19/07/2009

"Antichrist" : les rêves en désordre de Lars von Trier

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Si l'on peut reconnaître une qualité au réalisateur Lars von Trier, c'est qu'il ne laisse personne indifférent. On l'aime ou on le déteste, sans concession. On ne connaît que Jean-Luc Godard pour diviser ou rallier aussi radicalement la critique et le public. On attendait avec impatience et curiosité le quatorzième long métrage du cinéaste danois, on n'a pas été volé. Il est vrai que ce dernier est un peu un enfant gâté de la Croisette. Deux de ses films y ont obtenu un grand Prix ("Element of crime" en 1984 et "Breaking the Waves" en 1996), "Europa" s'est vu décerner en 1991 le Prix du jury et "Dancer in the dark" a été Palme d'or en 2000. Après Bjork et Nicole Kidman, c'est à Charlotte Gainsbourg d'être le jouet moins des fantasmes du cinéaste que de ses obsessions. Le corps féminin est on ne peut moins malmené dans "Antichrist", film qui pêle-mêle évoque la chasse aux sorcières, les tourments physiques que l'Eglise, grande misogyne devant l'Eternel, et les puissants leur faisaient subir, sous prétexte qu'elles représentaient le mal, la perte irréparable d'un enfant, la culpabilité, et deux ou trois désordres pyschologiques.

"Antichrist", Lars von Trier l'a écrit à la sortie d'une dépression, comme thérapie, et voir si après une telle épreuve, il pouvait encore écrire un film, ce qu'il a fait mais sans enthousiasme particulier. Dans une "confession" publiée dans le dossier de presse du film, Lars von Trier note que le tournage lui-même a suivi un mode opératoire inhabituel. "Des scènes s'ajoutaient sans raison. Les images étaient composées en dehors de toute logique ou de toute réflexion dramatique. Elles provenaient souvent des rêves que je faisais à l'époque ou de rêves que j'avais faits à une époque antérieure de ma vie".

Pourtant, tout le début du film, en noir et blanc est d'une beauté tragique et éthérée. Sur l'air de "Lascia ch'io pianga" du "Rinaldo" de Hændel, une voix de haute-contre accompagne les ébats amoureux d'un couple cadré en plan serré. En fait, on ne voit que la jeune femme, la sueur qui perle sur son front, le rictus de plaisir qui déforme son visage, son regard dans le vague, et pendant ce temps, un tout jeune enfant, franchit la barrière de sécurité de l'escalier, le descend, s'avance vers la fenêtre, balançant un nounours au bout de sa petite main, s'approche de la baie vitrée derrière laquelle tombe une neige drue, en franchit le chambranle et souriant une dernière fois à ses parents s'élance dans la vie. C'est une scène surprenante, assez difficile à encaisser. Le couple en deuil se retire à "Eden", dans un chalet où elle a passé avec son enfant son dernier été, et où lui (Willem Dafoe le Jésus de "La dernière tentation du Christ" de Martin Scorsese en 1988, un beau scandale dans les bénitiers) va tenter de ramener dans son monde une épouse qui n'est plus de ce monde. Elle sombre peu à peu dans la folie, une folie qui va connaître un épisode furieux, mais le terreau était déjà là, préparé l'été précédent, prêt à l'emploi.

S'y entremêlent les visions cauchemardesques d'un Jérôme Bosch, et les images médiévales de tortures, de mutilations, comme si le péché, particulièrement le péché de chair, s'absolvait dans le démembrement du corps. Une scène d'automutilation du sexe avec une grande paire de ciseaux a choqué une partie des festivaliers à Cannes, et l'on vous épargne la description du type de supplice – hors manuel – qu'elle lui réserve.

En recevant son prix d'interprétation, ne serait-ce que pour avoir eu le courage d'accepter un tel rôle, un rôle traumatisant, même avec l'aide d'une doublure, Charlotte Gainsbourg a remercié son réalisateur qui lui a permis, a-t-elle presque susurré, de vivre "l'expérience la plus intense, la plus douloureuse et la plus excitante" de sa carrière d'actrice.

 

Richard Pevny

 

 

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