23/05/2009

Cannes : Francis Ford Coppola joue le trouble-fête

Il n'est pas en compétition, pas même en séance spéciale avec montée des marches, juste en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs. Mais même relégué dans cette section annexe, Coppola a créé, hier, l'événement d'une journée un peu austère.

Quel personnage extraordinaire ce Francis Ford Coppola ! Son nouveau film était-il trop intimiste, personnel pour aller en compétition, voire être présenté en séance spéciale de gala ? Force est de constater que nous nous trouvons au contraire devant une oeuvre magnifique, majeure dans la filmographie du réalisateur américain. "Tetro" est le premier film écrit par Coppola depuis "Conversation secrète" en 1974. Ainsi donc le festival s'est privé d'un grand moment de cinéma en noir et blanc et scope, et la Quinzaine des réalisateurs, l'éternel concurrent depuis quarante un ans, qui a souvent été un révélateur de talents avant que ceux-ci ne rejoignent les marches du palais des festivals, s'est offert une ouverture à la hauteur de sa réputation.

Francis Ford Coppola ne voulait pas du tapis rouge, ce qu'il voulait c'était être en compétition. C'est un têtu Coppola, quelqu'un qui a du sang italien dans les veines. On le dit emporté, mais quel créateur ! Il faut être un peu fou pour tourner un film comme "Apocalypse now". Fou ou inconscient.

Le scénario de sa venue à Cannes a été à peu près identique à celui de 1979, quand s'était posé le cas de "Apocalypse now", film qui n'était pas terminé et donc pas certain d'être présentable, mais dont le festival ne pouvait se passer ; en fait les techniciens avait dû travailler sur la bande son jusqu'à la dernière minute et "Apocalypse now" avait remporté la Palme d'or. Avec "Tetro", il semblait qu'allait se jouer un remake des aventures rocambolesques de Coppola à Cannes. "La concurrence était cette fois plus dure", a commenté hier le cinéaste. Coppola ne voulait pas être relégué dans une soirée de gala aussi prestigieuse soit-elle. "Tetro est un film indépendant, fort, il m'a semblé que le cadre de la Quinzaine des réalisateurs était plus propice à accueillir ce film", a-t-il ajouté.

En chemisette jaune, accompagné de son épouse Leonora, de son fils Roman et de deux comédiens du film, Francis Ford Coppola a eu droit à une standing ovation hier matin sur la Croisette où de nombreux journalistes avaient fait l'impasse sur le deuxième film de la compétition, et déserté le Grand théâtre Lumière pour la salle du Théâtre Croisette, et assister à l'événement d'une journée quelque peu austère.

Avec "Tetro", Coppola nous dévoile un terrible secret de famille. Benjamin, un adolescent de 17 ans, serveur sur un paquebot de croisière débarque à Buenos Aires dans une nuit de cinéma, une belle nuit, pleine de contrastes et magnifiquement éclairée. Benjamin vient retrouver son frère Angelo, parti un jour de la maison, où il n'est jamais revenu, contrairement à ce qu'il avait promis à son cadet. Angelo voulait être écrivain, mais son père grand musicien classique, tyrannique et mégalo, lui dit un jour qu'il ne pouvait y avoir qu'un génie par famille ; de fait, la place était déjà prise. Angelo coupa les ponts avec sa famille, pour finir par atterrir dans un asile psychiatrique de Buenos Aires. On appelait Tetro ce type qui ne communiquait plus, serrant sur sa poitrine un paquet de feuilles volantes remplies d'une écriture indéchiffrable où il avait couché une histoire qui pouvait être la sienne, une histoire sans fin, sans chute. "Tetro", Francis Ford Coppola l'a écrit à ses heures perdues pendant le montage de "L'homme sans âge", son film précédent. Il ne s'est jamais senti autant auteur que pendant cette écriture-là, sans doute parce que "l'essentiel du travail est dans l'écriture", a-t-il dit. Il y a mis beaucoup, sinon de lui-même, d'éléments qui concernent sa propre famille italienne, comme le fait que son père Carmine et son oncle étaient tous deux des musiciens. "Aucun des faits relatés dans le film n'est réel, mais ils sont tous vrais", a souligné, sibyllin, le père de Sofia. Car contrairement au personnage du chef d'orchestre interprété par l'acteur allemand Klaus Maria Brandauer, Roman et Sofia ont été assez tôt associés au travail de leur père, prouvant ainsi que plusieurs génies pouvaient cohabiter sous un même nom, aussi dur fut-il à porter.

Richard Pevny

 

 

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