03/11/2008

"Vincent Cassel a la même énergie que Mesrine"

mesrinedeux.jpgSept ans, c'est pas évident, dit Vincent Cassel, attablé au Fouquet's, le rendez-vous du gratin du cinéma sur les Champs-Elysées. Sept ans pour que naisse un film en deux parties, un rêve de gosse pour Thomas Langmann – le fils du réalisateur et producteur Claude Berri – qui avait 11 ans lorsqu'il découvrit "L'instinct de mort" le livre de Jacques Mesrine dont Jean-Paul Belmondo avait acquis les droits à sa sortie en 1977. Son agent, Gérard Lebovici – abattu dans un parking de l'avenue Hoche en 1977 par des inconnus – contacta plusieurs réalisateurs dont Yves Boisset, Georges Lautner, Costa-Gavras. Tous refusèrent, Philippe Labro, lui, hésita, fit travailler Michel Audiard et Patrick Modiano sur un scénario, quand Bebel jeta l'éponge sur la pression du gouvernement et la menace d'un contrôle fiscal. Cette histoire est dans "Mesrine, 30 ans de cavale dans le cinéma" qui vient judicieusement de paraître (1).
Plus tard, alors que Mesrine s'était fait la belle de la Santé en 1978, Godard en parla à Belmondo. Il voulait le filmer lisant "L'instinct de mort" face à la caméra. L'interprète de "Pierrot le fou" aurait joué un acteur qui veut jouer Mesrine. Thomas Langmann qui a débuté dans la carrière de producteur en donnant figure humaine à Astérix et Obélix avec un certain bonheur, contacte début 2000, Sabrina Mesrine, la fille du gangster, qui lui cède ses droits, et ceux de ses deux frères Bruno et Boris, sur le livre de son père, pour une somme de près de 305 000 euros, plus 6 % des recettes nettes. Ça ne se refuse pas. Tous les trois signent. Langmann aussitôt envoie le livre à Vincent Cassel dont il apprécie le jeu d'acteur ("La haine", "Dobermann", "Sur mes lèvres", "Agents secrets"...). Ce dernier se montre d'entrée enthousiaste. Plusieurs noms sont proposés pour la réalisation, dont ceux de Jacques Audiard et de Mathieu Kassovitz. Mais c'est Barbet Schroeder ("Général Idi Amin Dada", "Barfly" avec Mickey Rourke, "Le mystère von Bulow", "L'avocat de la terreur" avec Jacques Vergès entre autres) qui accepte de co-écrire un premier scénario avec Guillaume Laurent. Mais alors même que le tournage est annoncé pour 2005, Vincent Cassel se retire. « On était dans une configuration de gentils gangsters et de méchants policiers, alors que j'avais envie que l'on montre toute l'ambiguïté du personnage », dit ce dernier. Thomas Langmann pense alors à Vincent Elbaz, mais Schroeder préfère Benoît Magimel qui accepte, puis doute d'être le bon interprète, le fait dire par son agent à Langmann. L'entrevue est orageuse. Le producteur est furieux d'avoir déjà dépensé deux millions d'euros pour rien et envoie un coup de boule dans le nez de l'agent. En février 2006, Thomas Langmann sera condamné à lui verser un euro de dommages et intérêts. Sur ce, Barbet Schroeder s'étant retiré, le producteur qui ne désespère pas, téléphone à Jean-François Richet, un enfant des cités, qui aime le rap et les mauvais garçons au cinéma, réalisateur de quatre films dont "Ma 6-T va crack-er" et "Assaut sur le Central 13". Richet donne son accord. Dans la foulée, retour de Vincent Cassel.
« Pendant tout ce temps, j'ai eu le loisir de lire, de rencontrer des gens, il y a eu une maturation, souligne Vincent Cassel. Aussi le jour du tournage, j'étais en possession de plus d'informations qu'il ne m'était nécessaire ». « Je pense que Vincent a la même énergie qu'un Mesrine, dit Jean-François Richet. C'est un acteur physique. Il avait envie de montrer les zones d'ombre et de lumière du personnage ».
En mai 2007 débute un tournage de neuf mois entre la France et le Canada. « J'ai vu le documentaire d'Hervé Palud qui remet Mesrine dans une perspective historique, souligne le réalisateur. J'ai lu tous les livres, ceux des proches des compagnes et des policiers, les rapports balistiques. On a construit le scénario sur la véracité du personnage », ajoute-t-il. De la même génération, Vincent Cassel, Jean-François Richet, tous deux nés en 1966, et Thomas Langmann, né en 1971, sont peut-être en train de donner au cinéma de genre un nouveau départ, comme le fut il y a quarante ans "Le deuxième souffle" de Jean-Pierre Melville.
R. P.

1.Editions Sonatine.

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Mesrine, l'instinct de mort

mesrine.jpg"A quel instant de ma vie suis-je devenu ce que je suis aujourd'hui ?" A la fin de son autobiographie, parue en 1977, Jacques Mesrine avoue avoir voulu changer, « rejoindre la société », rentrer dans le rang comme on dit à l'armée, lui qui avait porté l'uniforme en Algérie, et tué d'une manière tout à fait légale, « au son de La Marseillaise ». "Mesrine, l'instinct de mort" débute justement en Algérie sous la torture. Quand le jeune appelé rejoint Paris, il découvre une capitale insouciante ; on est en pleine vague twist. Un copain d'enfance, Paul (Gilles Lellouche), le présente à un ponte de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète dont les attentats répondent à ceux du FLN), Guido (Gérard Depardieu magnifique de sobriété). Le premier meurtre de Mesrine est celui d'un proxénète algérien qui a défiguré l'une de ses filles. Après l'avoir torturé, Guido et Mesrine l'enterrent vivant, dans la tradition du Scorsese des "Affranchis".
Attiré par l'argent facile, ricanant à l'offre de son paternel (Michel Duchaussoy), un commerçant qui a collaboré sous Vichy, d'occuper un emploi de commis, Jacques, avec son ami Paul, entament une carrière de gangsters. Arrêté, incarcéré, libéré, il tente une courte vie d'honnête homme – il est papa d'une petite fille – puis est rattrapé par ses vieux démons, une vie d'aventurier, sans perspective de lendemain, en compagnie de Jeanne Schneider (Cécile de France), une jeune femme rencontrée dans un bar avec qui il va former au Canada un nouveau couple de braqueurs à la Bonnie and Clyde. Vincent Cassel campe un Jacques Mesrine presque aussi vrai que nature. « C'était quelqu'un qui avait du panache et de la gouaille », souligne Jean-François Richet. Les matons lui donnent du "monsieur Jacques", les flics ont des regards admiratifs, il met ses avocates dans la poche, séduit les femmes par son intelligence, son côté animal, jouisseur de la vie. Le charme de l'acteur rend le personnage encore plus sympathique, malgré une violence rentrée, omniprésente. A sa propre violence, répond celle des QHS, ces quartiers en prison où l'on perd jusqu'à son humanité.
La mise en scène énergique de Jean-François Richet contribue à ce portrait d'un hors-la-loi des temps modernes qui, à l'image de ses grands prédécesseurs américains Jesse James ou Billy the Kid, ne dédaignait pas la presse quand elle le mettait en valeur. Portrait d'un gangster, anar et mégalo, "Mesrine, l'instinct de mort" est aussi un thriller qui plaira à un public plus jeune, friand d'icônes, pour peu qu'elles ne soient pas fréquentables.
Richard Pevny

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L'ascension et la chute de George W. Bush

bush.jpgComment ce type a-t-il pu devenir le 43e président des Etats-Unis ? Ce n'est pas juste Oliver Stone, le réalisateur de "JFK" et de "Nixon" entre autres biopic (1), mais nous tous qui nous posons cette question à l'issue de ces deux heures, il est vrai pas totalement à charge. Car Oliver Stone qui s'attaque ici à quelqu'un de vivant et de surcroît encore aux affaires, n'en noircit pas exagérément le portrait. Certes, George W. Bush tout au long de son parcours, qui débute à la fraternité de son université, passe pour un pauvre type, mais pas un mauvais type. « C'est un bon fils », assure Oliver Stone qui reçoit la presse à l'Hôtel Bristol à Paris au côté de l'acteur principal de son film, Josh Brolin, tous deux assis entre deux drapeaux américains. Un jour, nous raconte Oliver Stone, le président Bush, "W." donc, s'est confié ainsi à la reine Elizabeth : « Dans ma famille, je suis considéré comme le mouton noir. Et dans votre famille..., lui a-t-il demandé. Et la reine sans se démonter : "Ça ne vous regarde pas", a-t-elle répondu ». Car, il passe pour ses parents, son père surtout, pour un raté.
George Jr. s'est toujours considéré ainsi aux yeux de son père. Mais il l'avait un peu cherché. Fêtard, buveur, flambeur, il a, à peu près, tout raté, ses études et le reste, et s'il a été admis à Harvard, c'est sur un coup de pouce paternel qui siégeait alors au Congrès. Seul le base-ball le passionnait, bien que ne le pratiquant pas.
Copropriétaire des Texas Rangers, George W. Bush aurait sans doute fini comme président de la Ligue de base-ball. Mais, dit aussi, Oliver Stone, un autre job l'attendait. Or, il n'était pas promis à cette charge présidentielle-là. C'est son frère, l'actuel gouverneur de Floride que le père gardait en réserve pour la Maison Blanche, lui, le fils préféré, l'héritier. Mais Jeb rate la première marche, en 1994, le poste de gouverneur de Floride lui échappe, alors que son frère aîné se fait facilement élire au Texas. Coaché par son épouse Laura. « On vote pour celui avec qui on boirait une bière », fait dire Oliver Stone à "W." – une interprétation haut de gamme de l'acteur Josh Brolin. C'est que "junior" écluse pas mal. Mais comme dans la parabole de l'évangile, le fils prodige s'amende, se convertit au cocktail alcooliques anonymes et religion, devient vertueux. Et annonce : « Dieu veut que je brigue la présidence ». Il y croit, l'emporte de mois de cinq cents voix, est même réélu. Bigre. Il apprend vite, notamment ses discours, même s'il gardera des difficultés d'élocution, confondant en réunion dans le bureau ovale Guantanamo et Guantanamera.
Reste que si ce portrait est truffé de nombreuses critiques de la part d'Oliver Stone sur l'action de l'administration Bush justement en Irak, on y sent aussi de la compassion. « Je l'ai construit sans idée préconçue, professionnellement, se défend le réalisateur américain. Il est quand même la figure la plus importante depuis Kennedy, parce qu'il a changé l'Amérique ». Quand en 2003, les "faucons" de la Maison Blanche – une réunion les montre prêt à mettre la main sur le pétrole irakien – font plier le président du côté d'une intervention armée, en le manipulant à coups d'informations truquées sur le potentiel militaire de Saddam Hussein, son père, l'ex-président, fulmine. Plus tard devant les images de CNN montrant le déboulonnage de la statue géante du dictateur irakien, ce même père lui reconnaît du bon sens. A défaut d'intelligence politique, George W. a du nez. « Le film parle d'un être humain, d'une personne, bien dans sa tête. George W. Bush aime ce qu'il voit dans le miroir, ajoute Oliver Stone. Ce n'est pas pour autant un candide. Il est clair qu'il veut la guerre en Irak ». Quand on lui demande pourquoi sortir le film à trois mois de la fin du mandat présidentiel : « C'est un film simple, clair, c'est ce qu'il fallait pour un sujet aussi controversé, ajoute-t-il. Je pense qu'il y aura d'autres films sur Bush. Nous avons évoqué sa jeunesse, l'homme de la quarantaine et son élection à la présidence. J'ai voulu montrer les étapes qui ont forgé l'homme ». Le président a-t-il vu son film ? « Je pense qu'il n'acceptera jamais de voir le portrait de sa propre vie. C'est quelqu'un d'irascible. Je crois qu'il détesterait tout ce qui a trait à une relation psychanalytique père-fils. Il hurlerait probablement ». Quoique avec le temps... « Se tromper est humain, pardonner est divin. Je mettrai sans doute de nombreuses années à pardonner à George Bush ».
Richard Pevny

(1) Contraction de l'anglais "biographical picture", biographie filmée.

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La vérité des frères Paolo et Vittorio Taviani

taviani.jpgCe sont les papis du cinéma italien. Ils sont à l'Italie ce que les Coen sont aux Etats-Unis et les Dardenne à la Belgique. Deux frères. « Les Dardenne nous reconnaissent une antériorité », dit Vittorio non sans malice. Les due fratelli sont liés comme les doigts de leurs mains. Mais s'ils dirigent leurs partitions à quatre mains, il n'y a qu'un oeil derrière la caméra de la vingtaine de longs métrages qu'ils ont réalisés en plus de quarante ans de carrière. Venus à Montpellier en promenade avec leurs épouses respectives, ils ont été surpris par l'accueil chaleureux de l'Opéra Berlioz vendredi dernier à l'ouverture du 30e Festival du cinéma méditerranéen. Un opéra bondé jusqu'au troisième balcon, très jeune – avec la présence de quelque 500 lycéens des classes L -, enthousiaste.
Les rencontrant samedi matin à l'heure du petit-déjeuner, ils n'en revenaient toujours pas. Ils retrouvaient les accents de leur propre enthousiasme, quand à 14-15 ans, ils découvraient dans un cinéma de Pise le film "Paisa" de Roberto Rossellini. « Nous avions quitté San Miniato, là où nous sommes nés, car les fascistes avaient détruit notre maison. Quand ils étaient arrivés dans le village, ils avaient demandé : qui est l'antifasciste le plus connu du village ? Et les gens avaient répondu : l'avvocato Taviani. Donc, nous vivions à Pise, et un après-midi, au lieu d'aller à l'école, on était allé voir Paisa. Les gens qui sortaient nous disaient : n'y allez pas, c'est un film italien qui prend la tête. Le film avait commencé, mais nous avons été transportés dans une autre dimension. Le rythme du récit nous toucha immédiatement », raconte Vittorio.
Ce jour-là, sans doute inconsciemment, s'est décidée la carrière des deux frères, qui s'occuperont activement d'un cinéma à Pise avant d'aller faire de l'assistanat, auprès de Rosseellini notamment, à Rome (1). Ils tourneront un court métrage perdu dans la terrible inondation de 1966 à Livourne où il était entreposé. Un premier essai qui évoquait un Oradour italien, le massacre de civils en juillet 44 à San Miniato ; court métrage qui fut interdit, mais dont le thème fut repris trente ans plus tard dans "La nuit de San Lorenzo". C'est dire que l'Histoire de l'Italie, l'Italie sociale et politique est au coeur de leur oeuvre. « Soyons clairs, dit Paolo, on ne fait pas un film pour démontrer quelque chose ou pour illustrer quelque chose. On utilise l'Histoire pour parler de notre présent. On étudie l'Histoire, mais aussi on la trahit au nom d'une vérité qui est la vérité du film ». Cette vérité ils la déroulent sur l'écran à deux, mais avec un seul point de vue. « C'est un mystère même pour nous », dit Paolo. « Dans une autre vie, probablement, chacun de nous ferait autre chose, pour ne serait-ce qu'avoir une autre expérience », enchaîne Vittorio, l'aîné de deux ans.
Oui, mais comment font-ils concrètement ? Les deux frères, pas toscans pour rien, tournent autour de la question, nous parlent de Shakespeare, de Leopardi, Beethoven... et face à notre obsessionnelle question sur leur travail, finissent par entrouvrir les portes de leur cuisine : « Il y a par exemple dix scènes à tourner. Paolo commence, c'est lui, le patron, les acteurs s'adressent uniquement à lui. Moi, je suis devant l'écran. Mais il y a quelque chose qui se passe entre nous, difficile à expliquer. De petits signes que seul comprend l'autre. Ensuite, on change de poste. Et s'il y a une onzième scène, on tire au sort ». Ça les fait rire. Et Paolo d'ajouter « Mastroianni avait réglé le problème. Il lançait : "Paolo-Vittorio, qu'est ce que je dois faire ?" Comme s'il ne savait pas qui était qui. Un jour, il a même dit : "Je ne m'étais pas rendu compte qu'il y en avait deux ».
A San Miniato, leur ville natale, les Taviani sont des gloires locales. L'expo sur leur oeuvre présentée à Montpellier a été prêtée par le Centre d'études Paolo et Vittorio Taviani. Quand ils y réalisèrent leur premier court métrage en 1954, le commandant des carabiniers envoya à Rome cette fiche : "Les frères Paolo et Vittorio Tavianai, fils d'un avocat important, sont de dangereux subversifs". "A l'époque, se souvient Vittorio, on nous avait même dit que nous ne ferions jamais de cinéma parce que nous étions communistes ». Ils se regardent, et rient du haut de leurs 77 et 79 ans.
Richard Pevny
(1) En 1977, Rossellini, président du jury à Cannes, se battra pour leur obtenir la Palme d'or à "Padre padrone". Le réalisateur décédera quelques jours après.