22/05/2011

Critique élogieuse sous forme épistolaire

jacob.jpgCher Gilles Jacob. Chaque soir durant le festival de Cannes, aux alentours de 18h 45, on vous trouvera perché en haut des marches du Théâtre Lumière, hiératique, droit dans votre smoking noir, le regard du « guetteur » perdu sur la foule, tel un seigneur au balcon de son château, « un gentil sourire de Mona Lisa par instants au coin des lèvres » , écrit de vous Lionel Chouchon, qui a créé entre autres les festivals d‘Avoriaz, de Deauville et de Cognac (1). Depuis trente ans ou plus, vous régnez - mais ce n’est pas un pouvoir sans partage - sur le Festival international du film. On vous sait obstiné pour avoir tenu tête ou résisté aux uns et aux autres, les politiques, les producteurs, Hollywood et même les réalisateurs. Vous avez fait de Cannes le premier festival de cinéma au monde. Cannes n’a pas été seulement un découvreur, la liste serait trop longue, il a permis à des films, des cinéastes privés de liberté, de parole, de création, d’être entendus ou plutôt vus. Encore cette année. Quant aux Palmes d’or les plus contestées, sifflées, elles sont aujourd’hui pleinement reconnues. Mais vous avez raconté tout cela en 2009 dans un livre savoureux, « La vie passera comme un rêve ». Depuis que vous n’êtes plus qu’un honorifique président du Festival dont la voix reste écoutée, vous vous êtes souvenu de votre précédent métier, critique à L’Express. Ainsi, vous livrez une soixantaine de lettres rêvées à des gens de la profession, mais pas seulement - le chef d’orchestre Claudio Abaddo, la pianiste Martha Argerich, les écrivains Le Clézio, Truman Capote et même le maire de Paris font partie des heureux destinataires de cette correspondance imaginaire.
La plupart sont amoureuses, car elles sont toutes écrites à des personnes pour lesquelles vous avez de l’amitié, de la sympathie, de l’admiration. Même votre confession au Maréchal Juin raconte une éducation sentimentale dont le chef d‘état-major n‘est que le témoin indirect. Certaines sont obstinées. Cinq d’entre elles sont destinées à Juliette Binoche. Feu le président Mitterrand avait cette même pathologie pour laquelle on ne souhaite aucun remède. Je fus moi-même intimidé par cette porteuse de clé des songes la première fois que je la vis à la villa UGC sur les hauteurs de la Bocca où elle recevait la presse pour le film d’André Téchiné « Rendez-vous ». Cherchez pas, nous étions en mai 1985.
4 juillet 2010 : « Une jeune et jolie personne porte bonheur à un journaliste chaque fois qu’ils sont ensemble », écrivez-vous page 273. Vous vous doutiez que cela serait repris, que votre admiration, votre affection pour « ma chère Juliette » serait partagée. Voilà, c’est dit !
Et Rita ou devrais-je dire « Gilda ». Vous nous racontez l’avoir enlevée dans le hall de l’hôtel de Paris à Monte-Carlo. Vous lui avouez avoir vu le film de King Vidor trente-sept fois. « Un léger trouble sensuel nous reliait l’un à l’autre telle une formule chimique ». Comment faites-vous ? En 1981, mon premier festival, je cherchais comme un malade le numéro de chambre d’Isabelle Adjani au Majestic. Je l’a décrivais me scrutant, silhouette parmi d’autres sur la Croisette, derrière les lourds rideaux de sa suite. Mon imagination n’est aussi fertile. Et Gene Tierney, « aussi belle au-dedans qu’au-dehors ». Votre correspondance ne rapporte pas juste les rêveries d’un cinéphile amoureux de créatures longtemps inaccessibles, elle parle de films, d‘une autre dimension qui n’est pas, nous le savons, tous, la vraie vie, même si parfois elle s’en approche. Enfant, je m’étais glissé, le cœur battant, dans les coulisses de la salle paroissiale où j’espérais bien apercevoir le vrai Charlot. Tel le Woody Allen de « La rose pourpre du Caire » je ne cesse de passer d’une dimension à l’autre, entre fiction et réalité. En près d’un demi-siècle de fréquentation des cinémas, j’ai fini par confondre le jour et la nuit des salles obscures. Une nuit américaine sans fin.
Richard Pevny
« Le fantôme du capitaine » de Gilles Jacob. Robert Laffont. 341 p., 20 euros.
(1) "Mon papa Razzi" de Lionel Chouchon. Editions du Rocher.

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