire du jazz. Vous faites un film qui en amène un autre. Une image se précise même si vous ne vous reconnaissez pas dedans.

Vous en avez souffert ?
Non, parce que je faisais autre chose, mais parfois ça devenait un peu redondant. On n'y peut rien, c'est tellement plein d'amour et d'admiration.

Vous dépendez pourtant du désir des autres...
Je me souviens il y a vingt ans. Je vais au festival de Cannes pour un film qui s'appelle "Bruissements ardents". Il y avait François Florent, le directeur du cours Florent, qui me dit : "Ça va être difficile pour toi, parce que tu es trop bizarre. Un visage trop particulier, une personnalité trop étrange". Moi je me trouvais normale. Il avait raison. Dès le début, je ne recevais pas de scénarios tous les jours. J'imagine que ce que l'on reçoit de moi, ce doit être un peu étrange.

Avez-vous le sentiment d'avoir fait de mauvais choix ?
Je ne me mords pas les doigts. Peut-être un film que j'aurais pu éviter, une pièce de théâtre...

On ne vous voit jamais dans la presse people ? Je ne vais pas non plus aux avant-premières, il faut s'habiller et tout ça. C'est un effort que je n'ai pas envie de donner. L'effort intéressant à donner, c'est celui d'être actrice ou d'écrire. C'est bien qu'il y ait des gens qui aillent aux avant-premières. S'ils étaient tous comme moi, il n'y aurait pas de pages dans Gala.

N'y a-t-il pas un minimum vital ?
Le minimum vital c'est d'être juste soi-même.

Pourquoi avez-vous fait ce métier ?
Pour le suspense. Pour ne pas être comme mes parents qui étaient professeurs. Ils partaient à huit heures, rentraient à midi, repartaient à quatorze heures, rentraient à dix-huit heures, corrigeaient leurs copies. C'est pour ça que j'ai voulu être actrice : qu'est-ce qui va se passer demain ? C'est une tension qui me pousse à être attentive à tout ce qui se passe. C'est une aventure au quotidien. Je suis obligée de me donner des rendez-vous avec moi-même.

Recueilli par Richard Pevny

Anne brochet vient de publier "La fortune de l'homme" aux éditions du Seuil.

Chronique parue dans l'Indépendant du 20 février 2008.

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