29/05/2009

"Looking for Eric" : Ken Loach et Eric Cantona associés pour le meilleur

ken.jpgUn type au volant de son auto tourne inlassablement autour d'un rond-point comme un ours en cage, le spectateur, c'est-à-dire vous et moi, à la place du mort... Et comme il le fait dans le sens contraire au bon sens, arrive l'accident. A l'hôpital, Metballs son meilleur copain, tente de lui remonter le moral. Mais il faut se rendre à l'évidence, Eric Bishop ne tourne plus rond. C'est sa vie qui va à vau-l'eau. Jusqu'à son chez lui ne lui ressemble plus. Les pièces en sont encombrées du produit de petits trafics que mènent ses deux beaux-fils et leur petite bande, tous affalés en permanence devant la télé du salon. Eric a même trouvé un pétard sous une lamelle de parquet, là où les deux adolescents cachent leur herbe. Son seul havre de tranquillité est sa chambre, une chambre de supporter du Manchester United, l'équipe qu'Eric Cantona, l'incorrigible Français, dont le magnétisme soulevait l'enthousiasme de plus de 60 000 personnes à Old Trafford, entonnant l'un de ces cantiques que l'on entend plus que dans les cathédrales et les stades, en totale communion avec l'objet de leur ferveur. Comme si le brun Eric le King était un dieu, ou mieux son fils, un faiseur de miracles en rouge et blanc, l'inspiration au bout de ses crampons. Alors Eric Bishop, le postier de Manchester, s'adresse à son idole dont le poster en pied semble le toiser, le torse bombé, le col relevé, un éclair de malice dans le regard. Sur les conseils de son idole qu'il est le seul à voir, Eric Bishop va sortir les deux garçons de l'impasse dans laquelle ils se sont fourrés. Il va aussi renouer avec son amour de jeunesse Lily, qu'il a larguée, il y a plus de vingt ans, après la naissance de leur fille Sam. "Looking for Eric" est d'abord un film de Ken Loach, même si Eric Cantona en a inspiré l'idée. Un film sur l'amitié, où comment une bande de facteurs, par ailleurs supporters de football, fait tout pour venir en aide à l'un des siens. Un film dans lequel le terme même de solidarité est encore reconnu comme une valeur de notre temps, si individualiste par ailleurs. "Looking for Eric" pourrait même être une comédie dans le sens que lui donne Ken Loach : une tragédie qui finit bien. On y manie pas mal l'humour – Meatballs et ses bouquins de psychologie.

Quant à Eric Cantona, on sent qu'il s'est glissé avec délectation dans ce grand numéro d'autodérision, notamment son petit coup de trompette, instrument qu'il a tenté d'apprendre durant sa suspension de neuf mois en 1995. A cette époque, ses aphorismes ("Quand les mouettes suivent un chalutier, c'est parce qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer" ou "Celui qui anticipe, tous les dangers ne prendra jamais la mer") faisaient le bonheur des conférences de presse. Mais tout cela est dans "Looking for Eric" Ken Loach a eu l'intelligence d'aller puiser dans les archives, les meilleurs moments d'Eric Cantona sous le maillot de Manchester. Il est vrai que le bonhomme a toujours été un peu acteur, avec ou sans crampons. "Des fois, on oublie que tu es un homme", le complimente Eric Bishop. "Je ne suis pas un homme, je suis Cantona", répond l'intéressé. Mais on comprend que Ken Loach se soit à son tour laissé envoûté. Il s'est rendu à un match avec (le vrai) Eric Cantona dont le stade scandait le nom sans même savoir qu'il était là. Et puis ils l'ont découvert. « Et ça a été de la folie », raconte Ken Loach. L'humilité de l'un et le charisme de l'autre ne pouvaient donner qu'un très bon film. "Aller à un match est un acte social", dit Ken Loach. Un lieu où l'on vient vivre une palette d'émotions, dans un cadre unique. Peut-être l'un des derniers endroits où l'on aurait encore envie d'être ensemble.

 

Richard Pevny

 

 

22:27 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

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