13/06/2008

"Le silence de Lorna" des frères Dardenne ne laisse pas insensible

S'il y a une chose que Jean-Pierre et Luc Dardenne ne veulent pas, c'est d'être enfermés dans un cinéma à connotation sociale. « Nous aimons juste regarder la réalité dans laquelle nous vivons », préfère dire Luc Dardenne. Et de quoi s'agit-il, sinon de la vie qui se déroule sous nos yeux. Comme dans "Rosetta", ce film que nous avions reçu le dernier jour du festival 1999 comme un coup de poing dans l'estomac, et qui a contribué à élargir le public des deux frères. Les Dardenne -comme on dit les Coen- sont venus à trois reprises en compétition où ils ont obtenu deux Palmes d'or. Ils ne veulent pas penser à un triplé, ce qui serait sans doute unique dans l'histoire du festival de Cannes. « On est juste heureux que le film soit là », répond Jean-Pierre, l'aîné de trois ans. Contrairement à leurs précédents longs métrages réalisés dans la ville industrielle de leur enfance, Seraing, "Le silence de Lorna" a pour cadre Liège, mais c'est à côté, précisent-ils.
Lorna, arrivée d'Albanie, a obtenu la nationalité belge par son faux mariage avec Claudy (Jérémie Renier acteur fétiche des deux frères depuis "La promesse"), un drogué. C'est Fabio, un chauffeur de taxi, qui a tout organisé. Fabio, sa gueule de mafieux, a même prévu que Claudy décédera d'une overdose, au besoin on l'y aidera, pour que Lorna, jeune veuve, convole avec un Russe prêt à payer pour devenir belge. Fabio a tout prévu, sauf l'impensable. Que Lorna se prenne d'humanité, presque à son insu, pour Claudy. Ce grain-là va gripper la machine, et ce qui aurait pu être dans un autre film un drame sur les agissements de la mafia, se transforme en histoire d'amour. L'on se disait hier matin que Sean Penn qui a dit privilégier des cinéastes conscients de l'état du monde, pourrait être séduit par ce drame d'êtres humains qui viennent de pays aux frontières de l'Union européenne, et cherchent par tous les moyens à obtenir leur part de bonheur.
Au départ, ce fait leur a été rapporté « par une dame que nous avions rencontrée sur les conseils d'un des membres de notre équipe », dit Jean-Pierre Dardenne. Et Luc d'ajouter : « Il s'agissait d'Albanais qui avaient contacté son jeune frère pour un faux mariage » . Contrairement à leur habitude, les deux Belges ont délaissé leur caméra fétiche 16 mm qui collait si bien à leurs personnages pour une 35 mm moins maniable certes, mais qui leur offrait une distance. Aussi, est-on plus dans la contemplation d'une Lorna que dans l'énergie vitale d'une Rosetta, parce qu'ils veulent que nous regardions cette femme un peu étrange, mystérieuse « et son silence qui est terrible », ajoute Luc Dardenne. Que nous nous identifions à elle. Au silence coupable d'une femme amoureuse qui se croit porteuse de l'enfant de Claudy. Que cet enfant existe ou non, il est là comme une forme de rédemption. « Les spectateurs ont envie qu'elle soit enceinte, y croient, alors que la science dit non, c'est la force de Lorna », remarque Luc Dardenne. C'est aussi la force des deux frères de créer ce genre de personnage. Lorna pourrait devenir à l'image de Rosetta, emblématique de leur cinéma... d'auteurs.
De notre envoyé spécial à Cannes, Richard Pevny

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