13/06/2008

Santo Maradona qui es sur Terre...

61c21b62b6fd861efa7060e9fbf79eae.jpgSi Dieu existe, il joue au football. Son fils sur Terre, Diego Maradona, a sa propre église maradonienne. Cette église qui réunit plus de 100 000 fans, a ses jeunes vestales en mini shorts blanc qui officient sur le comptoir du Cocodrilo, un bordel dansant de Buenos Aires, la ville de La Bombonera, le stade où Diego Maradona s'est sacrifié pour le football. "Peu de gens sur terre ont eu la chance de connaître Dieu en chair et en os", dit Stribor Kustrurica. Stribor est le fils du cinéaste serbe Emir Kusturica. En 2005, le réalisateur, double Palme d'or à Cannes pour "Papa est en voyage d'affaires" en 1985 et "Underground" dix ans plus tard, se met en tête de consacrer un documentaire à Maradona, à qui il voue, disons-le, un véritable culte. Mais l'idole qu'il rencontre est un petit bonhomme "potelé qu'on aurait dit sorti d'un film de Sergio Leone", dira-t-il. Kusturica n'en est pas moins un grand fan de Maradona.
Plus âgé, son dieu aurait été Pelé. Plus jeune, c'est Zidane, encore un numéro 10, qui l'aurait emporté. Il y a vraiment un dieu pour le football. A Naples, où le van de Diego est cerné par les tiffozi, on joue le retour du Messie, le sud pauvre qui l'emporte grâce à lui sur le nord industriel et riche de la famille Agnelli.
"Maradona" par Kusturica est en quelque sorte un acte de canonisation. Non que Diego Maradona soit un saint. Comme Kusturica, Maradona est un être un peu rock'n'roll, excessif qui a d'ailleurs goûté à tous les excès. On peut l'expliquer par une enfance pauvre -c'est un euphémisme- dans les bidonvilles de Villa Fiorito à Buenos Aires. Diego Maradona n'a jamais quitté sa ville – sauf pour aller jouer à Barcelone ou Naples -, il a juste changé de quartier, même si pour Kusturica il revient sur les lieux de son enfance. Maradona n'a rien oublié, rien renié. "Mon frère est un martien", disait déjà le sien à leurs débuts chez les juniors. C'est "le Sex-Pistols de la planète foot", remarque le réalisateur serbe. Il est vrai que tous les deux ont un sens inné de la fête. A Madrid lors du concert du No Smoking orchestra, Diego monte sur scène pour danser avec Emir. Ce plan ouvre ce documentaire de 1 h 35 qui nous amène d'Argentine en Serbie, à Naples et dans le train pour Mar de Plata où ils iront protester contre la venue de Bush au Sommet des Amériques. On préfère à l'altermondialiste, certes sincère, mais qui se discrédite en s'affichant avec Chavez et Castro, le dieu du stade. Sincère et émouvant, quand il avoue être passé à côté de ses enfants, et ne pas les avoir vus grandir, trop aveuglé par la drogue. "Quel grand joueur j'aurais été, si je n'avais pas été cocaïnomane", ajoute-t-il devant la caméra. Eh, Diego, t'es encore le plus grand. Je te le dis ! Manu Chao, lui, te le chante sur un trottoir de Buenos Aires : "Si j'étais Maradona, je vivrais... à mille pour cent..." Hier, en conférence de presse, alors que tu disais que tu serais capable de te faire couper ta célèbre main gauche pour marcher au côté de Julia Roberts sur la Croisette, je me repassais tes buts, la plupart sont dans le film de Kusturica, ce but contre l'Angleterre au Mexique en 1986. Qu'est-ce que tu leur as mis, et de la main gauche, "la main de Dieu", as-tu dit ensuite. C'était ta revanche sur la guerre des Malouines. Alors, si tu étais Maradona, on ne changerait rien au portrait d'Emir Kusturica qui montre à la fois ta nature humaine – un être véritablement humain donc non sans défauts – et ta nature divine, mais ça, c'est plutôt une affaire de croyance, Santo Maradona.
Richard Pevny

A 78 ans, l'inspecteur Eastwood ne renonce jamais

36e73c2552e52c93e97290e3919d8542.jpgA 78 ans, Clint Eastwood revient au Festival de Cannes soumettre son vingt-huitième long métrage en tant que réalisateur au jugement du jury présidé par Sean Penn. En 2003, son "Mystic river" n'avait pas eu l'honneur d'être remarqué par Patrice Chéreau. On en connaît beaucoup qui auraient exigé de passer hors compétition. Mais pas lui. "Vous savez, à un certain moment le film vous échappe. Alors, que vous repartiez ou non avec un prix, n'a guère d'importance. J'ai été président du jury ici à Cannes (en 1997, ndlr). Le film qui a eu la Palme d'or n'était pas mon premier choix, mais c'était celui du jury. Il y a beaucoup de bons films qui ont reçu la Palme d'or et beaucoup de bons films qui ne l'ont pas reçue".Reste qu'hier matin, "L'échange", son dernier long métrage, a été applaudi, sans doute le premier à l'être depuis le début de la compétition. Dans ce film de 2 h 20, Angelina Jolie – ce qui la place en tête des candidates au prix d'interprétation – est au centre d'un drame qui a agité Los Angeles à la fin des années 20. La disparition d'un enfant de 9 ans et son retour presque miraculeux. Sa mère, Christine Collins, déclarera qu'il ne s'agit pas de son petit Walter, mais d'un usurpateur, ce qui constituera l'un des scandales qui éclabousseront une police corrompue et un maire qui à la suite ne sera pas réélu.
"Dans ce film, la réalité dépasse la fiction", déclarait hier matin Clint Eastwood qui s'est appuyé sur le travail de J. Michaël Straczynski. Ce reporter devenu scénariste, n'a eu qu'à puiser dans les archives de la ville de Los Angeles pour nous entraîner dans ce drame qui révolte chaque spectateur. Christine Collins, la maman du petit Walter vraisemblblament assassiné, ne cessera de demander à la police ce qu'est devenu son fils, alors qu'on lui en a trouvé un parfait, de substitution, et cette obstination, cette ténacité, lui vaudra d'être internée en psychiatrie, dans la section 12 réservée aux "protégés" de la police.
Dans "L'échange", trois films s'entrecroisent. L'un politique, dénonce la corruption dans « une période noire », souligne Clint Eastwood. Le second est un polar, ce qui amène un inspecteur à s'intéresser aux dires d'un enfant, qui avoue avoir participé, avec un serial killer à l'assassinat d'une vingtaine d'autres enfants, dans un ranch isolé. Le troisième est un mélo, mais un mélo mis en scène avec élégance comme dans "Sur la route de Madison". Angelina Jolie est le pivot de l'ensemble. "C'était un rôle difficile pour elle, souligne Clint Eastwood. Elle a vécu beaucoup d'émotions". "Bien sûr le fait d'être mère me permet de mieux la comprendre, répond Angelina Jolie. Mais il a fallu que j'aille puiser ailleurs. J'ai perdu ma propre mère quelques mois avant le tournage. C'était une femme très douce, mais lorsqu'il s'agissait de ses enfants, elle pouvait se transformer en lionne. Je m'en suis souvenue... Clint Eastwood est quelqu'un de très aimable qui respecte chaque personne sur le plateau. C'est un honneur pour nous tous". "Quand j'ai débuté dans la réalisation, il y a 37 ans, je me suis dit que je ferais ça pendant quelques années, et de fil en aiguille j'ai continué", ajoute ce dernier. Ce conteur d'histoires s'attaquera en juillet à son 39e film, "Gran Torino" et en janvier 2009 à son 40e, avec un sujet autour de Mandela et la participation des Springboks à la Coupe du monde de rugby en 1995.
De notre envoyé spécial à Cannes, Richard Pevny

"Le silence de Lorna" des frères Dardenne ne laisse pas insensible

S'il y a une chose que Jean-Pierre et Luc Dardenne ne veulent pas, c'est d'être enfermés dans un cinéma à connotation sociale. « Nous aimons juste regarder la réalité dans laquelle nous vivons », préfère dire Luc Dardenne. Et de quoi s'agit-il, sinon de la vie qui se déroule sous nos yeux. Comme dans "Rosetta", ce film que nous avions reçu le dernier jour du festival 1999 comme un coup de poing dans l'estomac, et qui a contribué à élargir le public des deux frères. Les Dardenne -comme on dit les Coen- sont venus à trois reprises en compétition où ils ont obtenu deux Palmes d'or. Ils ne veulent pas penser à un triplé, ce qui serait sans doute unique dans l'histoire du festival de Cannes. « On est juste heureux que le film soit là », répond Jean-Pierre, l'aîné de trois ans. Contrairement à leurs précédents longs métrages réalisés dans la ville industrielle de leur enfance, Seraing, "Le silence de Lorna" a pour cadre Liège, mais c'est à côté, précisent-ils.
Lorna, arrivée d'Albanie, a obtenu la nationalité belge par son faux mariage avec Claudy (Jérémie Renier acteur fétiche des deux frères depuis "La promesse"), un drogué. C'est Fabio, un chauffeur de taxi, qui a tout organisé. Fabio, sa gueule de mafieux, a même prévu que Claudy décédera d'une overdose, au besoin on l'y aidera, pour que Lorna, jeune veuve, convole avec un Russe prêt à payer pour devenir belge. Fabio a tout prévu, sauf l'impensable. Que Lorna se prenne d'humanité, presque à son insu, pour Claudy. Ce grain-là va gripper la machine, et ce qui aurait pu être dans un autre film un drame sur les agissements de la mafia, se transforme en histoire d'amour. L'on se disait hier matin que Sean Penn qui a dit privilégier des cinéastes conscients de l'état du monde, pourrait être séduit par ce drame d'êtres humains qui viennent de pays aux frontières de l'Union européenne, et cherchent par tous les moyens à obtenir leur part de bonheur.
Au départ, ce fait leur a été rapporté « par une dame que nous avions rencontrée sur les conseils d'un des membres de notre équipe », dit Jean-Pierre Dardenne. Et Luc d'ajouter : « Il s'agissait d'Albanais qui avaient contacté son jeune frère pour un faux mariage » . Contrairement à leur habitude, les deux Belges ont délaissé leur caméra fétiche 16 mm qui collait si bien à leurs personnages pour une 35 mm moins maniable certes, mais qui leur offrait une distance. Aussi, est-on plus dans la contemplation d'une Lorna que dans l'énergie vitale d'une Rosetta, parce qu'ils veulent que nous regardions cette femme un peu étrange, mystérieuse « et son silence qui est terrible », ajoute Luc Dardenne. Que nous nous identifions à elle. Au silence coupable d'une femme amoureuse qui se croit porteuse de l'enfant de Claudy. Que cet enfant existe ou non, il est là comme une forme de rédemption. « Les spectateurs ont envie qu'elle soit enceinte, y croient, alors que la science dit non, c'est la force de Lorna », remarque Luc Dardenne. C'est aussi la force des deux frères de créer ce genre de personnage. Lorna pourrait devenir à l'image de Rosetta, emblématique de leur cinéma... d'auteurs.
De notre envoyé spécial à Cannes, Richard Pevny

Quand Indiana Jones rencontre E.T.

Vingt-sept ans déjà ! Une génération. Durant ce laps de temps, le monde communiste s'est effondré en Europe centrale, et la crainte d'une guerre nucléaire s'est éloignée. La menace, elle, s'est déplacée, déguisée, elle est devenue plus sournoise, mais pas moins meurtrière.
Nous avons envoyé des robots sur Mars et des exoplanètes, c'est-à-dire situées dans d'autres systèmes solaires comparables au nôtre, ont été découvertes en attendant celle qui pourra répondre à la question d'une vie ailleurs dans l'Univers.
Ces questions sur la menace d'une guerre nucléaire et la vie extraterrestre sont essentielles pour situer le quatrième opus des aventures d'Indiana Jones. En 1981, arrivaient sur les écrans, les aventures d'un archéologue à mi-temps qui faisait claquer son fouet à la barbe des "archéologues" nazis à la recherche du Graal. Longtemps après, ce qu'il nous en restait, c'était un sourire presque espiègle sous le feutre marron, un sourire de grand adolescent. Nous avions besoin de nous identifier à Harrison Ford, cet acteur qui se demandait s'il devait continuer à végéter dans des séries télévisées ou se reconvertir dans la menuiserie, quand George Lucas en avait fait un mercenaire de l'espace, dans un personnage têtu et indiscipliné qui préfigurait celui d'Indy Jones.
En trois films, Steven Spielberg, ce cinéaste en basket qui ne quittait jamais sa casquette de base-ball, nous réconciliait avec le cinéma d'aventure. Il y avait eu aussi "E.T." et des films plus dramatiques dont "La liste de Schindler", histoire de nous prouver que son talent – il faudrait dire son génie – ne se limitait pas au cinéma de genre.
Steven Spielberg empilait des films comme autant de best-sellers – "Jurassic Park", "Il faut sauver le soldat Ryan", "Minority report", "La guerre des mondes"... -, mais point d'Indiana Jones. Comme si à la sortie de Petra, dans "Indiana Jones et la dernière croisade", l'archéologue qui faisait se pâmer ses étudiantes, s'était évaporée dans le désert jordanien.
Il nous restait aussi cet air de John Williams dans la tête, avec le secret espoir qu'un jour ou l'autre, enfin tant qu'Harrison Ford aurait des jambes pour courir, il se ferait réentendre dans une salle de cinéma. Dans "Le royaume du crâne de cristal", après une introduction très rock'n'roll sorte de clin d'oeil à "American graffiti", l'air célèbre revient immédiatement avec l'apparition de notre héros. Les méchants ont changé de camp, ils sont communistes. Il est vrai que nous sommes en 1957, un sale temps de guerre froide.
La première scène a pour cadre une base militaire du Nouveau-Mexique où se prépare le premier essai de la bombe atomique. Ce qu'y recherchent les agents de Staline, c'est un crâne de cristal, une relique rescapée de l'empire aztèque.
" Ça va pas être aisé ", dit Mac à Indiana Jones tenu en respect par les sbires de l'implacable Irina Spalko, prête à tout pour s'emparer du fameux crâne. Réponse d'Indy : " Pas autant qu'autrefois ". Dans cet épisode de 2 heures, Indiana Jones s'exprime en Quechua et sait toujours faire claquer son fouet. Il a un fils, ne le sait pas encore, à la dégaine d'un Marlon Brando et une moto très utile dans une fameuse scène de course-poursuite.
Il y en a d'autres, en jeep, en bateau et même de liane en liane jusqu'à une cité perdue fréquentée par des créatures d'un autre monde. En résumé, de bonnes surprises, une mise en scène qui ne se relâche jamais et un Harrison Ford à la hauteur de la réputation de son personnage.
R. P.

Indiana Jones, la première Croisette

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Et le vent s'est soudainement levé. Un vent de folie, quand ont retenti les trompettes d'Indiana Jones, la célèbre musique de John Williams. Une clameur s'est élevée du public massé de part et d'autres du Palais des festivals. Steven Spielberg, George Lucas son producteur, Harrison Ford, Cate Blanchett, Karen Allen et le nouveau venu dans la saga, Shia LaBeouf, ont alors gravi les marches pour livrer au monde les 123 minutes du quatrième opus des aventures d'Indiana Jones.
En fait tout avait commencé en début d'après-midi avec la presse dans le grand auditorium Louis-Lumière. On avait dû jouer des coudes, montrer son badge, mais malgré cela, beaucoup étaient restés en bas des marches. Après coup, l'on se disait que, finalement, le principal n'était-il pas de pouvoir dire plus tard, qu'on y était, après tout ce temps, deux décennies. Quant au public, il ne pouvait que regarder les heureux élus gravir ce fameux tapis rouge, le même qui accueillerait six heures plus tard l'équipe du film. " On peut quand même attendre deux jours ", dirait l'un de ces badauds. " Nous avons eu le sentiment que Cannes était le meilleur endroit pour présenter le film à la presse mondiale ", devait ensuite déclarer, lors de la conférence de presse, le réalisateur qui n'était pas venu à Cannes depuis "La couleur pourpre", ce film qui, il y a vingt-trois ans, avaient fait couler surtout des larmes. On pouvait en essuyer une en regardant passer près de soi le tandem Spielberg-Lucas, les deux plus grands illusionnistes hollywoodiens. Il est vrai que même parmi les journalistes, les fans étaient encore les plus nombreux, faisant entendre leurs voix comme des supporters au stade ; ils ne s'interrompraient qu'après le générique. J'en avais à ma droite un spécimen. Il n'arrêterait pas durant la projection de manifester son enthousiasme. Il y avait de quoi, tant la mise en scène brillante de Steven Spielberg reste fidèle à ce cinéma de genre qui rend somme toute la vie plus supportable que dans les films de Bruno Dumont.
A la sortie, les avis se partageraient entre les critiques qui pensaient que cet Indiana Jones n'apportait rien de créativement neuf – ce qui ferait dire à Harrison Ford : "je m'attends à être fouetté" – et les blasés pour qui c'était un opus de trop et les inconditionnels. J'en rencontrai un dans les escaliers.
Pascal Vignes avait quitté un jour la gérance d'un vidéoclub à Nîmes pour tenter sa chance dans la réalisation. Il avait réalisé trois maquettes pour un futur long métrage et baptisé sa petite maison de production "Les films du troisième type" (1). En 1981, il avait 17 ans, quand sont sorti "Les aventuriers de l'arche perdue". C'est devenu son " film de chevet ".
Hier, Pascal Vignes n'avait pu voir Indiana Jones, mais grâce à son badge du "marché du film", il s'était retrouvé devant son réalisateur fétiche, sans l'avoir cherché. Steven Spielberg, à la sortie de la conférence de presse, s'était arrêté pour signer quelques autographes. Pascal était au premier rang et avait tendu à signer une carte de visite qu'il avait en poche. Il n'en revenait toujours pas.
Pour lui, comme pour d'autres, le festival de Cannes avait fait hier un long arrêt sur image. L'image d'un Harrison Ford en grande tenue d'aventurier. "Ce qui compte, c'est d'y croire", dirait George Lucas
De notre envoyé spécial Richard Pevny
(1) Pour tout financement éventuel : www.ducrepusculealaube.com

La Barcelone sensuelle de Woody Allen

Un cinéaste fait-il toujours le même film, comme un peintre le même tableau ? C'est une question récurrente dans le cinéma de Woody Allen qui a le génie de ne pas donner à son vieux public fidèle depuis trente-sept ans, et quelques nouveaux venus, d'assister toujours à la même comédie. Avec ce 38e opus plus qu'avec aucun autre. Le titre même de "Vicky Cristina Barcelona" est déjà un hommage à la capitale catalane, ce qui confortera les gens de la Generalitat qui ont apporté leur part de financement – un peu plus de un million d'euros – dans le tournage, que cet argent a été bien placé, profite aujourd'hui grandement à la ville de Barcelone, dont le nom même se retrouve ce matin dans la presse mondiale via le Festival de Cannes. Bien entendu, ces questions d'argent sont étrangères à Woody Allen, et quand un confrère espagnol lui fait part de la jalousie qu'aurait suscité l'octroi de ce million d'euros, le réalisateur de "Prends l'oseille et tire-toi", coupe court à tout début de polémique. On l'a appelé. Le financement du film proposé ayant été accepté, il est venu. « Ma femme et mes enfants avaient envie de passer l'été à Barcelone. La température était assez agréable, l'équipe très professionnelle. J'ai apprécié le mois que j'ai passé à Barcelone. Si l'on m'avait appelé de Rome, de Venise ou de Dieu sait où, j'y serais allé », a-t-il souligné. Ce qui a mis sur la voie une journaliste d'Ouzbékistan, qui a demandé de but en blanc au cinéaste de "Guerre et paix", s'il serait d'accord pour un tournage en Russie. « Je vais vous raconter une anecdote, lui a-t-il répondu. Il y a plusieurs années de cela, j'ai visité la Russie en famille avec l'intention de me rendre à Leningrad. Vingt-quatre heures après mon arrivée, je suis allé voir l'agence de voyages de mon hôtel et demandé de me faire partir le plus vite possible de cette ville, dans n'importe quelle direction », suscitant dans la salle un grand éclat de rire. Il n'est pas certain que la représentante de la presse slave ait apprécié ce trait d'humour. Quoi qu'il en soit, le tournage du 39e film de Woody Allen qui n'y apparaîtra pas plus que dans celui-ci, aura lieu à New York.
Hier pour sa conférence de presse, entouré de Penélope Cruz et de Rebecca Hall, Woody Allen a excusé Scarlett Johansson, absente pour un problème de calendrier de tournage, et Javier Bardem « pour des problèmes de famille ».L'égérie de Pedro Almodovar a souligné sa fierté d'avoir travaillé avec Woody Allen, comme elle le souhaiterait de Claude Chabrol et Martin Scorsese. Elle a révélé que le cinéaste américain les avait laissées, elle et Javier Bardem, libres d'improviser de l'anglais à l'espagnol comme ils le souhaitaient. « On avait toute liberté d'exprimer ce que voulaient dire les personnages, a-t-elle dit. Woody était très respectueux des différentes méthodes de travail essayées par les acteurs ».
Quant au thème du film, Woody Allen a expliqué que "Vicky Cristina Barcelona" était un film sur deux jeunes femmes « qui voient peu à peu leur monde se désintégrer d'une façon complexe ». Dans la vie réelle, le "ménage à trois" aurait conduit l'un des personnages au meurtre. « Dans un film, les personnages sont au-delà de la vie », souligne le cinéaste dont le film aurait dû être l'événement du prochain festival de San Sebastien. Mais c'est Cannes qui l'a emporté, où Woody Allen a monté hier les marches du Palais des festivals et dans son sillage un peu de Barcelone.
Richard Pevny

Même hors compétition, Angelina reste jolie

e34cb72211e76d340dd0924367326c62.jpgAngelina Jolie, même enceinte de jumeaux, n'a pas manqué son rendez-vous avec Cannes, en apparaissant avec son compagnon Brad Pitt à la première du film d'animation "Kung Fu Panda".
Le festival n'avait pas vingt-quatre heures, que dès hier, il s'offrait une première respiration. Il est vrai que les écrans de la sélection cannoise ne prêtent pas pour l'instant à sourire, à l'image de ces tremblements de terre dont parlait la veille Sean Penn, des séismes, sans doute pour le cinéma régénérateurs. Entre l'univers carcéral du cinéaste argentin Pablo Trapero ("Leonora") et la tragédie familiale des "Trois singes" du Turc Nuri Bilge, l'apparition d'Angelina Jolie en conférence de presse a donné un peu de glamour à la journée. Et pourtant, l'ex-Lara Croft n'est qu'une des voix du film d'animation des studios DreamWorks, "Kung Fu Panda". Une voix que n'entendront pas les spectateurs français de ce film qui doit sortir le 9 juillet, puisqu'elle-même sera doublée par la non moins douce Marie Gillain. Il fallait donc être, hier, sur la Croisette pour apercevoir la jolie Angelina au bras de son compagnon Brad Pitt, monter en couple les marches, épanouie dans sa robe de future maman de jumeaux. La question avait tarabusté deux jours durant les échotiers. Car pour l'approcher, il fallait montrer son badge presse de couleur rose, le plus recherché ici, qui donne accès à la quasi totalité des séances et à la salle des conférences de presse. Veinard, j'étais donc à trois rangées de chaises de la sainte table derrière laquelle devaient officier, outre Angelina Jolie, Dustin Hoffman, Jeffrey Katzenberg le patron de DreamWorks et les deux réalisateurs, John Stevenson et Mark Osborne, de ce long métrage d'animation dans la grande tradition des films Disney.
Croyez-moi, pendant les cinquante minutes de l'échange entre les déjà nommés et les représentants de la presse mondiale, il fut beaucoup question de l'heureux événement qui jusqu'à hier tenait en haleine la presse people. « Les gens sont aimable à mon égard. Vous savez, je n'étais pas obligée de venir. Mais on pense que ce serait bien d'accoucher en France », sa deuxième langue, devait-elle préciser. « Mes enfants commencent à parler français, ce sera donc bien d'être quelque temps ici ». Dans "Kung Fu Panda", Angelina Jolie prête sa voix à Tigresse, l'un des maîtres Kung Fu, mais n'y voyons aucune malice. « Je ne pense pas être dans la vie une tigresse. J'ai un partenaire avec lequel j'ai trouvé un réel équilibre. On partage le pouvoir ». Le brave Brad qui pendant ce temps faisait la nounou dans la superbe villa louée près du Cap d'Antibes...
« Je suis ravie d'être là avec une oeuvre dont je suis fière. Mes trois enfants ont vu le film et l'ont beaucoup aimé. Mais je l'aurais fait même si je n'avais pas eu d'enfants. C'est une belle histoire, classique, avec ce message, que ce qui est important c'est de s'accepter tel qu'on est ». « Comprendre ce qui se passe dans le monde, me permet aussi d'être une meilleure maman », devait-elle encore déclarer en référence aux récentes catastrophes qui ont secoué la Birmanie et le Sichuan l'une des grandes réserves de pandas en Chine. On reverra Angelina Jolie, mardi, à l'affiche de "L'échange" de Clint Eastwood, un film noir du cinéaste de "Mystic River", dont elle est la vedette avec John Malkovich. Le film concourant pour la Palme d'or, le propos en sera sans doute moins badin.
Richard Pevny

Sylvie Testud, juste Sagan

e029a0699dc2fbec1bd5fffbababce30.jpgSagan. Juste son nom sur l'affiche et en dessous Sylvie Testud appuyée sur la carrosserie d'une voiture de sport. C'est dans la performance de l'actrice que le film de Diane Kurys – d'abord un téléfilm en deux parties pour France 2 –, trouve sa légitimité. Sylvie Testud dans la peau d'une Sagan vieillie et recluse dans sa maison près de Honfleur (achetée en 1958 grâce aux gains gagnés au casino de Deauville), est étonnante, jusque dans le phrasé, la voix saccadée. Après Marion Cotillard en Edith Piaf, Testud en Sagan se taille un rôle à César...
Quatre ans après le décès de l'écrivain, ruinée, poursuivie par le fisc pour des arriérés d'impôts et la justice pour usage fréquent de cocaïne – Mitterrand n'est alors plus là pour la protéger -, la petite musique de Sagan, qui n'a semble-t-il jamais cessé d'être lue, renaît pour une nouvelle génération de lecteurs qui découvre le côté rebelle de cette fille d'industriels propulsée à 18 ans à la une de la presse par la critique – qui lui reprochera plus tard sa petite musique lancinante – avec un roman écrit en six semaines et racontant l'éveil à l'amour d'une jeune adolescente. Que le pape des lettres François Mauriac s'enthousiasme, il n'en faut pas plus pour que les ventes de "Bonjour tristesse" explosent, «comme un coup de grisou» dira l'intéressée. Et voilà la frêle Sagan – un nom emprunté à "La recherche du temps perdu" – immergée dans la vie insouciante de Saint-Germain-des-Prés, des zazous, des existentialistes et des hussards. Jazz, whisky - elle détestait le champagne - et plus tard, après son accident de voiture d'où elle ressortira quasi miraculée, la prise régulière de cocaïne. Ses amis les plus proches s'appellent alors Florence Malraux, depuis le cours Hattemer, Jacques Chazot (Pierre Palmade), Bernard Franck (Lionel Abelanski), Peggy Roche (Jeanne Balibar) sa compagne.
La "Sagan" de Diane Kurys nous permet de l'approcher dans son intimité, de femme et d'écrivain. Il y a chez elle la marque d'une infinie solitude, malgré les amis et les pique-assiettes qui squattent sa maison normande, et cela jusque dans les mariages qui ne lui apportent pas le bonheur désiré, l'un avec l'éditeur Guy Schoeller (Denis Podalydès), l'autre avec Bob Westhoff avec lequel elle aura un fils, Denis par ailleurs conseiller du film. Un enfant qui a le désavantage de ne pas être à la hauteur de sa mère qui s'en lasse, au point de lui refuser l'accès de la chambre où elle agonise le 28 septembre 2004. «Sa disparition, après une vie et une oeuvre également bâclées ne fut un scandale que pour elle-même», écrit-elle en rédigeant son épitaphe pour sa tombe au cimetière de Seuzac près de Cajarc où elle était née en 1935.
A la fin, ce qu'il reste et qu'a bien rendu Diane Kurys, c'est l'histoire d'une petite fille qui ne voulait pas grandir, devenir adulte. «Voilà», aurait ajouté la vraie Sagan.
Richard Pevny

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