09/03/2008

En remontant le temps de Resnais

db932cf27736822a21f0ba3147ab4576.jpgIl y a quarante ans, en mai 1968, Alain Resnais s'apprêtait à présenter au festival de Cannes son cinquième film, "Je t'aime je t'aime", quand François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Berri, Claude Lelouch, quelques autres encore, s'accrochèrent au rideau rouge du Palais des Festivals pour empêcher toute projection, signant l'arrêt de la manifestation. A Paris, la grève générale venait d'être déclarée. Le train spécial qui avait embarqué la veille des personnalités du Tout-cinéma, était immobilisé du côté de Lyon. Il repartait vers Cannes sans Resnais qui préférait rentrer sur Paris.
Claude Rich est Claude Ridder, un jeune type qui a fait une tentative de suicide. Il est mûr pour une expérience scientifique qui devrait le faire voyager dans le temps, dans son temps, un an plus tôt, pendant une minute. La machine à remonter le temps ressemble à un gros cerveau en polyuréthane. "On peut entrer dans risques de se retrouver sous Ponce Pilate ?", questionne le jeune homme.
Mais rien ne se passe comme prévu et Claude Ridder se trouve projeté dans un temps désordonné où les scènes parfois se répètent - mais sous des angles différents -, nous proposant des morceaux épars de sa vie qui finissent par constituer une histoire. Le présent fait même irruption dans le passé quand une petite souris du laboratoire trottine sur le sable devant Claude et Catrine, sa fiancée, allongés sur une plage. "Claude Ridder vous êtes fait comme un rat", dit ailleurs Claude Rich. Alain Resnais nous montre une vie sociale en morceaux, affective en désordre, le tout non exempt d'humour. Une jeune femme nue dans une baignoire posée sur un bureau apparaît à Claude Ridder, qui dialogue au téléphone avec l'horloge parlante. Le temps est l'un des éléments de ce puzzle cinématographique. « Rien n'est au présent et tout est au présent », dit Alain Resnais de ce film écrit par Jacques Sternberg, qui remonte le temps sans une ride, n'ayant rien perdu de son acuité.
En compléments, un entretien avec Claude Rich, la rencontre Resnais-Sternberg, un entretien audio avec Alain Resnais, plus un livret de 32 pages accompagnent l'édition de ce DVD (Editions Montparnasse. 20 euros).
R. P.

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Trahison et corruption au pays de l'or noir

07b51ecf3a23f479b7416739b8e1b48d.jpgGold and God. Dieu et l'or (noir). Le pouvoir et la religion. La foi et le profit. Ces thèmes se télescopent dans "There will be blood" de Paul Thomas Anderson, le réalisateur de "Boogie nights" et de "Magnolia", qui est aussi une saga du pétrole en Amérique, une histoire de ses magnats, cette poignée de noms du gotha, les Rockfeller ou Getty, qui eurent assez de nez pour croire en l'or noir.
Daniel Plainview veut aussi y croire à sa bonne fortune. Lui aussi veut sa compagnie, sa Standard Oil, celle qui appartient à Rockfeller. Alors, il trime au milieu du désert californien, un endroit oublié même de Dieu. Et il creuse un trou dans lequel des hommes couverts de poussière, maculés de boue, descendent pour creuser encore plus loin vers cet océan noir qui les fera accéder au paradis après cet enfer. Des hommes taciturnes que l'espoir fait vivre. Tout le début du film est sans dialogue, juste la musique envoûtante de Jenny Greenwood (du groupe Radiohead). Parfois le pétrole jaillit, d'autres fois, cela explose.
Un jour, un jeune homme vient proposer à Daniel de venir creuser chez lui à Little Boston. On dit que la Standard Oil s'y intéresserait. Daniel Plainview achète tous les terrains disponibles, ce n'est pas difficile il ne pousse que des cailloux. Little Boston va y gagner en prospérité, ce qu'elle perdra en âme. Des gens se déchireront, trahiront, se corrompront au nom du pétrole.
Daniel Plainview trouve un redoutable adversaire sur place. Eli, le frère jumeau de Paul (tous deux joués par Paul Dano l'ado mutique de "Little me sunshine"), est pasteur. C'est un illuminé qui prétend guérir les corps et les âmes. Et celle de Daniel est bien noire croit-il. Il faut en extirper le diable. Daniel se soumet à l'exorcisme, mais gardera rancune contre le faux prophète qui s'est mis en travers de sa route. Daniel Plainview finit pas gagner la bataille de l'or noir mais perd l'affection de son fils, avouant que "les humains me répugnent".
Dans cette longue (2 h 38) fresque épique, au pays où tout est possible même le pire, Paul Thomas Anderson ne baisse jamais la garde de sa mise en scène époustouflante, jusqu'à cet ultime affrontement qui montre un Daniel Plainview ayant perdu contact avec le monde civilisé. « L'âme de Daniel Plainview n'existe plus depuis longtemps alors que son corps continue d'exister », dit Daniel Day Lewis qui, a ressenti cela « très profondément ». Sa source d'inspiration, le réalisateur est allé la chercher dans le volumineux (696 pages) roman d'Upton Sinclair contemporain de cette histoire du pétrole américain. C'est ce qui a aussi attiré Daniel Day Lewis qui dit de Daniel Plainview, « c'est un fou comme moi avec lequel j'avais envie de passer un moment ».
Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 27 février 2008.

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"Bienvenue chez les Ch'tis" à Lille

Il ne pleut pas sur Lille. Face à la Vieille Bourse baignée par un soleil quasi printanier, les terrasses des cafés bondées débordent largement sur la Grand Place. La veille, Dany Boon a présenté "Bienvenue chez les Ch'tis" à Lille et Roubaix. Je suis "monté" de Perpignan pour bien vérifier que dans le Nord il pleut tout le temps. Ça se saurait s'il faisait chaud ! Et puis le soleil m'est tombé sur la tête. Je sortais ce mardi-là de l'Hermitage Gantois, un ancien hospice du XVIIe siècle, dont les anciennes cellules des soeurs hospitalières, transformées en chambres 4 étoiles luxe, feraient pâlir des touristes britanniques relégués dans des hôtels de la Côte d'Azur au papier mural défraîchi.
Mon Nord culturel se limitait alors aux films désespérants d'humanité de Bruno Dumont, au tournage de "Germinal" sous la pluie et dans la boue du côté de Valenciennes, aux chansons tristes comme-un-jour-sans-pain de Pierre Bachelet. "Au Nord, c'était les corons...", de celle-ci, les supporters du RC Lens ont fait un hymne, de ce refrain si peu entraînant un chant de victoire. Ça vous mettrait presque la larme à l'oeil. D'autant que le film de Dany Boon confirme le proverbe ch'ti qui assure qu'un étranger qui vient dans le Nord pleure deux fois, quand il arrive et quand il repart.
Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir été prévenu qu'une douche froide l'attendrait. Même le brave Galabru, figé en grand oncle corse dont la figure patibulaire sortant de la pénombre avec des "Oh là là" apocalyptiques dans la voix, a été convoqué devant la caméra. "L'été, c'est des 0, éventuellement des 0,1", dit-il avec des trémolos. Le fonctionnaire des PTT qui rêvait de la direction de la poste de Cassis et obtint – mutation disciplinaire – celle de Bergues, n'avait plus qu'à s'équiper pour le Grand Nord, autant dire la planète Mars.
Bergues, le mot même sonne comme une relégation dans un bagne lointain. Enfin pas tout à fait. Dès qu'ils se sont entendus sur un minimum de mots compréhensibles aux deux parties, les Ch'Tis sont un peuple chaleureux et généreux pour notre directeur de la poste locale rapidement instruit des coutumes locales.
On l'a compris, à partir d'un catalogue de poncifs et de clichés sur le Nord morose et alcoolique, Dany Boon l'un de ses plus célèbres enfants, a écrit le scénario d'une joyeuse comédie basée sur l'inusable tandem mal assorti approuvé chez Gérard Oury ou Francis Veber. Et puis il y a Line Renaud, dite "Mademoiselle from Armentières", dans un rôle de mamma du Nord à qui on ne refuse rien. Chat, ch'est bien dit.
Richard Pevny

Chronique parue dans l'Indépendant du mercredi 27 février 2008.

Kad Merad : "Avec Dany Boon, c'est facile"

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Avec "Bienvenue chez les Ch'Tis", Dany Boon, l'enfant d'Armentières, réalise une comédie cocasse sur ces gens du Nord en poussant aussi loin que possible les clichés. Kad Merad y interprète un directeur de la poste de Salon-de-Provence muté à Bergues dans un Nord qu'il imagine froid et pluvieux.

Pour vous le Nord, c'est quoi ?
Personnellement je n'ai absolument pas d'a priori. Tous les clichés dans le film sont grossis puisqu'il s'agit d'un divertissement. On vient dans le Nord par hasard à l'occasion d'une tournée de théâtre. Tous les artistes vous diront que les meilleurs accueils sont dans le Nord. Pourquoi ? C'est à vous de me le dire...
Peut-être le problème climatologique, vous allez me dire.


Achèteriez-vous une maison de campagne dans le Nord ?
Ah non, quand même pas ! Pendant le tournage j'ai habité à Malo-les-bains, à côté de Dunkerque, dans une petite maison. J'ai trouvé l'endroit sympa. Maintenant, on n'achète pas des maisons comme ça... Si j'avais les moyens, franchement j'achèterais ici, c'est pas loin de Paris, il y a la mer.

Et à Porquerolles pour le même prix ?
J'ai une maison à Marseille, parce que je suis plus ou moins lié à Marseille. Mais je pense que si j'avais une famille dans le Nord, j'y aurais peut-être acheté une maison pour être proche de ma famille. C'est un lieu de vacances ici. Vous avez déjà fait du char à voile, c'est extraordinaire. Les plages ne sont pas faites juste pour bronzer en maillot de bain.

Dany Boon, que représente-t-il pour vous ?
J'adorais déjà Dany comme artiste. Il est extrêmement poli avec tout le monde, du stagiaire à la vedette. Avec Dany c'est facile. Dany est au travail, tel qu'il est dans la vie, simple. En même temps on s'est un peu fritté. Il est tellement précis et exigeant, mais je comprends, c'est son deuxième film. Il vient de tourner avec Francis Veber et Patrice Leconte qui sont dans le domaine de la comédie un peu les maîtres. Il a envie de ressembler à ces gens-là.

Etait-ce tendu ?
C'était de la "friterie" pour le bien. Comme dans les histoires d'amitié, on n'est pas d'accord tout le temps. Il y a eu une mise au point sur la façon dont on allait travailler. On allait passer beaucoup de temps tous les deux, on devait créer ce fameux duo. Au départ de l'histoire, on ne s'aime pas. Je suis le patron de mauvaise foi qui refuse d'aimer ces gens-là. Et lui, il ne m'aime pas non plus. Cela nous a servis. On s'est apprivoisé, reniflé. Moi, j'aime bien quand il y a une confrontation d'idées et de travail. Il est exigeant mais c'est aussi très agréable.

Etes-vous critique sur vous-même ?
Forcément. Tout le temps, pour la moindre apparition.

Aimez-vous vous regarder ?
Au cinéma oui. Dans les émissions de télé, je trouve ça horrible. Jusqu'à présent j'ai la chance d'avoir fait des films que j'ai adorés.

Comment avez-vous géré les rires ?
Il y a eu des moments très durs. Car Dany est très rieur. Il a déjà un oeil qui brille. C'est très difficile quand vous jouez des scènes en ch'ti. Quand vous le faites quinze fois, ça fait plus marrer, surtout l'équipe. Il n'y a pas beaucoup de métiers où l'on a ce genre de fous rires.

Les Ch'Tis ont-ils été heurtés par l'image que l'on donne d'eux ?C'est un film d'auteur. Dany y a mis ses tripes, son histoire, sa vie. Il s'est inspiré de sa mère, de ses potes. Il dit des choses très vraies. Et les préjugés tombent. Peut-être le fait qu'il pleuve directement après le panneau, cela a-t-il pu en heurter quelques-uns...

Il y a des scènes aussi très émouvantes...
L'émotion, elle est dans la façon dont Dany a mis en scène et dont il a écrit les séquences. Elle n'est pas appuyée, voulue. C'est formidable de savoir que des gens sont touchés par le film en dehors du fait qu'on rigole beaucoup.

On pourrait envisager une suite... à Porquerolles ?
Si le film a énormément de succès, si vraiment cette bande-là les gens l'adore, vont jusqu'à mettre des posters dans leurs chambres comme pour Ricky Martin ou Georges Chelon – existent-ils toujours ? -, mais il faut un scénario.

Vous vous êtes confronté à Line Renaud...
Elle a cette grandeur des stars, hyper simple, généreuse. Elle s'intéresse à vous. Contente d'être là. C'est un régal. Cette femme a traversé les modes et elle est encore là. Elle me fait penser à Philippe Noiret avec qui j'ai joué pratiquement à la fin dans le film de Michel Boujenah ("3 amis", ndlr). Des personnes qui sont des légendes, mais qui vous parlent de vous tout le temps.

Recueilli par Richard Pevny