26/09/2008

Laurent Cantet : "Entre les murs", la lutte de la classe

d70567c9c0e9bb5983709ba399b499e2.jpgCinéaste sensible au social, Laurent Cantet a fait d'un monde du travail sa grande source d'inspiration. "Entre les murs" plonge dans le quotidien d'un jeune prof de français atypique, inspiré par François Bégaudeau qui y joue son propre rôle. Le film a reçu la Palme d'or au dernier Festival de Cannes.

Lors de l'adaptation du livre, il était évident pour vous que le rôle du professeur devait être tenu par François Bégaudeau ?
J'ai rarement été convaincu par des acteurs jouant les profs dans des situations de cours. Par ailleurs, c'est vrai que j'aime bien m'appuyer sur l'expérience, l'expertise des gens avec qui je travaille. Et donc dès le départ, ce rôle devait revenir à un prof. En lisant "Entre les murs", ce qui m'avait beaucoup intéressé, c'est que la personnalité justement de ce prof que décrit le livre est assez proche de Bégaudeau. Il y a aussi le fait qu'il a une façon d'être devant sa classe qui est assez singulière. Il y avait du coup l'envie d'éviter le modèle, l'exemplaire. C'est pas le Prof avec un grand P, c'est François Bégaudeau face à une classe que l'on a constituée au cours de l'année, qui s'approprie le film et réagit en fonction de sa propre composition.

Avant même de lire "Entre les murs", vous aviez commencé à travailler sur un scénario de film sur l'école ?
J'avais écrit un début de scénario qui était l'histoire de Souleymane. En fait tout était parti de l'envie de filmer ce conseil de discipline dans lequel l'élève est obligé de traduire à sa mère qui ne comprend pas le français tout le mal qu'on dit de lui et en retour tout le bien que sa mère essaye de dire de lui pour le défendre. Cela a été un peu le déclencheur de l'idée du film. Et puis j'ai rencontré François dans une émission de radio. En lisant son livre, j'ai été très touché, parfois heureux, parfois bouleversé par ces états presque opposés par lesquels passait une classe. J'ai eu envie d'utiliser ce matériau-là, plus ce personnage de prof que le livre me fournissait.

Que reste-t-il du livre dans le film ?
Quelques personnages. Mais on n'a jamais cherché à calquer, ni les situations, ni les personnages sur ceux du livre. On a fait un atelier d'improvisation dans le collège Françoise Dolto à partir du mois d'octobre. J'avais une idée précise de ce que pouvait être le film. On a donc fait une espèce de très long casting qui s'est étalé sur presque six mois. On a vu une cinquantaine d'élèves qui ont été volontaires à un moment ou un autre pour venir dans cet atelier, puis nous en avons gardé vingt-quatre, ceux qui ont pris assez de plaisir pour rester jusqu'au tournage. C'est vrai que les personnages sont autant inspirés par les rencontres que j'ai faites dans cet atelier, que par les personnages proposés par le livre. On a continuellement fait un aller-retour entre l'écriture et l'atelier.

ustement, quelle est la part d'improvisation dans le jeu des acteurs ?
Il y a une part d'improvisation qui a été préparée par ces ateliers et une improvisation qui était très dirigée, c'est-à-dire qu'avant le début de chaque séquence, j'allais m'entretenir avec ceux dont je voulais vraiment entendre une phrase particulière. On avait jalonné les séquences de points de repères très précis. Leur talent ça été de réussir à amalgamer cet élan de l'improvisation et ces demandes que je leur faisais. Plus, cette capacité, après la première prise, à rejouer ce qu'ils avaient improvisé avec la même conviction et la même efficacité.

Ils n'ont donc pas eu de scénario en main ?
Je leur donnais le contenu de leurs dialogues, à eux ensuite de les formuler avec leurs propres mots et surtout de les amener dans ce flot d'improvisations qu'il pouvait y avoir de temps en temps.

Avez-vous décelé chez certains de vrais talents d'acteurs ?
A votre avis... Je pense qu'il y en a certains qui percent l'écran dès qu'ils apparaissent. Je pense qu'Esmeralda, Rachel qui joue Khoumba, ou Franck Keïta qui joue Souleymane, sont de vrais acteurs.

Côté profs, on a parfois le sentiment que François est un peu seul face au système ?
Les profs sont parfois broyés par le système dans lequel ils sont, mais ils l'assument. Ce qui est terrible pour François le prof en question, c'est qu'il base sa pédagogie sur une espèce de contrat égalitaire qu'il veut passer avec les élèves. Il est contraint de constater, qu'en dernier recours ce contrat est un peu illusoire.

Ce qui l'amène à utiliser le langage de ses élèves en traitant les deux déléguées de classe de pétasses ?
François est quelqu'un qui considère que c'est pas parce qu'on rentre dans une classe qu'il faut d'un seul coup endosser l'habit du maître. Il se rend compte que le système ne peut pas tout digérer. Le système ne peut fonctionner que si on continue à y croire un petit peu, d'où cette dernière scène du match de foot qui est une espèce de réconcialiation presque magique, mais qui en fait pour moi témoigne surtout de l'envie de croire à cette utopie que chacun dans ce lieu doit avoir s'il veut continuer. En faisant ce film, ce qui m'intéressait d'abord c'était de donner à voir.

Recueilli par Richard Pevny

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