23/05/2009

Cannes : Ken Loach dans la peau d'Eric Cantona

Une scène extraordinaire dans un film qui ne l'est pas moins. Une cinquantaine de Cantona en maillots rouges déboulent dans la propriété d'un petit voyou. Une sorte de gang des postiches en croisade, chantant l'un de ces refrains qui enflammaient les tribunes de Manchester United à l'époque où Eric Cantona en était le dieu. Le principal intéressé est loin de démentir : "Je ne suis pas un homme, je suis Eric Cantona", dit-il à Eric Bishop, un postier local qui traverse une mauvaise période. Sa maison est devenue le coeur de petits trafics de ses deux fils, dont il a perdu jusqu'au respect. Il se sent coupable d'avoir abandonné il y a vingt ans Lily, l'amour de sa vie, et sa fille Sam. Il n'est même pas là quand cette dernière lui demande un service. Il y a bien quelque chose qui ne tourne plus rond dans la vie d'Eric Bishop. Et voilà qu'en pleine déprime, Eric le postier s'adresse à son idole Canto, dont le portrait en pied couvre l'un des murs de sa chambre. Il ne demande pas grand-chose au dieu du stade, juste un coup de pouce, histoire de se surprendre à nouveau, comme le faisait son homonyme devant 60 000 spectateurs. Et le miracle s'accomplit.

Il s'appelle Ken Loach. A 73 ans, le cinéaste britannique est l'un des plus anciens visiteurs de Cannes. Mais ce n'est qu'en 2006 que "Le vent se lève" a obtenu, à la surprise de beaucoup, la Palme d'or. "Looking for Eric" est son quinzième film à être sélectionné à Cannes. Avant cela, "Hidden agenda" en 1990 et "Raining stones" en 1993 y avaient obtenu le Prix du jury. Ken Loach est un cinéaste engagé, dans la société, la politique, toutes les formes de résistance. Le voilà qui s'embarque dans la réalisation d'un film où la comédie vient au secours de la tragédie. Parce qu'un jour Eric Cantona a souhaité rencontrer Ken Loach. Le scénario de "Looking for Eric" est né de cette rencontre. L'histoire d'un type à la dérive que Cantona remet sur les rails, le tout assorti de quelques aphorismes de son cru qui ont enchanté à l'époque de sa gloire les journalistes sportifs, et que l'on ne résiste pas à rapporter : "Qui sème des chardons récolte des épines" ou "Celui qui anticipe les dangers ne prendra jamais la mer". Et ce dernier pour la route, où répondant en 1995 à un journaliste, sur son coup de pied à un spectateur, Cantona lance : "Quand les mouettes suivent un chalutier, c'est parce qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer". L'intéressé affiche ce sourire malicieux qu'on lui connaît bien. Il est même le sourire du film de Ken Loach. « Une comédie, c'est une tragédie qui finit bien », dit le réalisateur dont l'objectif était d'être « juste et vrai ». Eric Cantona compare Ken Loach à Alex Ferguson le coach de Manchester United, deux hommes qui savent tirer de vous le meilleur et le font avec beaucoup d'humilité. Pour le cinéaste de "Family life" et "Regards et sourires", le football « permet aux gens de se rassembler, il créé une notion de communauté ». Pendant un match, « on peut exprimer ses sentiments », notamment les hommes qui ont du mal à le faire dans leurs vies affectives, dit en substance Ken Loach, qui souhaiterait que son film serve à cela, « à rapprocher les gens ». Avec Cantona comme guide. La passion chez ce dernier est intacte. Plus tellement celle du ballon rond qui l'a quitté à 30 ans. Non, son autre passion : le cinéma. « Cela fait douze ans que je la vis». Dans "Le bonheur est dans le pré", "Les enfants du marais", "Elizabeth" , ou "Le deuxième souffle" d'Alain Corneau dans lequel il reprenait le rôle qu'avait Michel Constantin dans le film de Jean-Pierre Melville. « J'apprends, j'ai du plaisir à tourner ». Dans "Looking for Eric", il a dû jouer son propre personnage, sans se cacher derrière un autre. Ce fut sans doute là son rôle le plus difficile. Il l'a fait avec beaucoup de simplicité, de sensibilité et d'autodérision.

Richard Pevny

 

 

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