26/09/2008

"Entre les murs" de Laurent Cantet

"La Princesse de Clèves, c’est sans doute beau à lire, mais dans la vie de tous les jours l’imparfait du subjonctif, pourtant très usité au temps de Mme de La Fayette, ce n’est pas vraiment pratique. Quand on a une mère malienne ou un père chinois, les terminaisons verbales en usse ou en asse ne s’imposent pas vraiment. François, le prof de français des 4e concède que c’est "un peu maniéré". "Un truc de pédé", traduit un élève. Ce qui en amène un autre à interroger le jeune professeur sur ses préférences sexuelles, vu que des bruits courent. Un dérapage que le professeur contrôle en rebondissant sur le mauvais emploi grammatical des termes employés. Comme l’argenterie qui ne désigne pas les habitants de l’Argentine ou le mot succulent qui ne vient pas du verbe sucer… Lui-même n’est pas à l’abri d’une dérive quand il accuse les deux déléguées de s’être comportées en "pétasses" durant le conseil de classe.
"Entre les murs" n’est pourtant pas un documentaire. Le système éducatif – le savoir ou le bâton – s’y opposerait naturellement. D’ailleurs, les profs n’ont-ils pas imaginé l’instauration d’un permis à points pour les élèves indisciplinés, impensable dans la réalité. "Et quand il n’y a plus de point ?" interroge l’un d’entre eux. C’est le conseil de discipline, l’ultime étape avant l’exclusion. Pour Souleymane, elle a déjà été décidée, le reste n’étant qu’une parodie de justice, histoire de se conformer aux textes. Les élèves n’appellent-ils pas le proviseur "Guantanamo"… Quant aux profs, ils ont leurs petites faiblesses quand ils râlent contre le distributeur de café, mais peuvent se mobiliser pour la mère de Wei une Chinoise sans papier. Lâchetés et générosité.
Dans "Entre les murs", Nassim, Laura, Wei, Khumba, Samantha ou Rabah ont toujours à l’esprit qu’il y a une autre vie après le collège, fut-elle loin d’être idyllique pour la plupart de ces adolescents issus de l’immigration. C’est cette vie qui fait de Souleymane un rebelle.
Et même si le film pourrait ressembler assez à une classe de 4e d’aujourd’hui, les élèves qui la composent ne jouent pas leur propre vie, mais actent d’autres personnages non sans jubilation pour les joutes oratoires qui s’y déroulent. C’est le monde de la tchatche, plus proche de "L’esquive" que du "Cercle des poètes disparus". Fluidité du langage, mais aussi dans la mise en scène. C’est souvent drôle et parfois révoltant, toujours émouvant. Voilà un réalisateur qui a des choses à dire plus importantes que le silence ou l’ignorance.
R. P.

Voir aussi la rubrique Travellings.

22:45 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

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