03/11/2008

La vérité des frères Paolo et Vittorio Taviani

taviani.jpgCe sont les papis du cinéma italien. Ils sont à l'Italie ce que les Coen sont aux Etats-Unis et les Dardenne à la Belgique. Deux frères. « Les Dardenne nous reconnaissent une antériorité », dit Vittorio non sans malice. Les due fratelli sont liés comme les doigts de leurs mains. Mais s'ils dirigent leurs partitions à quatre mains, il n'y a qu'un oeil derrière la caméra de la vingtaine de longs métrages qu'ils ont réalisés en plus de quarante ans de carrière. Venus à Montpellier en promenade avec leurs épouses respectives, ils ont été surpris par l'accueil chaleureux de l'Opéra Berlioz vendredi dernier à l'ouverture du 30e Festival du cinéma méditerranéen. Un opéra bondé jusqu'au troisième balcon, très jeune – avec la présence de quelque 500 lycéens des classes L -, enthousiaste.
Les rencontrant samedi matin à l'heure du petit-déjeuner, ils n'en revenaient toujours pas. Ils retrouvaient les accents de leur propre enthousiasme, quand à 14-15 ans, ils découvraient dans un cinéma de Pise le film "Paisa" de Roberto Rossellini. « Nous avions quitté San Miniato, là où nous sommes nés, car les fascistes avaient détruit notre maison. Quand ils étaient arrivés dans le village, ils avaient demandé : qui est l'antifasciste le plus connu du village ? Et les gens avaient répondu : l'avvocato Taviani. Donc, nous vivions à Pise, et un après-midi, au lieu d'aller à l'école, on était allé voir Paisa. Les gens qui sortaient nous disaient : n'y allez pas, c'est un film italien qui prend la tête. Le film avait commencé, mais nous avons été transportés dans une autre dimension. Le rythme du récit nous toucha immédiatement », raconte Vittorio.
Ce jour-là, sans doute inconsciemment, s'est décidée la carrière des deux frères, qui s'occuperont activement d'un cinéma à Pise avant d'aller faire de l'assistanat, auprès de Rosseellini notamment, à Rome (1). Ils tourneront un court métrage perdu dans la terrible inondation de 1966 à Livourne où il était entreposé. Un premier essai qui évoquait un Oradour italien, le massacre de civils en juillet 44 à San Miniato ; court métrage qui fut interdit, mais dont le thème fut repris trente ans plus tard dans "La nuit de San Lorenzo". C'est dire que l'Histoire de l'Italie, l'Italie sociale et politique est au coeur de leur oeuvre. « Soyons clairs, dit Paolo, on ne fait pas un film pour démontrer quelque chose ou pour illustrer quelque chose. On utilise l'Histoire pour parler de notre présent. On étudie l'Histoire, mais aussi on la trahit au nom d'une vérité qui est la vérité du film ». Cette vérité ils la déroulent sur l'écran à deux, mais avec un seul point de vue. « C'est un mystère même pour nous », dit Paolo. « Dans une autre vie, probablement, chacun de nous ferait autre chose, pour ne serait-ce qu'avoir une autre expérience », enchaîne Vittorio, l'aîné de deux ans.
Oui, mais comment font-ils concrètement ? Les deux frères, pas toscans pour rien, tournent autour de la question, nous parlent de Shakespeare, de Leopardi, Beethoven... et face à notre obsessionnelle question sur leur travail, finissent par entrouvrir les portes de leur cuisine : « Il y a par exemple dix scènes à tourner. Paolo commence, c'est lui, le patron, les acteurs s'adressent uniquement à lui. Moi, je suis devant l'écran. Mais il y a quelque chose qui se passe entre nous, difficile à expliquer. De petits signes que seul comprend l'autre. Ensuite, on change de poste. Et s'il y a une onzième scène, on tire au sort ». Ça les fait rire. Et Paolo d'ajouter « Mastroianni avait réglé le problème. Il lançait : "Paolo-Vittorio, qu'est ce que je dois faire ?" Comme s'il ne savait pas qui était qui. Un jour, il a même dit : "Je ne m'étais pas rendu compte qu'il y en avait deux ».
A San Miniato, leur ville natale, les Taviani sont des gloires locales. L'expo sur leur oeuvre présentée à Montpellier a été prêtée par le Centre d'études Paolo et Vittorio Taviani. Quand ils y réalisèrent leur premier court métrage en 1954, le commandant des carabiniers envoya à Rome cette fiche : "Les frères Paolo et Vittorio Tavianai, fils d'un avocat important, sont de dangereux subversifs". "A l'époque, se souvient Vittorio, on nous avait même dit que nous ne ferions jamais de cinéma parce que nous étions communistes ». Ils se regardent, et rient du haut de leurs 77 et 79 ans.
Richard Pevny
(1) En 1977, Rossellini, président du jury à Cannes, se battra pour leur obtenir la Palme d'or à "Padre padrone". Le réalisateur décédera quelques jours après.

Les commentaires sont fermés.