12/03/2011

L'impitoyable western des frères Coen

coen.jpgComme l'indique le titre du film et du roman éponyme, elle en a la petite Mattie. « True grit » c'est avoir du cran. Au pays des cow-boys sentant la selle de cuir tanné et le canasson épuisé par les longues chevauchées en territoire indien, où l'on obéit à la seule loi du Colt ou de la Winchester, Charles Portis, que ce premier roman fit entrer en 1968 dans la mythologie du vieil Ouest américain, qualifierait notre gamine d'insolente et de chipie. Il faut lire sa rencontre avec le colonel Stonehill, marchand de chevaux avec qui son père avait traité avant de se faire refroidir. On sait dès les premières pages que Mattie Ross n'a pas l'intention de s'en laisser remonter par les adultes.
Le film des frères Coen suit fidèlement le roman de Charles Portis ; ce n'est donc pas comme on l'a dit un peu trop facilement un remake de « Cent dollars pour un shérif » , précédente adaptation en 1969 de « True grit » par le vétéran du western Henry Hattaway, avec John Wayne dans le rôle du marshal Cogburn, qui lui valut l'unique Oscar de sa carrière. Autant le légendaire acteur des films de John Ford était droit dans ses bottes, autant Jeff Bridges marche à côté de ses pompes. Ça fait une sacrée différence !
Dans le film de Joël et Ethan Coen, comme dans le roman, Mattie Ross parle à la première personne. Nous sommes en 1870. Mattie Ross a 14 ans. Elle débarque à Fort Smith, ville-frontière de l'Arkansas avant l'inconnu, les terres sauvages qui seront réunies en 1907 dans l'Etat de l'Oklahoma. A Fort Smith, son père a été abattu de sang-froid, pour deux pièces d'or, par Tom Chaney à qui Ross avait offert un travail et un endroit pour dormir. « Les gens ne croiront pas qu'une fille de quatorze ans puisse quitter sa maison pour aller venger la mort de son père en plein hiver » , dit Mattie en voix off. Au western bien pensant de Hattaway, shooté au technicolor, les frères Coen substituent une version plus sombre, plus proche du roman, et de surcroît d'un Ouest plus violent. Tom Chaney s'est enfui dans les territoires indiens. Qu'à cela ne tienne, Mattie Ross va l'y faire poursuivre en engageant le marshal le plus coriace qui soit, Rooster Cogburn, un ivrogne, couvert de poussière qui sent le crottin. Un ranger texan (Matt Damon quasiment méconnaissable), arrogant, est aussi sur la piste de Chaney recherché au Texas pour le meurtre d'un sénateur. Et pour lui, une pendaison bien payée au Texas vaut bien une pendaison en Arkansas. Sauf que la petite n'en démord pas, elle veut ramener Chaney à Fort Smith. Il y a de la fessée dans l'air.
Sombre, mais pas toujours le western revu et corrigé par les frères Coen, qui injectent, comme d'habitude une bonne dose d'humour dans leur propos, aidés par les dialogues finement ciselés de Charles Portis : « - Je devrais te filer une paire de claques.- Et comment comptez-vous vous y prendre, vautré dans votre souille de cochon ? » Cela sent bon le whisky frelaté et le café bouilli.
Charles Portis, né en 1933 en Arkansas où il vit toujours, a écrit cinq romans. Les frères Coen les ont tous lus. On comprend qu'ils aient été séduits par ce mélange d'innocence représenté par une jeune presbytérienne, mais non moins insolente, qui côtoie le temps d'une chevauchée vengeresse la brutalité du vieil Ouest. Elle finit d'ailleurs à la fin du roman en vielle fille « revêche » « attachée à mon église et à ma banque ».
Joël et Ethan Coen font leur entrée dans le western avec un coup de maître. « True grit » est leur premier grand succès aux Etats-Unis. Et comme toujours, rien n'est sérieux chez les deux frangins de Minneapolis. « True grit » n'est pas plus un western parodique qu'un thriller en costumes d'époque. Ethan Coen évoque quant à lui la dimension « Alice au pays des merveilles » à cause de « l'environnement vraiment exotique et décalé pour nous » dans lequel évolue Mattie Ross.
Décalé, ce terme sied bien pour qualifier l'œuvre des deux cinéastes.
R.P.

16:56 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

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