29/05/2009

"Looking for Eric" : Ken Loach et Eric Cantona associés pour le meilleur

ken.jpgUn type au volant de son auto tourne inlassablement autour d'un rond-point comme un ours en cage, le spectateur, c'est-à-dire vous et moi, à la place du mort... Et comme il le fait dans le sens contraire au bon sens, arrive l'accident. A l'hôpital, Metballs son meilleur copain, tente de lui remonter le moral. Mais il faut se rendre à l'évidence, Eric Bishop ne tourne plus rond. C'est sa vie qui va à vau-l'eau. Jusqu'à son chez lui ne lui ressemble plus. Les pièces en sont encombrées du produit de petits trafics que mènent ses deux beaux-fils et leur petite bande, tous affalés en permanence devant la télé du salon. Eric a même trouvé un pétard sous une lamelle de parquet, là où les deux adolescents cachent leur herbe. Son seul havre de tranquillité est sa chambre, une chambre de supporter du Manchester United, l'équipe qu'Eric Cantona, l'incorrigible Français, dont le magnétisme soulevait l'enthousiasme de plus de 60 000 personnes à Old Trafford, entonnant l'un de ces cantiques que l'on entend plus que dans les cathédrales et les stades, en totale communion avec l'objet de leur ferveur. Comme si le brun Eric le King était un dieu, ou mieux son fils, un faiseur de miracles en rouge et blanc, l'inspiration au bout de ses crampons. Alors Eric Bishop, le postier de Manchester, s'adresse à son idole dont le poster en pied semble le toiser, le torse bombé, le col relevé, un éclair de malice dans le regard. Sur les conseils de son idole qu'il est le seul à voir, Eric Bishop va sortir les deux garçons de l'impasse dans laquelle ils se sont fourrés. Il va aussi renouer avec son amour de jeunesse Lily, qu'il a larguée, il y a plus de vingt ans, après la naissance de leur fille Sam. "Looking for Eric" est d'abord un film de Ken Loach, même si Eric Cantona en a inspiré l'idée. Un film sur l'amitié, où comment une bande de facteurs, par ailleurs supporters de football, fait tout pour venir en aide à l'un des siens. Un film dans lequel le terme même de solidarité est encore reconnu comme une valeur de notre temps, si individualiste par ailleurs. "Looking for Eric" pourrait même être une comédie dans le sens que lui donne Ken Loach : une tragédie qui finit bien. On y manie pas mal l'humour – Meatballs et ses bouquins de psychologie.

Quant à Eric Cantona, on sent qu'il s'est glissé avec délectation dans ce grand numéro d'autodérision, notamment son petit coup de trompette, instrument qu'il a tenté d'apprendre durant sa suspension de neuf mois en 1995. A cette époque, ses aphorismes ("Quand les mouettes suivent un chalutier, c'est parce qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer" ou "Celui qui anticipe, tous les dangers ne prendra jamais la mer") faisaient le bonheur des conférences de presse. Mais tout cela est dans "Looking for Eric" Ken Loach a eu l'intelligence d'aller puiser dans les archives, les meilleurs moments d'Eric Cantona sous le maillot de Manchester. Il est vrai que le bonhomme a toujours été un peu acteur, avec ou sans crampons. "Des fois, on oublie que tu es un homme", le complimente Eric Bishop. "Je ne suis pas un homme, je suis Cantona", répond l'intéressé. Mais on comprend que Ken Loach se soit à son tour laissé envoûté. Il s'est rendu à un match avec (le vrai) Eric Cantona dont le stade scandait le nom sans même savoir qu'il était là. Et puis ils l'ont découvert. « Et ça a été de la folie », raconte Ken Loach. L'humilité de l'un et le charisme de l'autre ne pouvaient donner qu'un très bon film. "Aller à un match est un acte social", dit Ken Loach. Un lieu où l'on vient vivre une palette d'émotions, dans un cadre unique. Peut-être l'un des derniers endroits où l'on aurait encore envie d'être ensemble.

 

Richard Pevny

 

 

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Bernard Blier : un grand acteur, ça ose tout

blier.jpgBernard Blier est décédé il y a vingt ans, le 29 mars 1989, quelques jours après avoir reçu un César d'honneur. L'acteur très malade, allait-il s'en aller avant que l'Académie du cinéma ne lui décerne, quoiqu'un peu tardivement, ce César qui célébrerait un demi-siècle de carrière. A 73 ans, le dernier "tonton flingueur" se savait condamné, « foutu » comme il disait. Aussi, s'était-il préparé, entraîné à marcher, arrivé dans les coulisses du Théâtre de l'Empire en fauteuil roulant et ne se levant que pour aller recevoir son César des mains de Michel Serrault. Ensuite, « le rideau est tombé sur une souffrance qu'il a gardée pour lui », écrirait Alphonse Boudard. Enfant, les autres le surnomment "la vedette", parce qu'un soir d'été à la Cheudanne, un chalet du côté de Saint-Gervais, il s'est donné en spectacle, mimant plusieurs personnages devant toute la famille rassemblée sur la terrasse. « Ce qui n'est pas pour lui déplaire », écrit Jean-Philippe Guerand dans la première grande biographie fouillée, documentée, analysée, consacrée à ce grand acteur français oublié de l'édition. Vingt ans auparavant, le journaliste de cinéma avait rencontré Bernard Blier à Montpellier où il était l'invité du Festival international du cinéma méditerranéen. Il se souvenait d'un « monsieur rond et affable ».

Bernard Blier, c'était d'abord une gueule, que le Conservatoire avait recalée aux examens de la fin d'année 1938. Louis Jouvet, scandalisé, avait envisagé de démissionner, alors que Bernard Blier était porté en triomphe par ses camarades. Il est vrai que quelque temps auparavant, se voyant reprocher par le secrétaire général du Conservatoire de tourner dans des films, Blier s'était tourné vers François Perrier : « Mon pauvre François, ce n'est pas la peine de discuter, tu vois que Monsieur est un con ! » Du Michel Audiard avant l'heure. Jouvet le prit dans sa classe en auditeur libre. Il serait reçu l'année suivante. Le secrétaire général du Conservatoire avait de quoi être envieux : à vingt-deux ans, le jeune Blier avait joué dans deux productions majeures françaises : "Entrée des artistes" de Marc Allégret sous la férule du "patron" Jouvet, et "Hôtel du Nord" de Marcel Carné avec le même Jouvet et Arletty. « Je ne suis pas rancunier, mais il ne faut pas me marcher sur les griffes, quand même », résumait des années après l'acteur dans une Radioscopie de Jacques Chancel. Pierre Richard qui devait le diriger dans "Le distrait", croisera lors d'un long monologue un peu laborieux, l'autre regard de Blier : contrarié, belliqueux, « l'équarrisseur des Batignoles ». Ce caractère l'éloignera durant plusieurs années de sa fille Béatrice qui partira élever des cheveux en Suisse.

 

Il joue même avec ce caractère un peu soupe au lait. En 1958, il déclare : « J'ai évolué peu à peu vers ce que j'appelle la catégorie des vaches cuites. Ce sont des personnages très méchants, comme on en rencontre quelquefois, qui n'ont pas toujours l'air méchant, mais qui peuvent le devenir tout d'un coup au moment le plus inattendu ». Son fils, Bertrand regrettera un peu tous ces rôles de durs à cuire, et pas un personnage un tant soit peu sympathique. Or, c'est en ganache, « en bras de chemise et bretelles au vent », que le public apprécie le Raoul des "Tontons flingueurs" et le Mitch-Mitch de "Cent mille dollars au soleil". Mais les Gabin, les Ventura, les Blier, ce qu'ils aiment dans le cinéma, c'est la cantine. A Ouarzazate, durant le tournage de "Cent mille dollars au soleil", devant « la nourriture insipide » de l'unique hôtel local, dès le matin, rapporte Belmondo, Blier et Ventura dressaient le menu de ce qu'ils rêvaient de manger. Le premier « décrivait la baguette qui croquait sous la dent, les rillettes (...) et rien qu'à l'écouter on faisait un gueuleton extraordinaire ». Tout cela va prendre fin un jour de mars 1989. Les amis s'en seront allés ou s'en iront à leur tour. Ne restera plus que ce qui est imprimé dans le celluloïd. Toutes ces scènes jouées à Joinville ou à Cinecitta, figées pour toujours que l'on fut bon ou mauvais. Bout à bout, cela fait un film, plus de cent quatre-vingt films, quelque chose de la mémoire collective des Français.

 

Richard Pevny

 

"Bernard Blier un homme façon puzzle" de Jean-Philippe Guerand. Robert Laffont. 584 p., 22 euros.

 

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Cannes : pas "Prophète" en son pays

"Je pense que l'on va me remettre quelque chose, mais je ne sais pas quoi", disait, hier soir, sur les marches à Cannes le Français Jacques Audiard, réalisateur du film le plus plébiscité par la presse internationale ces jours derniers. Mais d'excellentes critiques ne font pas le palmarès, encore moins une Palme d'or, alors que des rumeurs circulaient sur un jury disait-on divisé. En bref, entre la présidente Isabelle Huppert et le cinéaste américain James Gray c'était loin d'être "Two lovers", pour rappeler le titre du dernier film de James Gray. Reste que contrairement à l'an dernier, la Palme d'or n'a pas été remise "à l'unanimité"; c'est peut-être un signe.

Pour le reste, on pourra toujours regretter que Jacques Audiard soit resté à une marche de la Palme, mais "Un prophète", n'en doutons pas, aura en salles cet été le succès qu'il mérite. Il y avait certes un tas de bonnes raisons à primer le film de Michael Haneke. La presse, elle, n'en trouvait qu'une moins bonne : le cinéaste autrichien était celui qui avait permis à Isabelle Huppert de remporter le prix d'interprétation féminine en 2001 pour "La pianiste". Lui-même avait obtenu en 2005 le Prix de la mise en scène pour "Caché", qui lui avait aussi valu le César du meilleur réalisateur. D'un autre côté, on n'allait pas lui refuser la Palme d'or qu'il méritait, sous prétexte que la présidente du jury... etc.

Mais un palmarès à Cannes est surtout fait de grands absents, à commencer par Pedro Almodovar dont "Etreintes brisées" n'a pas séduit la part féminine du jury (5 contre 4). Almodovar qui n'y croyait pas (tout en espérant sans doute comme tous). Autre séducteur éconduit, Eric Cantona dans le Ken Loach, "Looking for Eric", le film sans doute le plus optimiste et au final le moins dépressif du festival, comparé à "Antichrist" de Lars von Trier primé à travers l'interprétation "intense, douloureuse et excitante" de Charlotte Gainsbourg, "Nuits d'ivresse printanière" du Chinois Lou Ye (Prix du scénario), ou "Kinatay" du Philippin Brilante Mendoza (Prix de la mise en scène). Que sont devenus Jane Campion et son poétique "Bright star", Marco Bellochio, Ang Lee et sa balade nostalgique du côté de Woodstock, le Palestinien Elia Suleiman, Tarantino, Johnnie To... on ne saurait saluer plus brillante que cette 62e sélection. Mais un palmarès se résume à sept prix, et ils étaient vingt.

Enfin, a dû se poser le problème de ne pas laisser Alain Resnais, qui avait accepté que son dernier film "Les herbes folles" participe à la compétition, s'en retourner sans que le festival lui rende un hommage à la hauteur de son "expérience dans le cambouis" . D'où ce Prix spécial du 62e Festival de Cannes pour l'ensemble de son oeuvre, y compris ce film. Une "catégorie tout à fait surprenante" pour l'octogénaire réalisateur qui a dit sa surprise et son émotion. Un exemple pour tous ceux qui laissent "pousser leurs films comme des herbes folles".

 

Richard Pevny

 

23/05/2009

Johnny Hallyday "Samouraï" de Johnnie To

johnny.jpgIl porte l'imperméable comme Alain Delon dans "Le Samouraï" de Jean-Pierre Melville ; une façon pour le cinéaste hongkongais Johnnie To de rendre hommage au réalisateur français dont il veut réaliser depuis longtemps un remake du "Cercle rouge". D'ailleurs, Johnny Hallyday, puisqu'il s'agit de lui, ne porte pas seulement l'imper du "Samouraï" mais aussi le nom : Costello.

On ne sait pas grand-chose de lui, qu'il est restaurateur, qu'il a de l'argent, et qu'il y a longtemps, il a pris une balle dans la tête ; qu'il vit depuis avec la hantise de perdre un jour la mémoire. Alors, il prend des polaroïds des lieux, des gens, des trois tueurs du massacre de sa famille à Macao. Il est justement là pour venger sa fille (Sylvie Testud), l'unique rescapée de la tuerie. La vengeance fait partie du code d'honneur des gangsters. Il l'a sans doute été dans une autre vie. "Vengeance" est un polar noir, crépusculaire, à la manière de Johnnie To, c'est-à-dire expéditive. Les trois tueurs qu'engage Costello pour lui venir en aide, sont aussi les bras armés de George Fung le commanditaire du meurtre de son beau-fils et de ses deux petits-enfants. Mais chez ces gens-là on ne reprend pas la parole donnée, ou comme le dit Lee Van Clef avec son cynisme légendaire dans "Pour une poignée de dollars" ; "Je finis toujours le travail pour lequel on me paie". C'est vrai qu'il y a quelque chose de Sergio Leone dans ce film, notamment le duel final où nos justiciers au centre d'un cercle imaginaire affrontent la triade de Fung dans une décharge à ciel ouvert, chacun poussant des ballots de papiers à recycler comme boucliers. On pense à tous les duels des films de Leone sur ces petites places circulaires où Clint Eastwood construisait sa propre légende. Mais "Vengeance" peut aussi nous renvoyer au Sam Peckinpah de "La horde sauvage" dans ce jeu mortel de cache-cache avec la lune où l'on fait parler les armes dans de superbes ralentis.

Johnny Hallyday, figé, impalpable, un peu à la manière d'Eastwood, évolue dans un Hong Kong souvent nocturne, des rues grouillantes éclairées aux néons aux couloirs impersonnels d'hôtels à l'éclairage froid, clinique, jusqu'à la maison du massacre aux murs tachés de sang, où Costello improvise un déjeuner pour ses partenaires qui deviendront un peu ses amis, lorsque les yeux bandés il démonte et remonte un Beretta. Ils comprennent alors que ce Français est l'un des leurs. Que reste-t-il de la vengeance quand on a oublié jusqu'à son nom ? A la fin, Costello ne sait plus lequel est son ennemi et n'a pour le reconnaître que quelques indices visuels, qu'une bande d'enfants lui préparent comme les cailloux d'un Petit Poucet. Costello est un être neuf, sans passé, mais non plus sans famille. Pour Johnny Hallyday ce film pourrait être une renaissance dans le cinéma.

 

R.P.

 

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Cannes : "Etreintes brisées" de Pedro Almodovar

Harry Caine ne s'est pas toujours appelé ainsi. Dans une autre vie il a été Mateo Blanco, réalisateur. C'était il y a quatorze ans. Un accident sur une route de Lanzarote l'a privé de la vue et de la femme de sa vie, Lena. Depuis, sous le pseudo d'Harry Caine, Mateo écrit des scénarios avec l'aide de Diego, le fils de son ancienne directrice de production. Pour l'adolescent, Mateo affronte les fantômes de son passé et termine le montage du film qu'il avait tourné avec Lena et que son producteur avait saboté par jalousie. « Il faut savoir terminer un film, même si on n'y voit pas très clair », dit Mateo/Almodovar pour qui les oeuvres appartiennent à leurs créateurs. Pedro Almodovar fait de Mateo Blanco son double à l'écran, l'incarnation de sa passion jamais démentie pour le cinéma. « Le cinéma perfectionne la vie », nous disait-il avant l'ouverture du Festival de Cannes.

Le film est aussi l'histoire de Lena qui rêvait d'être actrice. Lena filmée tour à tour en perruque blonde façon Marilyn ou dans une attitude très Audrey Hepburn. Mais c'est Penelope Cruz, icône du cinéma, que voit le spectateur, Penelope égérie almodovaresque dans un mélodrame où la passion le dispute à la trahison, la jalousie à la culpabilité. "Etreintes brisées" est un grand film sur la nature humaine et la place de l'artiste dans la création.

 

R. P.

 

 

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Cannes : Ken Loach dans la peau d'Eric Cantona

Une scène extraordinaire dans un film qui ne l'est pas moins. Une cinquantaine de Cantona en maillots rouges déboulent dans la propriété d'un petit voyou. Une sorte de gang des postiches en croisade, chantant l'un de ces refrains qui enflammaient les tribunes de Manchester United à l'époque où Eric Cantona en était le dieu. Le principal intéressé est loin de démentir : "Je ne suis pas un homme, je suis Eric Cantona", dit-il à Eric Bishop, un postier local qui traverse une mauvaise période. Sa maison est devenue le coeur de petits trafics de ses deux fils, dont il a perdu jusqu'au respect. Il se sent coupable d'avoir abandonné il y a vingt ans Lily, l'amour de sa vie, et sa fille Sam. Il n'est même pas là quand cette dernière lui demande un service. Il y a bien quelque chose qui ne tourne plus rond dans la vie d'Eric Bishop. Et voilà qu'en pleine déprime, Eric le postier s'adresse à son idole Canto, dont le portrait en pied couvre l'un des murs de sa chambre. Il ne demande pas grand-chose au dieu du stade, juste un coup de pouce, histoire de se surprendre à nouveau, comme le faisait son homonyme devant 60 000 spectateurs. Et le miracle s'accomplit.

Il s'appelle Ken Loach. A 73 ans, le cinéaste britannique est l'un des plus anciens visiteurs de Cannes. Mais ce n'est qu'en 2006 que "Le vent se lève" a obtenu, à la surprise de beaucoup, la Palme d'or. "Looking for Eric" est son quinzième film à être sélectionné à Cannes. Avant cela, "Hidden agenda" en 1990 et "Raining stones" en 1993 y avaient obtenu le Prix du jury. Ken Loach est un cinéaste engagé, dans la société, la politique, toutes les formes de résistance. Le voilà qui s'embarque dans la réalisation d'un film où la comédie vient au secours de la tragédie. Parce qu'un jour Eric Cantona a souhaité rencontrer Ken Loach. Le scénario de "Looking for Eric" est né de cette rencontre. L'histoire d'un type à la dérive que Cantona remet sur les rails, le tout assorti de quelques aphorismes de son cru qui ont enchanté à l'époque de sa gloire les journalistes sportifs, et que l'on ne résiste pas à rapporter : "Qui sème des chardons récolte des épines" ou "Celui qui anticipe les dangers ne prendra jamais la mer". Et ce dernier pour la route, où répondant en 1995 à un journaliste, sur son coup de pied à un spectateur, Cantona lance : "Quand les mouettes suivent un chalutier, c'est parce qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer". L'intéressé affiche ce sourire malicieux qu'on lui connaît bien. Il est même le sourire du film de Ken Loach. « Une comédie, c'est une tragédie qui finit bien », dit le réalisateur dont l'objectif était d'être « juste et vrai ». Eric Cantona compare Ken Loach à Alex Ferguson le coach de Manchester United, deux hommes qui savent tirer de vous le meilleur et le font avec beaucoup d'humilité. Pour le cinéaste de "Family life" et "Regards et sourires", le football « permet aux gens de se rassembler, il créé une notion de communauté ». Pendant un match, « on peut exprimer ses sentiments », notamment les hommes qui ont du mal à le faire dans leurs vies affectives, dit en substance Ken Loach, qui souhaiterait que son film serve à cela, « à rapprocher les gens ». Avec Cantona comme guide. La passion chez ce dernier est intacte. Plus tellement celle du ballon rond qui l'a quitté à 30 ans. Non, son autre passion : le cinéma. « Cela fait douze ans que je la vis». Dans "Le bonheur est dans le pré", "Les enfants du marais", "Elizabeth" , ou "Le deuxième souffle" d'Alain Corneau dans lequel il reprenait le rôle qu'avait Michel Constantin dans le film de Jean-Pierre Melville. « J'apprends, j'ai du plaisir à tourner ». Dans "Looking for Eric", il a dû jouer son propre personnage, sans se cacher derrière un autre. Ce fut sans doute là son rôle le plus difficile. Il l'a fait avec beaucoup de simplicité, de sensibilité et d'autodérision.

Richard Pevny

 

 

Cannes : quelque chose de Johnny

La première question est pour Johnny. Mais lequel ? L'un parle français, s'exprime aisément en anglais, l'autre ne parle que le chinois, voire quelques mots d'anglais.  Comment donc ces deux-là se sont-ils compris durant les trois mois du tournage de "Vengeance" l'hiver dernier entre Hongkong et Macao. " Cela a été... mais non, c'était pas aussi difficile que ça ", répond Johnny. " D'abord, parce que j'avais un interprète. Et puis, Johnnie To est très précis, tout se joue au millimètre près. Il faut suivre... ". Grande bouffée de nostalgie, hier sur la Croisette avec le retour, vingt-quatre ans après "Détective", de Johnny Hallyday en compétition. C'était en 1985, main dans la main avec Nathalie Baye, unis dans la ville comme sur l'écran, aux côtés de Jean-Luc Godard dont Johnny ne comprenait pas toujours les intentions. Cela importait peu au réalisateur de "A bout de souffle", qui n'expliquait rien, surtout pas l'histoire, se contentant le matin, de distribuer aux acteurs deux pages de texte, pour la journée.

Johnnie To, l'autre Jojo, est un peu de la même école. Avare de scénario. A cette différence près que, dans un polar du cinéaste hongkongais, on sait où l'on va. On sait aussi que ça va faire mal ! Quand on est en face de Johnnie To et de Johnny Hallyday, s'adresser à l'un, c'est pratiquement s'adresser aussi à l'autre. Et ce n'est pas juste une question de phonétique. Ces deux-là ont fusionné à un tel point, que Mr To ne regrette pas les atermoiements d'Alain Delon qui devait être le personnage de Costello – le nom du Samouraï dans le film de Melville – et qui s'est ensuite retiré d'un projet dont il n'avait pas le contrôle. Commentaire du réalisateur hongkongais : " Tout ce que je peux dire au sujet d'Alain Delon, c'est que c'est trop tard ". "Vengeance" est un polar à la sauce hongkongaise, c'est-à-dire que l'arsenal d'armes à feu y est pratiquement un personnage à part entière. Dans un Hong Kong le plus souvent nocturne, Costello, un restaurateur français, engage trois membres d'une triade pour retrouver les tueurs à gages qui ont assassiné son gendre, ses deux petits-fils et blessé sérieusement sa fille (Sylvie Testud).

 

Comme le "Samouraï" de Jean-Pierre Melville, Costello est un solitaire, qui parle peu, et au passé quelque peu obscur. "C'est la première fois que je me rendais à Hong Kong, a expliqué Johnny Hallyday. J'étais complètement perdu. Peu de gens comprennent l'anglais, alors pensez-vous le français... Cela m'a beaucoup aidé pour mon personnage. C'est vrai que je dégage l'impression de quelqu'un de solitaire. J'ai traîné toute ma vie l'absence d'un père. Cette solitude je la porterai toujours. Aussi lorsqu'on vous donne à jouer un personnage tel que Costello, vous ne pouvez que vous servir de votre vécu. J'ai passé ma vie très entouré. Mais les gens les plus entourés sont souvent ceux qui sont les plus seuls ". Les longs adieux du chanteur à la scène pourraient annoncer une renaissance de l'acteur. Johnny l'a beaucoup entonné ces derniers jours : "J'arrête la scène pour le cinéma". Et cela pourrait se réaliser sous la férule justement de Johnnie To, qui préparait bien avant "Vengeance" un remake du "Cercle rouge" de Jean-Pierre Melville, et souhaiterait offrir à Johnny Hallyday le rôle tenu par Montand dans la version originale. Et qu'apprend-on dans le Libération de samedi, dont Johnny faisait justement la une, que l'idole des jeunes avait été contacté à l'époque par Melville qui lui avait proposé le rôle que jouera ensuite Gian Maria Volonte, préféré pour des raisons de coproduction avec l'Italie.

Johnny s'en est remis, quoiqu'aucun des films qu'il a tournés par la suite, avec Godard, Costa Gavras ou Leconte, cet "Homme du train" pour lequel il a une certaine tendresse, ne l'ont véritablement pas remis sur les rails d'un vrai succès au cinéma, hors les films dans lesquels il joue son propre personnage ("Podium"). Et si l'on découvrait soudainement qu'il y a en Johnny un reste de mélancolie dans le regard, une attitude, une sincérité, une simplicité, enfin quelque chose de Clint Eastwood.

 

Richard Pevny

 

Cannes : Jacques Audiard, c'est du brutal !

Ce film parle de pouvoir, de filiation, de transmission. "Un prophète" du réalisateur français Jacques Audiard, évoque en 2 h 30 le milieu carcéral dans ce qu'il a de plus brutal. Ce n'est pas un hasard si l'un de ses scénaristes, Abdel Raouf Dafri, est aussi l'un de ceux qui ont écrit le diptyque "Mesrine". Jacques Audiard est le fils du légendaire réalisateur et scénariste Michel Audiard qui a offert entre autre au cinéma policier des dialogues que les cinéphiles aiment citer entre eux comme l'on dirait quatre vers de Verlaine. Jacques Becker et José Giovanni ont évoqué avant lui cet univers carcéral avec la même acuité. Orphelin et analphabète, Malik, 19 ans, est envoyé en Centrale pour purger six ans de prison. Sans ami, sans protection, il tombe sous la coupe des Corses, le clan le plus nombreux derrière les barreaux, qui vont l'utiliser pour éliminer un témoin gênant en attente de procès. Dès lors, Malik accomplit pour Lucciani leur parrain -extraordinaire composition de Niels Arestrup- plusieurs missions. La prison est aux mains des Corses, tant du côté des taulards que des matons, ce que va apprendre Malik. Le jeune homme fait son chemin, comme l'on prépare son entrée dans le monde ; pour lui, ce sera le monde des truands. Il apprend à lire, créé ses propres réseaux, organise des trafics, troque sa protection auprès des Corses contre celle des barbus désormais les plus nombreux. Entré quasi vierge, il en sortira n'en doutons pas caïd. "Ce qu'il peut apprendre à l'intérieur lui servira à l'extérieur", souligne Jacques Audiard qui traite la prison "comme une métaphore de la société".

 

Reste que le cinéaste ne nous livre pas une étude sociologique de l'univers carcéral, ne s'abîme pas dans le fait de société. "Aujourd'hui, si l'on aborde un film sur la prison, on a soit le documentaire, soit l'image que renvoient de la prison les séries américaines avec des stéréotypes qui ne nous appartiennent pas", dit le réalisateur. L'histoire oppose "un milieu constitué mais vieillissant, dont les structures sont vermoulues", dit le réalisateur, à un autre milieu lui aussi fermé et qui lui aussi a sa propre langue, sa propre culture, et "qui annonce un nouveau prototype de criminels", ajoute-t-il. Quand on évoque devant lui le cinéma américain et son influence, le réalisateur de "Regarde les hommes tomber" et "De battre mon coeur s'est arrêté", dit que l'on peut aussi voir "Un prophète" comme un western, "un Liberty Valance mais sans John Wayne".

 

Dans "Un prophète", Tahar Rahim dans le rôle de Malik fait des pas plutôt prometteurs sur grand écran. Cet ancien élève de l'Université Paul Valéry à Montpellier section cinéma, Jacques Audiard l'a découvert dans la série télévisée "La Commune". "Il était à l'arrière d'une voiture que je conduisais. Je le regardais certain à ce moment-là qu'on travaillerait ensemble". Le film se déroulant en très grande partie en prison, Jacques Audiard en a visité plusieurs, "le modèle Giovanni", dit-il. Trop, anciennes. Et comme il lui était impossible de tourner dans des maisons d'arrêt en activité, la production en a fait construire le décor d'une, non pas modulable comme cela se fait, mais en dur. Dur comme l'est devenu Malik à la fin, après une traversée quasi biblique du désert 40 jours et 40 nuits au mitard. On peut alors y voir un acte rédempteur.

Richard Pevny

 

 

Sophie Marceau et Monica Bellucci : une bouffée de glamour sur la Croisette

Elles ont quoi ? Une scène ou deux ensemble... Et pourtant à partir de ce mince constat, "Ne te retourne pas" de la réalisatrice Marina De Van agit comme un fort magnétisme sur le spectateur. Soyons méchants : sans elles deux, ce film qui traite de schizophrénie à deux balles, ne vaudrait pas tripette. Frustrés par un manque total de glamour depuis le début de ce festival, les journalistes, dont la majorité ont semble-t-il détesté "Ne te retourne pas", se sont pourtant rués à la conférence de presse des deux stars, sans doute parce que les étoiles comptent plus que le ciel qui les renferme. On pardonne tous ses écarts à une Isabelle Adjani, justement parce qu'elle est Isabelle, et quand elle pleure dans un mauvais film ("Toxic affaire") avec plan rapproché sur la boîte de kleenex, on essuie discrètement une larme. Alors pensez-vous, Monica -c'est à tu et à toi avec elle quand elle répond à vos questions- peut tourner n'importe quelle niaiserie avec Bruce Willis ou être la Marie Madeleine de Mel Gibson, elle est pour nous la Bellucci, et Sophie -vous permettez que je vous appelle Sophie- peut incarner une Belphégor de pacotille, notre coeur fait boum quand notre regard la rencontre sur les abribus enveloppée d'une fragrance dont elle est l'égérie.

Elles sont arrivées sur la Croisette précédées d'une photo de leurs nudités quasiment fondues l'une dans l'autre à la une d'un hebdo people. "Quand j'ai raconté que j'avais tenu Monica nue dans mes bras, j'ai vu les yeux des gens s'ouvrir comme des soucoupes", rapportait Sophie Marceau dans les pages intérieures. Et pour que nos yeux s'écarquillent encore plus, Monica Bellucci à son tour déclarait : "Moi, je laisse parler ma sensualité de manière très italienne, je vis mon corps avec beaucoup de liberté". A la question : pourquoi le festival avait-il invité, même hors compétition, un film tel que "Ne te retourne pas", la présence de nos deux icônes à Cannes en était la réponse la plus manifeste. Hier donc, durant les quarante-cinq minutes de leur conférence de presse commune -au trio de femmes s'était joint Andrea Di Stefano, ce veinard-, on baignait dans la déclaration d'amour : de Sophie à Monica ("Elle a une présence, une densité"), de Monica à Sophie ("C'est une femme, une actrice qui m'inspire"), d'un journaliste brésilien à Monica ("Vos yeux, rien que vos yeux").

Marina De Van 38 ans, spécialiste de Kant, scénariste de François Ozon sur la plupart de ses films, a été impressionné "une demi-journée" de tournage par ces deux stars. "Ensuite, on se lance... Je me sentais synchronisée même physiquement avec elles".

Pour ce film qui évoque les blessures de l'enfance et la quête d'identité, et dont la sortie est annoncée pour le 3 juin, le Festival de Cannes aura été une opportunité exceptionnelle. Même avec une projection à 0 h 30 avec montée des marches en nocturne de ses deux actrices, dans une tenue dont elles réservaient la surprise au public. Cette nuit, on s'est sans doute couché très tard sur la Croisette, et ce n'était pas pour la nuit des musées. Les deux Vénus qui ont foulé le tapis rouge à une heure où beaucoup sont dans les draps de la nuit, n'étaient pas de marbre.

 

Richard Pevny

 

Cannes : Jane Campion brillante étoile

Jane Campion est une enfant du Festival de Cannes. En 1986, elle obtient sur la Croisette une Palme d'or pour "Peel", l'un de ses trois premiers courts métrages. En 1989, son premier long métrage, "Sweetie" est en complétion, le suivant, "Un ange à ma table" recevra sept prix à la Mostra vénitienne, et ce n'est qu'en 1993 que la réalisatrice néo-zélandaise revient à Cannes avec "La leçon de piano" qui se voit décerner la Palme d'or, la première à une femme. On ne pouvait la rater sur la photo du soixantième anniversaire, en 2007, seule femme Palme d'or au centre d'un aréopage masculin. Autant dire que cette année dans un jury majoritairement féminin, Jane Campion ne manque pas d'atouts, avec un film qui relate quelques mois dans la vie du poète anglais John Keats. Son dernier amour à Hampstead, un faubourg de Londres, entre 1819 et 1820, pour la jeune Fanny Brawne qui lui inspirera dans la réalité ses plus belles lettres d'amour, les dernières puisque le poète malade de tuberculose et sans argent, envoyé par ses amis se requinquer en Italie, décédera à Rome en février 1821. Il n'avait que 25 ans et ne connut la gloire qu'après sa mort. Le titre même du film de Jane Campion, "Bright Star" ("Brillante étoile") est emprunté à un poème que composa Keats pour sa bien-aimée. Voilà une magnifique mais tragique histoire d'amour à la Roméo et Juliette, quoique sans Capulet ni Montaigu. Une histoire belle, chaste et pure, sans sexe, ni voyeurisme. Juste de la passion et une retenue toute victorienne.

L'histoire qui se déroule en grande partie dans la maison d'Hampstead, est une ode à la poésie de John Keats, dont les vers sont comme une deuxième BO, agissent comme une musique envoûtante, inspiratrice pour le spectateur d'émotions. Les mots les plus passionnés ne sont-ils d'ailleurs pas échangés durant la séparation du couple, ce qui fait écrire à Fanny : "Nous ne pouvons pas avoir été créés pour supporter une telle souffrance". Et lui répond : "N'êtes-vous pas cruelle de m'avoir ainsi envoûté". On est dans la langueur, pas dans la longueur.

Parce qu'elle trouve les films historiques "un peu guindés", Jane Campion a choisi deux acteurs "intensément vivants". L'acteur britannique Ben Whishaw qui avait tenu le rôle de Jean-Baptiste Grenouille, le héros du "Parfum, histoire d'un meurtrier" de Tom Tykwer, n'avait pas juste le physique agréable, mais une diction à la hauteur du texte pour interpréter le rôle de John Keats, et nous rendre son trouble non pas distant et éthéré mais proche et communicatif. Quant à l'Australienne Abbie Cornish, déjà détentrice d'un joli palmarès dans son pays, elle a apporté sa fraîcheur, sa légèreté et de cette profondeur que l'on déniait aux femmes dans la société bien pensante de cette époque-là.

 

Richard Pevny