14/04/2012

Des « Adieux à la Reine » bouleversants

Les adieux à la reine, adapté avec quelques libertés du livre éponyme de Chantal Thomas, raconte un désastre. La fin d'un régime enfermé dans ses certitudes, en la croyance que le pouvoir procède du divin, comme le fils du père. Au roi, à qui l'on vient d'annoncer qu'à Paris, une capitale dont se méfiait Louis XIV depuis la Fronde, au point de s'en éloigner de plusieurs lieues, le peuple ne réclame pas seulement du pain, mais aussi le pouvoir, Louis XVI - interprété par le cinéaste de « Des hommes et des dieux » Xavier Beauvois - a cette phrase qui ne manque pas de sel : « Le pouvoir est une maladie que l'on hérite malgré soi ».
Le film raconte en trois jours l'aube de la révolution. Le 14 juillet est une belle journée d'été, une journée remplie d'insouciance et d'ennui, comme les autres depuis que la cour s'est installée à Versailles voilà trois générations. Les courtisans y ont des problèmes de courtisans, c'est-à-dire en premier de logements. On s'entasse jusque sous les toits, on dort dans des soupentes, pour être au plus près de la cour, au cas où l'on aurait l'immense honneur d'être appelé pour l'un de ces rites qui, du petit lever au coucher de sa Majesté, règle l'étiquette depuis que feu le grand roi l'a instituée, même si Louis XVI s'y astreint le moins possible. Pour ces courtisans qui composent la cour, Versailles est une usine. On en hume - l'odeur ne devait pas y être très ragoûtante - la cuisine où s'entassent côte à côte sur les mêmes bancs autour de grandes tables, abbés, gouvernantes, palefreniers, jardiniers… tout un peuple de petites gens dont la subsistance dépend de la pérennité de la monarchie.
Le destin de Sidonie Sidonie Laborde est l'une de ces jeunes domestiques, attachée à la reine à qui elle fait la lecture. Marie-Antoinette a des envies, des désirs, qu'il faut servir à toute heure. Sidonie est toujours prête à aller chercher l'ouvrage adéquat dans la bibliothèque où officie un vieil historiographe (le délicieux Michel Robin) de la cour aussi poussiéreux que ses livres. On court beaucoup à Versailles, des kilomètres de couloirs, d'innombrables marches d'escaliers. Et quand l'on arrive essoufflée, parfois crottée, à la porte des riches appartements, c'est pour attendre ou être renvoyée parce que la reine, dont la patience n'est pas la première des politesses, dans l'intervalle a changé d'avis.Le 15 juillet, tout s'emballe. Dans la nuit, le roi a été réveillé. A Paris, l'on a pris la Bastille. « Le peuple est une matière inflammable » dit un courtisan. Affolée, la reine - Diane Kruger, son charmant petit accent, que l'on dirait sortie d'un tableau de madame d'Élisabeth Vigé Le Brun -, fait ses malles. Elle s'est mise en tête de rejoindre Metz. Mais comme l'on ne refait pas l'Histoire, même au cinéma, Marie-Antoinette va rester pour affronter le peuple en route, parce qu'un roi ne fuit pas devant ses sujets.
C'est Gabrielle de Polignac (Virginie Ledoyen belle ensorceleuse), l'amie, la confidente, l'aimée de Marie-Antoinette, en deuxième position derrière sa reine sur la liste des 286 têtes à couper, qui s'enfuit vers la Suisse, déguisée en servante et Sidonie, prête à tous les sacrifices pour sa reine, habillée en princesse honnie du peuple.
Les courtisans, sûrs de vivre dans un autre monde avec leurs minables petits secrets, leurs lamentables petits complots, leur envie « la chose la mieux partagée à Versailles » entend-on au détour d'une conversation, leur médiocrité érigée en étiquette, croiront jusqu'au bout qu'à Versailles rien ne pouvait leur arriver. Il faut les voir courir - Benoît Jacquot filme la scène de dos -, en se bousculant dans la Galerie des Glaces, pour être au premier rang lors de la sortie du cabinet du roi, et qui sait capter un signe, un regard de sa majesté qui les distinguera.
« Les adieux à la reine » est un film d'une beauté tragique. Un opéra dont les actes seraient filmés sur les lieux mêmes de la tragédie. Le crépuscule d'un règne sur le mode wagnérien et à l'intérieur de ce cadre, les adieux déchirants d'une jeune femme, reine de France, à son amie Gabrielle, sur le mode puccinien. Avec à la tête de l'orchestre, le virtuose Benoît Jacquot.
Richard Pevny

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