25/11/2009

Pour "A l'origine", Xavier Giannoli a fait construire 2 km d'autoroute

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C'est l'histoire d'un escroc multirécidiviste, voulant profiter de la générosité d'une petite ville à qui il promet la réouverture d'un chantier d'autoroute, fermé sur décision administrative, qui donnerait du travail à tout le monde. La maire du coin (interprétée par Emmanuelle Devos) y croit au point d'entraîner l'ensemble de sa commune dans cet irréalisable projet. Dans sa première version, celle qui a été montrée en compétition au Festival de Cannes, et cet été à Prades, "A l'origine" approchait les 150 minutes. Quand on le lui fait remarquer, Xavier Giannoli l'explique par les rebondissements, le nombre élevé de personnages. « Je suis producteur de mes propres films, j'en prends le risque parce que je crois que ce risque en vaut la peine », nous disait-il alors, avant de prendre ses ciseaux et de trancher dans le gras, couper une bonne vingtaine de minutes, alléger tout le début, et finalement constater que l'histoire s'en ressent beaucoup mieux.

Il est vrai que le tournage de ce film est un peu à l'image de son sujet, car il a fallu à Xavier Giannoli construire lui aussi son bout d'autoroute. Ce ne fut pas toujours une partie de plaisir, notamment quand le réalisateur s'est retrouvé en panne de gros oeuvre. La société pressentie pour édifier le "décor", s'était désistée. Xavier Giannoli part alors à la recherche d'un remplaçant et tombe sur Raymond Legrand, un gros du BTP au pays des Ch'tis. "Je vais te la construire ton autoroute", lui assure ce dernier. Avec ses engins et son personnel. « J'avais envie de tourner dans le nord pour ses paysages de western, des paysages épiques », nous dit le cinéaste attablé place de la République à Prades durant le 50e Festival des Ciné-rencontres, dont il était mi-juillet l'un des invités. Un paysage dans lequel il n'était pas « techniquement difficile de construire deux kilomètres d'autoroute », ajoute-t-il.

 

C'est dans le Nouvel Observateur sous la plume de son ami Jean-Paul Dubois, que Xavier Giannoli a découvert l'histoire de ce type qui monte dans la Sarthe un faux chantier d'autoroute, redonnant espoir, même faux, à toute une ville économiquement sinistrée, et dépassé par son escroquerie se démène pour en assurer la finition.

« J'ai appelé à Dijon le juge – Laurent Lèguevaque – qui avait instruit cette affaire. Il me donne les autorisations pour que je rencontre l'escroc en prison. On s'est vu plusieurs fois. Mais très vite quelque chose s'arrête, le dialogue avec cet homme ne me suffit pas. Pour faire exister cette histoire il va falloir que je trouve une trame romanesque qui va exprimer la vérité du personnage. Je commence à écrire, le juge me servant de repère, lui-même acceptant de jouer dans le film son propre rôle ». Aussi, le tournage lui-même commence à ressembler à l'histoire qu'il est censé mettre en scène, une entreprise pharaonique. « On a vraiment construit cette autoroute ! », lâche presque fier Xavier Giannoli. Un péplum dans lequel les gros engins de chantier remplaceraient les hordes d'ouvriers égyptiens empilant les blocs de pierre de la pyramide de Kheops. « Tourner un péplum, j'adorerais ça », confie le cinéaste qui fut assistant de Tinto Brass sur l'un de ses films à Cinecitta. Dans les dernières scènes, Philippe Miller – un nom assez commun dans les romans de Jean-Paul Dubois -, à qui François Cluzet prête sa fragilité, trouve sa propre humanité, et rend compte aux siens qu'il n'est pas juste un pauvre type. « Pour la première fois de ma vie, j'étais quelqu'un », dira le vrai protagoniste au juge en guise de confession.

"A l'origine" est le quatrième long métrage de Xavier Giannoli sous la bannière des Films du Carrosse fondés par François Truffaut, dont les bureaux, rappelle-t-il, donnent sur la maison de Jean Renoir. Mais Xavier Giannoli n'a pas pour autant installé son propre bureau dans la pièce qu'occupait le réalisateur de "La nuit américaine". N'empêche, le souvenir de Renoir, un lieu habité par la présence de Truffaut, cela participe de sa réflexion sur le cinéma. Lui-même a été un peu critique, « très gentil, très positif », écrit plusieurs courts métrages avant d'obtenir en 1998 la Palme du court pour "L'interview" – un journaliste se rend à Londres pour tenter d'interviewer Ava Gardner – sous la présidence de Martin Scorsese.

Un dernier mot pour Gérard Depardieu, celui qui dans "Quand j'étais chanteur", lançait : "Je suis le Massif Central", et qui, à Xavier Giannoli dans ses moments de doute, martèle : "Ne lâche rien". « Il était prêt à conduire l'un de ces camions, ça me changera disait-il. Il est disponible, enthousiaste. Avec lui, passe quelque chose de la mythologie du cinéma. J'ai tout fait pour lui donner la chance d'exprimer ce qu'il y a de plus grand en lui ». A la fin, quand les voitures de police et de gendarmerie cernent nuitamment le chantier, alors que Philippe Miller s'est réfugié tout en haut d'un échafaudage, alors le romanesque l'emporte sur le fait divers, le cinéma des grands espaces sur le cadre étriqué de l'information télévisuelle. « Je ne filme pas des camions, je filme des sentiments », nous dit Xavier Giannoli. Regarder les gens à hauteur d'homme, c'est ce qu'il y a dans mon cinéma ».

 

R. P.

 

 

21:54 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0)

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