08/08/2010

Godard sans Godard sur la Croisette

Inviter Jean-Luc Godard en sélection, c'était s'assurer de sa personne pour une conférence de presse mémorable, l'année de ses 80 ans, où il serait seul face à la presse, peut-être l'une des dernières fois. C'était trop beau pour être vrai. Godard a décliné l'invitation avec des mots qui laissent rêveurs (1).
Godard filme la mer comme personne". On a pu lire cette ânerie, en début de semaine dernière dans un hebdo qui a souvent par le passé usé de la parole godardienne. Comme si la critique avait des trous de mémoire et oublié jusqu'à Fellini. Mais il est vrai que le paquebot Costa, sur lequel le cinéaste suisse entreprend sa croisière, n'est pas le Rex de légende de "Amarcord" et qui dans notre mémoire n'en finit pas de traverser nos nuits blanches comme des écrans de cinéma. On pourrait aussi citer la lagune du studio 5 de Cine Citta dans "Casanova" du même Fellini. Mais arrêtons les comparaisons, s'il y avait une once de cinéma dans ce collage qu'est "Film socialisme", la dernière activité de Jean-Luc Godard, faute d'avoir encore à raconter quelque chose de fictionnel. Entre Odessa, la Palestine, Naples, la Grèce à propos de laquelle il faut lire "Ellas" mais entendre "hélas" ou "Hell as", Barcelona pour la guerre civile espagnole vue comme une corrida à laquelle assisteraient en spectateurs Dos Passos et Hemingway entre autres, l'or de la Banque nationale espagnole emporté par les communistes, toutes les guerres, le NKVD et les nazis, tous les tortionnaires, Alger la Blanche et "Pépé le Moko", plus Balzac, Sartre, Bernanos, Aragon, Beethoven Eisenstein ou Welles, "Voyage en Italie", "L'espoir"... c'est à une croisière de la mémoire que voudrait nous convier Jean-Luc Godard. Ce n'est pas "la croisière s'amuse", même si les vrais passagers du Costa, filmés de ports en ports, semblent satisfaits de la bouffe, du casino et du bar.
Pour les spectateurs de la "première mondiale" de "Film socialisme" cela frise parfois l'indigestion d'images et de citations sans queue ni tête ("L'argent a été inventé pour pas regarder les hommes dans les yeux").
Ce ne pourrait être que du radotage de vieux cinéaste figé dans un même rôle, depuis qu'il lançait à Cannes en 1968, ce mot d'ordre : "Les films appartiennent à ceux qui les font", s'il n'y avait en outre une évidente mauvaise foi. Jean-Luc Godard se fout de nous, même s'il se trouvera des critiques pour louer son infatigable génie. On passe notre temps à râler contre les films nombrilistes qui n'ont rien à dire sauf l'ego de leurs réalisateurs. Avec "Film socialisme", nous sommes servis. Jean-Luc Godard voudrait passer pour le dernier révolutionnaire du septième art qui substitue selon le cas le verbe à l'image et l'image au verbe. Maître du slogan, de l'aphorisme, de l'ellipse, de la polémique, de la controverse, de la contradiction, il est un paradoxe à lui tout seul, quand dans une récente interview à Sud Rail magazine, il déclare : "Le cinéma ne se trouve plus nécessairement dans les films". On ne te le fait pas dire, Jean-Luc !
Richard Pevny

(1) "Avec le festival, j'irai jusqu'à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus (...) Suite à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes", lit-on dans ce document publié par Libération.


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