21/03/2010

Une exécution ordinaire

Il y a la stature, un peu lourde, la démarche pesante, le visage marqué, constellé de taches de vieillesse. C'est Staline à n'en pas douter. Et derrière ce masque-là, dur, obtenu après trois heures de maquillage, il y a un acteur connu, à la voix identifiable. Or, même la voix est ici autre, différente. La voix de Staline, on la connaît très peu. Tant mieux, parce que le film est en français. André Dussolier campe donc un Staline reconnaissable, plus que Michel Bouquet en Mitterrand, qui était surtout vécu de l'intérieur, ou un Bruno Ganz en Hitler. André Dussolier a retrouvé sa voix de Dussolier lorsqu'il évoque devant nous la voix de Staline, cet « élément fantasmé, quelque chose qui ajoute à la crédibilité du personnage, qui vient presque organiquement du comportement que je peux avoir de Staline, de la manière d'être, du fait que la voix qui va me venir est cohérente avec la manière de parler, le rythme, la respiration de Staline, la manière de marcher, cette manière doucereuse qu'a le tyran d'être familier ». Et de dire dans la foulée à cette femme, qui est à la fois celle qui le sauve et sa victime, des paroles terribles. « Il a une manière de traiter l'être humain comme quantité négligeable », ajoute l'acteur qui a approché au plus près "le petit père des peuples".

Cette femme, c'est Anna, urologue magnétiseuse dans un hôpital moscovite, harcelée par son chef de service qui lui promet sa protection contre des faveurs. Anna est mariée à un physicien, Vassili (Edouard Baer). A l'automne 1952, en plein complot des blouses blanches, inventé par Staline pour se débarrasser des médecins juifs, dont son médecin personnel, Anna est appelée secrètement auprès du tyran bien malade. Trop de temps passé à table, trop d'alcool, de tabac. Ses artères sont bouchées, il tient à peine debout. « Cet homme qui souffre a besoin de l'autre, en même temps il n'en a rien à faire de l'autre », dit André Dussolier. Personne ne doit jamais savoir. Elle-même se sent condamnée, vit avec cette peur d'être à tout moment déportée, de disparaître. D'ailleurs, quand Staline aura l'attaque cérébrale qui l'emportera, après un ultime dîner avec ses proches dont Khrouchtchev, on le laissera agoniser plus de 48 heures, personne ne voulant pénétrer dans la chambre-bureau sans ordre de... Staline et les médecins émettre un quelconque diagnostic. « Il y a une scène qui a été coupée dans le film, dit Dussolier, où l'on voit Béria lui cracher au visage, pensant qu'il est mort. Or, Staline entrouvre un oeil et Béria dit : pardon maître, c'est l'émotion, les larmes ont jailli de mes yeux ». On voit à la fin cette foule de Moscovites en pleurs qui défilent devant le catafalque comme soutenu par une montagne de couronnes mortuaires. Et dans le cercueil ouvert, le corps de Staline dans son uniforme militaire. Mais si les images sont bien de 1953, c'est André Dussolier qui se superpose à Staline. C'est de la manip, mais le personnage est lui-même manipulateur, jouant au chat et à la souris avec ses victimes potentielles. L'acteur a « improvisé une manière d'être Staline », avec «cette sorte d'embonpoint bonhomme qui peut être rassurant et un oeil assassin inquiétant». Un type pas très grand, presque effacé sur les tribunes, mais à l'oeil de prédateur. « Ne jamais perdre de l'oeil la souris », dit-il amusé. La souris, c'est Marina Hands, ce quelque chose de slave dans son regard -elle est la fille de Ludmila Mikaël. « Tout l'aspect émouvant du film lui revient, dit encore André Dussolier, dans sa manière de vivre au millimètre près ce qu'elle peut ressentir face à ce que lui impose cet homme, et sa capacité à résister, à rester amoureuse ». "Une exécution ordinaire" est aussi fait de seconds rôles magnifiques : Denis Podalydès, en concierge un peu trop empressé et Tom Novembre, émouvant en directeur d'hôpital

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Richard Pevny

 

 

18:19 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

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