11/03/2009

"Bellamy" de Claude Chabrol

chabrol.jpgChez Claude Chabrol « un bon flic est un bon samaritain ». Le commissaire Bellamy – drôle de nom pour un flic – est de la race des bons samaritains. En vacances à Nîmes, dans la maison de famille de sa femme (Marie Bunel), notre Maigret, car tout dans ce film nous renvoie à Simenon, est venu se poser dans ce Midi, lui qui déteste les voyages, quand sa femme rêve de croisière en Egypte. On sait qu'il finira un jour par s'y résoudre, tant il voue à sa femme une passion gourmande. On peut être libidineux et cruciverbiste. Porté sur les plaisirs en chambre et les mots croisés. Car notre commissaire bonhomme et rondouillard (un film écrit pour Gérard Depardieu), fait aussi des grilles, histoire de passer ce temps obligé des vacances, en regardant "Questions pour un champion". Au dehors, Noël Gentil – drôle de nom pour un arnaqueur – espère venue l'heure de sa confession. Puisqu'il n'a rien à faire de mieux, juste attendre l'arrivée de son demi-frère Jacques Lebas – drôle de nom pour un loser -, porté sur l'alcool et les femmes de petites vertus, telle la troublante Nadia Sancho – drôle de nom pour une pute –, Bellamy veut bien enquêter officieusement sur les dires de Gentil. Mais au fond, de cette histoire d'escroquerie à l'assurance qui aurait mal tourné, tout le monde s'en fout, Chabrol le premier.
Dans "Bellamy", comme souvent chez lui, l'intrigue importe moins que les personnages, ce qu'ils ont dans la tête et le ventre. Chabrol aime bien les familles un peu tordues, les « trous du cul », comme il dit. Bellamy n'est pas comme ça, il assume son passé familial et sa grande gueule de demi-frère (Clovis Cornillac). Il veut bien apporter son aide à Gentil (Jacques Gamblin) un temps suicidaire, tout en n'étant pas dupe ; l'autre le mène en bateau... Comme ce demi-frère qui semble lui faire payer sa réussite, jaloux de son couple, amoureux en secret de sa femme. Une seconde soupçonneux, Bellamy demande à sa femme ce qui a pu se passer entre elle et son frère, elle répond avec sa douceur coutumière : "Quand ?". Or ses amis les plus proches sont un couple d'homos avec qui elle parle chiffons. Depardieu boit des canons, le chauffeur de taxi écoute la Symphonie Pathétique, Jacques Gamblin endosse trois rôles, madame Bellamy est de plus en plus rayonnante, au tribunal l'avocat de la défense emprunte à Brassens sa plaidoirie comme si l'on était dans un film de Jacques Demy.
On aura compris que "Bellamy" n'est pas plus un polar qu'une comédie musicale ou pas. C'est juste le 56e long métrage de Claude Chabrol, inclassable comme toujours, qui a commencé sa carrière il y a cinquante ans. Le film d'un hédoniste du cinéma de 79 ans et de la vie en général.
Richard Pevny

17:23 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

Marie Bunel : "Chabrol, c'est mon papa au cinéma"

Vous connaissez Chabrol ? C'est un homme qui a un regard sur la vie intelligent. Marie Bunel est fière de son dernier Chabrol. Elle vient de voir le film, « Je suis terriblement excitée », dit-elle avec jubilation. « Si je devais le qualifier ? Amour et humanité. Et humour aussi. On pense ce que les personnages pensent. Rien n'est dit. C'est décalé par moments. C'est très simple. Arriver à entrer dans la tête des gens, ce n'est pas évident au cinéma ». Claude Chabrol, elle connaît. Elle a tourné dans quatre de ses films, le dernier en 2007, "La fille coupée en deux". Les deux premiers, "Le sang des autres" en 1984 et "Une affaire de femmes" en 1988. « Il m'a découvert dans un truc merdique à la télévision. "Vous étiez très bien", m'a-t-il dit». Pour "Une affaire de femmes", « j'étais enceinte, j'en pleurais au téléphone. "Pas de problème ma petite, on va te cadrer au-dessus», m'a-t-il dit. «Ma fille est née à la fin du tournage ». On s'étonne qu'il ne lui ait pas donné plus tôt ce genre de premier rôle. « Parce que je n'étais pas "banckable". Vous savez, il a fallu convaincre la production. Je ne suis pas une star, c'est lui qui le dit». La seule comédienne française qui ne soit pas refaite, assure-t-il. Et d'ajouter qu'elle incarne « le genre de femme qu'on aimerait avoir à la maison ». Marie Bunel, qui me rappellera ses attaches en Roussillon (« Ma mère avait épousé un Catalan »), a fait beaucoup de télé ("La crim", "Une femme d'honneur", "Louis Page"...), et du théâtre. «En ce moment, je répète Tchekhov aux Bouffes du Nord», précise-t-elle. Au cinéma, des films d'auteurs (Coline Serreau, Christophe Honoré, Anne-Marie Miéville, Christian Vincent...), d'autres pas. Elle me rappelle que "La femme à abattre" en 1992 n'est resté à l'affiche qu'une petite semaine. « Chabrol, c'est mon papa au cinéma ». A-t-il changé ? « Je ne m'en rends pas compte. Je ne trouve pas même si j'ai un peu plus de distance. Sur le plateau, il ne dit pas grand-chose, il est à l'écoute de toutes les propositions. Il, fait deux prises qui partent au montage. Si on n'est pas bon, tant pis. Il a déjà tout le film monté dans sa tête. Il ne rassure jamais, ne dit jamais "c'est bien". Toute à l'heure, il m'a dit : "tu étais superbe". Mais le film est fini ».
« Qu'est-ce que c'est bien quand c'est écrit », lance-t-elle encore. Quand on a parlé de mon personnage, j'ai compris qu'il s'agissait de son propre couple. Claude et sa femme sont comme ça. On sent un amour tendre dans le sens intellectuel. Dans le film, on sait qu'ils ont traversé des choses compliquées et ont décidé de rester dans l'amour ». Marie Bunel est la femme du commissaire et le commissaire c'est Gérard Depardieu. « C'est quelqu'un qui prend énormément de place. Il était très respectueux envers moi. Il avait dit : "Je ne veux pas d'une starlette". Quand il se met à jouer, c'est une bête de jeu. Moi, je suis une comédienne, lui est une star ».
R.P.

Marley et Moi

Avant d'être une comédie, "Marley et Moi" était un best-seller, l'histoire d'un labrador qui a fait craquer les lecteurs du Philadelphia Inquirer, lorsque John Grogan, l'un de ses journalistes, lui a consacré des adieux émouvants. Les réactions ont été telles, que John Grogan s'est ensuite lancé dans la rédaction d'un livre traduit dans une dizaine de langues (en France aux éditions JC Lattès ou dans le Livre de poche). Le film a été réalisé par David Frankel, cinéaste de "Le diable s'habille en Prada", autre succès planétaire. Auparavant, il y avait eu, "Chéri, dessine-moi un bébé", "Miami Rhapsody" et des épisodes de la série "Sex and the City". Un réalisateur qui a une certaine patte – sans jeu de mot – et réussit plutôt bien ses mises en scène.
Donc, Marley est le premier "enfant" du couple Jenny et John. Un "enfant" turbulent, dévastateur, indiscipliné, mais auquel chacun des membres de cette famille de trois enfants s'attachera au fil des années. Il y aura des hauts et des bas, Marley se découvrant par exemple un vrai talent pour réduire en charpie les couches-culottes des bébés. Avec Jennifer Aniston, Owen Wilson et 22 labradors, il y avait de quoi composer une comédie enlevée, désopilante - Kathleen Turner en sergent instructeur pour cabot -, une comédie sur la famille, le travail, les sacrifices que l'on fait pour l'une et l'autre. Et l'amour que l'on porte à ces animaux que l'on dit familiers, et nous le rendent à leur manière, même si ce n'est pas toujours "avec" la manière. On peut regretter une fin larmoyante qui enlève beaucoup à notre plaisir.
R.P.

17:14 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

Les mammas de Gianni Di Gregorio

digregorio.jpgCe n'est pas un triste Gianni Di Gregorio ! Quand il vous raconte les années passées à s'occuper de sa mère, alors qu'il avait son propre foyer avec une épouse et des filles - qui avaient suivi leur instinct de survie et s'étaient "volatilisées" -, il vous entraîne dans son rire. C'est un fils unique Gianni. Longtemps très attaché à sa maman et vice versa. Cela n'a pas dû être gai tous les jours pour le pauvre fiston quinquagénaire. Reste que le traumatisme n'a pas dû être bien grand vu sa volubilité. Une nature heureuse, assez Italien en somme, ce Gianni, proche du personnage qu'il interprète dans ce premier long métrage : "Le déjeuner du 15 août", auquel on préfèrerait presque sa version originale : "Pranzo di Ferragosto". Quelle jolie appellation pour une journée très chaude d'août durant laquelle Rome se vide d'une grande partie de sa population. "Durant l'été 2000, le syndic de mon immeuble ma proposé de garder quelques jours sa mère, en tirant un trait sur mes dettes de copropriétaire. J'ai bien entendu refusé, mais je me suis demandé ce qui serait arrivé si j'avais accepté. L'idée du film a commencé à germer dans mon esprit", dit Gianni rencontré un jour d'octobre au Festival international du cinéma méditerranéen où son film était en compétition.
C'est en jouant Shakespeare à l'académie que Gianni Di Gregorio a été mis devant le fait accompli. "Quand je déclamais : "A qui sont ces mains pleines de sang", tout le monde s'écroulait de rire". Son film ne pouvait donc que s'inscrire dans la grande tradition de la comédie italienne. Aussi Gianni Di Gregorio en a-t-il rajouté dans la répétition, l'accumulation, l'excès. Un petit monstre (merci Risi) d'humour féroce avec ce qu'il faut de cynisme, de méchanceté, mais aussi d'amour, de tendresse partagée et d'un zeste de mélancolie in fine. Car non content de garder sa mère et celle du syndic, le Gianni du film doit se coltiner sa tante et la mère de son copain médecin qu'il a fait appeler à la suite d'un petit malaise qu'il a eu au retour de sa virée arrosée avec le Viking. Il est vrai que durant tout le film, Gianni calme son stress à coups de canons de Bourgogne blanc.
C'est Matteo Garrone, dont il a co-écrit le scénario de "Gomorra" et auprès duquel il officie comme assistant réalisateur, qui a produit "Le déjeuner du 15 août" pour 500 000 euros, une broutille. Avec des amis, le personnage du médecin dont c'est la vraie profession, le Viking qui est un copain d'enfance... "L'une des dames est ma tante âgée de 90 ans."Cela a toujours été mon rêve de devenir actrice de cinéma", m'a-t-elle dit. La dame qui joue ma mère est une amie de la famille. Quant aux autres, je les ai trouvées dans des maisons de retraite où j'avais mis des affiches. J'en ai auditionné une bonne centaine". Gianni a souvent dû s'adapter à leur propension à l'improvisation. "Elles inventaient ou réinventaient des scènes. On en était réduit à devoir les suivre caméra à l'épaule". Plusieurs scènes ont été ainsi tournées en caméra cachée. L'appartement romain lui-même n'était autre que celui de son réalisateur. "On l'a juste réaménagé avec des meubles anciens", dit-il.
Auprès de sa mère, Gianni Di Gregorio - comme on a pu l'expérimenter par ailleurs l'été mortel de la canicule -, avait découvert ce qu'est l'immense solitude des personnes dites âgées, alors qu'assure-t-il, "il y a chez elles de la richesse, de la passion, de la vie". Quand elles ne sont plus à vos côtés pour vous transmettre la mémoire et l'expérience, un grand vide se crée qu'aucun écran plat de télévision ne viendra combler. "Aujourd'hui, j'ai quatre mamans, s'amuse Gianni. "Tu ne fumes pas, tu ne bois pas trop...", me harcellent-elles au téléphone". Dans son quartier du Trastevere d'autres dames l'arrêtent : "Quand viendras-tu me garder ?"
Richard Pevny

17:09 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0)

Mémoire de figuier

Pierre Pitiot a longtemps fréquenté les salles obscures. Une assurance sur l'imaginaire, le rêve. Il en a gardé une passion pour les actrices, ces Marguerite Moreno de sa jeunesse "carrée dans son fauteuil d'osier" – non pas celui d'Emmanuelle – tirant "de brèves bouffées de son fume-cigarette en ivoire". Tout ça, parce qu'un jour de l'année 1896, donc après l'invention du Cinématographe par messieurs Auguste et Louis Lumière, deux types bizarres étaient arrivés l'été prendre les eaux de mer à Paludes - un toponyme imaginaire -, station balnéaire à un rien à vol d'oiseau de Montpellier.
Ludovic Tavernoche et Eugène Promio exerçaient la toute jeune profession d'opérateur de prise de vue pour les deux industriels lyonnais. Ce même Promio devait inventer quelque temps plus tard le premier travelling de l'histoire du cinéma sur une gondole dans le Grand Canal à Venise. En ce mois de juillet chaud pour les estivants, mais pas plus que ça pour les indigènes, l'un des bagages de Tavernoche pouvait susciter la curiosité : une boîte en bois verni avec manivelle. Un appareil expérimental dont Ludovic comptait bien apprendre le maniement. On l'a compris, sous la plume de Pierre Pitiot venait de naître l'une des premières caméras Carpentier.
L'auteur dont l'imagination n'a pas de borne, nous ouvre son coeur de cinéphile et de Méditerranéen. S'il passe beaucoup d'heures dans les cinémas c'est pour mieux jouir ensuite de la lumière incomparable de sa Méditerranée. Et pour peu qu'elle soit au coeur de ce même cinéma, il s'en fait tout un festival. A Montpellier il préside même celui qu'il a contribué à initier. Aussi est-il devenu une mémoire du cinéma, du festival, une boîte à souvenirs dont les premiers remontent comme chacun sait à l'enfance. Il pourrait être un chêne dont l'écorce protège le vin des courants d'air ou cet olivier qui donne des envies d'escapade en Catalogne. Non, Pierre Pitiot a choisi pour parler en son nom, le figuier, l'arbre par lequel "Adam et Eve ont commis la première gaffe de leur toute récente existence". Il aime bien cette idée que son figuier ait été l'arbre du péché. On reconnaît bien là l'épicurien.
A Paludes, l'été 96, Ludovico s'embarquait régulièrement avec sa boîte magique dans la barque d'un pêcheur le long du canal. Un matin, Ludovico que la barque avait amené près de la voie ferrée, eut l'idée de filmer un train à l'arrêt "en se déplaçant sur toute la longueur". Malheureusement au retour, la bobine disparut en mer et l'on ne vit jamais sous les halles, les baraques foraines et les salles de cafés-concerts "l'entrée du train en gare de Paludes".
Quelque part un figuier "monte une garde solitaire" sur le rivage des souvenirs.

Richard Pevny
"Le figuier" de Pierre Pitiot chez Domens imprimeur-éditeur à Pézenas (www.domens.fr)

17:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)