19/07/2009

"Bancs publics" : un générique de 86 acteurs

195_low.jpgLucille, secrétaire (Florence Muller), et fil rouge de cette comédie, arrive à son bureau où elle découvre, accrochée sous une fenêtre de l'immeuble d'en face, une grande banderole noire sur laquelle est inscrit : HOMME SEUL. Un appel au secours, une plaisanterie, un truc de dragueur... Cette manifestation, qui sait d'un désarroi profond, ne laisse pas Lucille et ses deux collègues indifférentes. Petit à petit, chacun dans la boîte débarque dans ledit bureau, sous quelque prétexte, pour apporter son commentaire au fait insolite du jour. Lucille est chargée par son patron de percer le mystère, mais personne ne répond à son coup de sonnette, sauf un voisin parano (Bernard Campan). Au déjeuner, elle descend dans le square voisin où des retraités s'adonnent au jeu de jacquet (Claude Rich et Michel Aumont), des passionnés de bateaux télécommandés (Didier Bourdon) refont les batailles navales de leur enfance. Passent des amoureux dépités, éconduits ou comblés. Une ex-prof (Nicole Garcia) croise l'un de ses anciens élèves (Vincent Elbaz), ne manquant pas de lui rappeler le cancre qu'il était et le pauvre type qu'il est devenu. Plus loin, un clochard s'époumone : "Où êtes-vous Poiret et Serrault ?". Ces allers et venues se poursuivent au Brico-Dream, la surface de bricolage où l'on doit trouver ce que l'on veut, pas toujours ce que l'on cherche. L'un des employés (Denis Podalydès), carbure en douce au "fish pool" un produit dopant pour poissons rouges. On y croise des acheteurs indécis (Catherine Deneuve), maniaques (Pascal Legitimus, ce qui fait trois "Inconnus" au générique) ou d'une autre planète (Michael Lonsdale), autant de portraits touchants et amusants, que Bruno Podalydès a pris du plaisir à brosser, mais qui ne répondent pas toujours à une logique scénaristique. L'homme seul s'y trouve peut-être, lui aussi à la recherche de son bonheur... Comme le dit la retraitée Solange Renivelle (Josiane Balasko), à qui ses collègues ont fait cadeau d'un bocal à poissons rouges, "pour être triste, il faut avoir connu un grand bonheur".

Après "Versailles rive gauche", réalisé en 1991, et "Dieu seul me voit" (Versailles-chantiers) en 1996 – deux films qui ont pour point commun les gares de Versailles -, le réalisateur Bruno Padalydès, à la manière d'un ethnologue, poursuit l'exploration de sa ville natale, et par là de son enfance et son adolescence, convoquant devant la caméra une bonne partie du cinéma français – 86 acteurs, de Thierry Lhermitte, Julie Depardieu, Pierre Arditi, Chiara Mastroianni, Emmanuelle Devos, Elie Semoun... -, pour une scène, quelques minutes, juste du plaisir. Trois tableaux composent "Bancs publics" (Versailles rive droite), le bureau, le square public, le magasin de bricolage. Le ton se veut burlesque, mais les scènes répétitives, sur le thème de la solitude en milieu urbanisé. Le tout finit par former un film de 1 h 50, un peu longuet sur l'état de notre société, une vision de notre humanité, dans une dimension poétique à la Jacques Tati où les outils de bricolage les plus sophistiqués sont livrés à eux-mêmes. On retiendra que le magasin de brico, où officie en homme orchestre le réalisateur lui-même, aurait pu constituer un film à part entière.

« Je sais que le film est long, même si au montage j'ai coupé vingt-cinq minutes. Pas plus, sinon je touchais au nerf de la dent. Il fallait qu'il y ait une sorte de fatigue, que le spectateur soit éprouvé. Voilà, j'ai fait un film chiant dans lequel l'ennui est accepté », vous dit Bruno Padalydès attablé au bar du cinéma le Panthéon, dont Catherine Deneuve a inspiré la décoration. « La scène avec Catherine Deneuve très attachée à sa vieille armoire me touche beaucoup. Elle adore chiner. Ces objets qui nous survivent, j'en ai beaucoup amenés sur le tournage. Chiara Mastroianni a inventé le concept de lunette de WC phosphorescente. Je ne suis pas sûr qu'elle l'a fait breveter ». Concernant la palme du casting le plus long du cinéma français... « Il y en a juste un trentième. L'idée n'était pas de faire mes courses et remplir mon caddie d'acteurs. Dans "Bancs publics", un personnage n'existe qu'avec l'acteur qui le joue ». Evoquant ses influences, il vous cite Tati, Tintin, Truffaut, Renoir et tant d'autres. « La marmite dans laquelle on est tombés petits avec Denis. Je ne me suis jamais dit : plus tard, je ferai du cinéma. Enfants, nous avons tout joué. Le parc de Versailles était notre scène de théâtre ».

« Il y a des metteurs en scène qui sont dans le rejet de leur film, moi, j'aime tout, même ce que j'ai coupé ».

 

Richard Pevny

 

 

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"No pasaran", un sud-ouestern en Ariège

275_low.jpgL'un est d'Oléron-Saintes-Marie, l'autre est toulousain, "né à Balma", précise-t-il. Eric Martin et Emmanuel Caussé viennent de réaliser "une comédie canard gras" en Ariège, un western paysan sans mort par balles, sinon politiques, dans l'air du temps (hier comme aujourd'hui) avec élus corrompus et paysans résistants. D'où le "No pasaran" gueulé par la plus fêlée de tous ces contestataires, Inès "éco-terroriste" interprétée par Rossy de Palma, actrice emblématique de Pedro Almodovar. Ajoutez-y un avocat américain (Murray Head) qui a fait son trou en Ariège et pourrait voir d'un mauvais oeil une autoroute passer dans son champ de vision, sa fille, Scarlett (Elodie Navarre), une artiste excentrique et au demeurant fort jolie, et vous avez les principaux acteurs (plus la participation involontaire d'Eddie Murphy) d'une tragi-comédie comme le cinéma les aime, pour peu que le scénario tienne la route. Il est vrai que dans le cas de "No pasaran", c'est plutôt une autoroute qui va défigurer le paysage et la ferme de Maxence (Cyril Lecombe), un éleveur de cochons aux jambons appréciés. Maxence doit se sacrifier pour le bien de son cousin concessionnaire de 4X4, c'est-à-dire au profit du désenclavement de la vallée. Sauf "qu'une route n'a jamais désenclavé une vallée", dit Eric Martin. Car rien dans "No pasaran" n'est invraisemblable. Question cicatrice, la vallée d'Aspe, que connaît bien Eric Martin, en a été dotée d'une belle, sans contre-partie, pas même économique. Combien d'automobilistes pressés quittent les autoroutes pour goûter aux produits des terroirs ? Pourquoi s'arrêteraient-ils en Ariège, pour quelques fromages de brebis, quand les attendent les rayons bien garnis de discounters andorrans...

Aussi, leurs 36 jours de tournage, nos deux réalisateurs sont allés les passer en Ariège, "mon jardin d'enfance", dit Emmanuel Caussé, où "tout était dans un périmètre raisonnable", ajoute Eric Martin. Ils y ont trouvé non seulement un décor, mais des personnages bien trempés, suffisamment pour remplir le stade lors du match de rugby. "Il y a des figures qui ne s'incarnent pas", dit Eric Martin. Jusqu'à Jeanne, 94 ans, la grand-mère de Maxence, qu'ils ont repérée au col de Port où elle regardait passer les coureurs cyclistes.

Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'était l'intrusion du politique sur leur plateau. A peine arrivés en Ariège, "nous avons reçu un coup de fil des Renseignements Généraux nous demandant comment nous savions pour le projet d'autoroute". Quant au président du conseil général, il s'est à ce point reconnu dans le personnage du député-maire "qu'il nous a interdit de tourner sur «ses» routes", souligne Eric Martin. Et Emmanuel Caussé d'ajouter : "Même la gendarmerie officiellement nous a ignorés. Les gendarmes venaient de leur propre chef sécuriser le tournage". La fameuse autoroute ariégeoise, c'est le futur axe Amsterdam-Barcelone par la vallée d'Ax-les-Thermes. Autant dire que le film a réveillé la contestation et chauffé les esprits. "Le président du conseil général a les oreilles qui sifflent", dit Emmanuel Caussé, qui avec son compère est allé présenter "No pasaran" aux Ariégeois ravis. "On nous a même demandé une version catalane, histoire de fédérer l'autre côté", ajoute le réalisateur. Autre pomme de discorde, l'ours qui fait dans le film une sortie remarquée. C'est leur côté cynique à nos émules du professeur Choron. Leurs goûts, assurent-ils, viennent de la comédie italienne, leur référence absolue est Sergio Leone. En toute modestie. Reste qu'ils ont peaufiné quatorze versions de leur scénario, se sont battus pour imposer leur vision du film, leurs acteurs, leurs décors... "No pasaran", c'est pas de la gnognote.

 

Richard Pevny

 

 

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"Antichrist" : les rêves en désordre de Lars von Trier

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Si l'on peut reconnaître une qualité au réalisateur Lars von Trier, c'est qu'il ne laisse personne indifférent. On l'aime ou on le déteste, sans concession. On ne connaît que Jean-Luc Godard pour diviser ou rallier aussi radicalement la critique et le public. On attendait avec impatience et curiosité le quatorzième long métrage du cinéaste danois, on n'a pas été volé. Il est vrai que ce dernier est un peu un enfant gâté de la Croisette. Deux de ses films y ont obtenu un grand Prix ("Element of crime" en 1984 et "Breaking the Waves" en 1996), "Europa" s'est vu décerner en 1991 le Prix du jury et "Dancer in the dark" a été Palme d'or en 2000. Après Bjork et Nicole Kidman, c'est à Charlotte Gainsbourg d'être le jouet moins des fantasmes du cinéaste que de ses obsessions. Le corps féminin est on ne peut moins malmené dans "Antichrist", film qui pêle-mêle évoque la chasse aux sorcières, les tourments physiques que l'Eglise, grande misogyne devant l'Eternel, et les puissants leur faisaient subir, sous prétexte qu'elles représentaient le mal, la perte irréparable d'un enfant, la culpabilité, et deux ou trois désordres pyschologiques.

"Antichrist", Lars von Trier l'a écrit à la sortie d'une dépression, comme thérapie, et voir si après une telle épreuve, il pouvait encore écrire un film, ce qu'il a fait mais sans enthousiasme particulier. Dans une "confession" publiée dans le dossier de presse du film, Lars von Trier note que le tournage lui-même a suivi un mode opératoire inhabituel. "Des scènes s'ajoutaient sans raison. Les images étaient composées en dehors de toute logique ou de toute réflexion dramatique. Elles provenaient souvent des rêves que je faisais à l'époque ou de rêves que j'avais faits à une époque antérieure de ma vie".

Pourtant, tout le début du film, en noir et blanc est d'une beauté tragique et éthérée. Sur l'air de "Lascia ch'io pianga" du "Rinaldo" de Hændel, une voix de haute-contre accompagne les ébats amoureux d'un couple cadré en plan serré. En fait, on ne voit que la jeune femme, la sueur qui perle sur son front, le rictus de plaisir qui déforme son visage, son regard dans le vague, et pendant ce temps, un tout jeune enfant, franchit la barrière de sécurité de l'escalier, le descend, s'avance vers la fenêtre, balançant un nounours au bout de sa petite main, s'approche de la baie vitrée derrière laquelle tombe une neige drue, en franchit le chambranle et souriant une dernière fois à ses parents s'élance dans la vie. C'est une scène surprenante, assez difficile à encaisser. Le couple en deuil se retire à "Eden", dans un chalet où elle a passé avec son enfant son dernier été, et où lui (Willem Dafoe le Jésus de "La dernière tentation du Christ" de Martin Scorsese en 1988, un beau scandale dans les bénitiers) va tenter de ramener dans son monde une épouse qui n'est plus de ce monde. Elle sombre peu à peu dans la folie, une folie qui va connaître un épisode furieux, mais le terreau était déjà là, préparé l'été précédent, prêt à l'emploi.

S'y entremêlent les visions cauchemardesques d'un Jérôme Bosch, et les images médiévales de tortures, de mutilations, comme si le péché, particulièrement le péché de chair, s'absolvait dans le démembrement du corps. Une scène d'automutilation du sexe avec une grande paire de ciseaux a choqué une partie des festivaliers à Cannes, et l'on vous épargne la description du type de supplice – hors manuel – qu'elle lui réserve.

En recevant son prix d'interprétation, ne serait-ce que pour avoir eu le courage d'accepter un tel rôle, un rôle traumatisant, même avec l'aide d'une doublure, Charlotte Gainsbourg a remercié son réalisateur qui lui a permis, a-t-elle presque susurré, de vivre "l'expérience la plus intense, la plus douloureuse et la plus excitante" de sa carrière d'actrice.

 

Richard Pevny

 

 

Ava Gardner : la bio

ava.jpg"Vous êtes une très jolie petite demoiselle. Vous devriez aller à Hollywood", lui avait dit Henry Fonda dans ce club de New York. Si sa soeur aînée, Bappie, n'avait poussé la porte du studio de photos Tarr à l'angle de la 5e Avenue et de la 63e Rue, Ava Gardner, l'une des femmes les plus sensuelles à l'écran, aurait sans doute finit sa vie quelque part du côté de Wilson en Caroline du Nord, « heureuse et contente de mener une dure vie de labeur », écrira la star dans ses mémoires (1) terminées peu avant sa mort en janvier 1990 à Londres, à 67 ans, usée par l'alcool et le tabac, épuisée par une pneumonie, partiellement paralysée après une attaque en 1986. Elle avait été d'une insolente beauté, « irradiait d'une telle magnificence qu'elle suffisait à lui donner du talent » , écrit à son tour Bertrand Meyer-Stabley dans "La véritable Ava Gardner" (2). Grâce à une photo en vitrine du studio de Larry Tarr, la jeune fille est repérée par un sergent recruteur de la MGM, et tourne un bout d'essai envoyé à Hollywood où George Sidney, le futur réalisateur de "Show Boat", le visionnant, aurait déclaré : « Dites à New York d'expédier la marchandise, c'est du premier choix ». Ava Gardner va donc partir pour la capitale du cinéma un contrat de sept ans en poche. A la MGM, elle alterne tournages, posant devant la caméra son corps parfait, son allure mystérieuse, comme un « objet de décoration », et romances. Mickey Rooney la fait rire quand il n'est pas au téléphone avec les bookmakers, le chef d'orchestre Artie Shaw est en adoration, Howard Hughes la fait secrètement surveiller et avec Frank Sinatra le mariage se révèle orageux. Mais c'est sur l'écran en noir et blanc qu'elle construit sa légende, en femme fatale de film noir dans "Les tueurs" de Robert Siodmak, « hanches ondulantes et (au) décolleté vertigineux, capable de flanquer le feu à la planète en restant adossée contre un piano » (1). N'être qu'une chose agréable à regarder, c'était peut-être un rêve de starlette, ce n'était pas celui d'Ava, qui avait du tempérament, le montra dans quelques productions majeures dont "La comtesse aux pieds nus" de Mankiewicz et "Pandora", son premier film en technicolor tourné à Tossa de Mar en Catalogne au début de 1950.

R. P.

 

 

(1) Presses de la Renaissance, 1991.

(2) Pygmalion. 250 p., 21,90 euros.

 

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