17/02/2011

Philippe Le Guay : “On vient au cinéma pour prendre conscience du monde”

femmes ixieme.jpgJean-Louis Joubert est agent de change. Il vit avec son épouse et ses deux garçons (en pension) dans un appartement haussmanien tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Fils de bourgeois lui-même, Jean-Louis Joubert est le digne fils de son père dont il a repris la charge. Sa mère vient de mourir. "Ma mère n’a jamais aimé personne», lâche-t-il. Comme un malheur n’arrive jamais seul, leur vieille bonne, Germaine, s’en retourne dans sa Bretagne natale. Par ses copines de bridge et de shopping, Suzanne Joubert engage Maria, une jeune et séduisante bonne espagnole.
Philippe le Guay (“L’année Juliette “, “Le coût de la vie “...) a largement puisé dans ses souvenirs le thème de son neuvième long métrage. Il a été lui aussi cet enfant d’agent de change, bercé par une bonne espagnole qui répondait au prénom de Lourdes. «Il paraît qu’elle m’habillait en blanc toute la journée. Quand on voit le film, on a l’impression d’un autre monde. Or, c’était il y a à peine cinquante ans...», dit le réalisateur, rencontré au Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier en octobre dernier, où “Les femmes du sixième étage” était présenté en avant-première dans le cadre de l’hommage à Carmen Maura.
Fabrice Luchini - c’est leur troisième film ensemble -, joue ce personnage de bourgeois un peu «éteint», souligne Philippe Le Guay. «En même temps, il est bienveillant, pas désagréable. Il a horreur des conflits, ne prend jamais de décision violente. La caractéristique de la bourgeoisie, c’est qu’elle est endormissante. Jean-Louis va découvrir un monde plus vrai, plus authentique, il va découvrir la solidarité, toutes choses qu’il ne connaît pas».
Il va surtout découvrir les femmes du sixième étage, ces chambres de bonnes à deux étages de son propre appartement. Où il va finir par s’installer après que son cœur ait chaviré pour la douce Maria.
«Je crois que le cinéma est fait pour faire le chemin vers l’autre, vers la vérité. Quand les enfants reviennent de pension, leur mère ne les embrasse pas. Alors que ces femmes du sixième n’arrêtent pas de prendre Jean-Louis dans leurs bras, de lui caresser les cheveux, lui faire des bisous. Fabrice a le regard émerveillé d’un enfant, comme s’il rencontrait toutes les mères possibles».
Fabrice Luchini est émouvant, attachant dans ce personnage peu bavard, mais observateur, amoureux d’un folklore, d’un univers, comme s’il était à la découverte d’une terre inconnue. Il est presque en retrait par rapport à ce qu’il peut débiter de paroles. «Vous savez, il est même capable d’enlever sa chemise. Il a une puissance et une liberté incroyables. Mais c’est un acteur. Il m’a dit: “C’est un rôle un peu somnolent pour moi, je n’aurai pas beaucoup à travailler “. Ça commence bien, me suis-je dit. Il a surtout ce côté enfantin dans le regard qui est la chose que j’adore chez lui. Son regard sur ces femmes, muet, pour moi était le pivot autour duquel s’organisait le film».
Il a face à lui, Sandrine Kiberlain, dans le personnage ingrat de la bourgeoise de service. «C’est une provinciale, dit Philippe Le Guay. Elle n’a pas vraiment tous les codes. Elle essaie d’être au niveau de ses amies qui sont un peu condescendantes avec elle. Elle sent bien que son mari a un trouble. Forcément ce doit être une rivale, une femme très riche, très belle, très parisienne. Elle ne peut pas imaginer qu’il a une inclination pour une bonne». Cela lui est inconcevable, c’est presque une insulte. «Il y a quelque chose d’épanoui qui se dégage de lui, qui fait scandale auprès de ses enfants, parce qu’il transgresse les lois. C’est François Truffaut qui disait que les enfants sont conservateurs».
Les femmes du sixième étage “est un film qui se situe plus près de Jean Renoir que de Sacha Guitry. «C’est quand même un des grands thèmes du théâtre depuis Molière et Marivaux», répond Philippe Le Guay qui casse un peu les codes tout en inventant un personnage, joué par Carmen Maura, chargé de remettre tout le monde à sa place.
«Je pense que l’on vient au cinéma pour prendre conscience du monde. On vient aussi pour se distraire bien sûr. Les films qui personnellement me touchent, ce sont les films qui montrent un personnage qui casse l’ordre pour arriver à trouver une nouvelle forme de réalité de lui-même, dit encore le cinéaste. Ces femmes, elles sont une sorte de fantaisie. Le sentiment que dégagent les acteurs dans un film, ce sont des émotions que l’on partage sur un plateau. Quand je les voyais arriver toutes les six, j’adorais les regarder parler entre elles à toute allure. J’étais au spectacle. J’avais la même euphorie que le personnage de Fabrice".
Interview recueillie par Richard Pevny

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