27/04/2012

« Plan de table » : un mariage, trois possibilités

Elle assume, c'est le film qu'elle voulait faire. « Il a de grandes oreilles et un gros nez, mais c'est mon bébé », dit-elle attablée dans le patio de ce restaurant d'Avignon. « Il y a des choses qui sont mieux que ce que j'imaginais sur le tournage, pour d'autres ce n'est pas aussi bien ». L'histoire est celle d'une jeune mariée prise entre un époux qui assure et rassure et un amant qui promet l'aventure mais ne s'engage jamais. Encore un mariage ! « C'était mon angoisse, répond Christelle Raynal. Pendant six mois j'ai observé tous les mariages où j'allais. Mais qu'est-ce qu'on peut s'emmerder dans les mariages ! Le truc, c'était de trouver ma marque, ne pas lasser sur le sujet. On prend des poncifs et on les traite à l'infini ».
De mariage, Christelle Raynal n'en propose qu'un, mais elle offre plusieurs possibilités, en rejouant les mêmes scènes avec un plan de table différent. Si vous n'avez jamais fréquenté une noce, vous ne savez pas l'angoisse que l'on a de se retrouver à côté de la vieille tante Léonce sourde comme un pot, ou de ce raseur de Germain, le cousin moi-je-sais-tout. Quand il suffit juste de se glisser dans la salle du banquet pendant que tout le monde prend l'apéro sur la terrasse et de changer quelques cartons de places.
« Je suis une fan absolue de l'effet papillon, comme dans « Un jour sans fin » (de Harold Ramis, 1993, ndlr). C'est un genre de narration que j'aime. J'ai écrit le film que je voulais aller voir ». Et de préciser : « Un mariage c'est un terrain de jeu incroyable ». A chaque nouvelle table « on peut inventer. Chaque personnage évolue en bien ou en mal selon la personne qui se trouve à côté de lui ». Le propre d'un acteur n'est-il pas « de se laisser surprendre ».
Un tournage de trois semaines, avec des acteurs aguerris à cet exercice, Elsa Zylberstein, Franck Dubosc, Audrey Lamy, Arié Elmaleh... « Le tournage pompe une énergie de fou, reconnaît Chrystelle Raynal. Les acteurs ont très vite déposé les armes et se sont laissés porter ». Il est vrai que même si c'est premier long métrage de fiction, Christelle Raynal à l'habitude des plateaux de tournage de publicités, celle de la Croix-Rouge avec Adriana Karembeu entre autres. « On m'avait prévenu : tu choisis bien ton équipe technique parce que toute ta concentration doit porter sur les comédiens. Tu vas être maîtresse d'école tu ne peux pas imaginer. Tu vas être bombardée de questions toute la journée. Ben oui, les acteurs sont des gens très inquiets, c'est normal, ce sont eux qui sont à l'écran. Et quand un acteur n'est pas bien à cause d'un détail, il faut gérer ce détail. J'ai fait en sorte que les gens s'entendent bien. Si je fais du cinéma, que ce soit une aventure humaine. Personne ne me connaissait. J'ai cherché à créer une famille d'un nouveau genre ».
« Plan de table » trouvera sa place dans la longue liste des mariages au cinéma, pas très loin d'ailleurs de « Mariages » de Valérie Guignabodet autre film choral. « C'est un film qui s'amuse avec le destin, comme si la vie nous donnait une chance trois fois de suite » dit encore Chrystelle Raynal. Pressée d'expliquer ce qu'elle aime dans le cinéma, elle lâche : « J'aime le chaud et le froid, le drôle et le pathétique, le ciné populaire et le cinéma d'auteur, Elsa et Franck ». Ça tombe bien, nous aussi !
Richard Pevny

15:25 Publié dans Critique, Film | Lien permanent | Commentaires (0)

Linda Bastide : "J'ai dormi avec Cary Grant"

« Il disait que j'étais la seule starlette qui n'ameutait pas les paparazzi pour être pris en photo avec lui quand nous étions ensemble, notamment avec Audrey Hepburn qui ne trouvait pas de chaussures à sa pointure, du 43 ». C'est ainsi que Linda la conduit chez Repetto qui avait créé pour Bardot ses fameuses ballerines. « Un soir, Cary me téléphone : Linda au secours ! Je vais mourir ! Il avait loué un appartement boulevard Saint-Germain. Je le trouve au lit, malade. J'appelle un médecin, je cours à la pharmacie. Il me supplie : je ne veux pas rester seul. Je m'allonge à côté de lui sur le lit. Le cinéma n'est pas fait pour moi, ça me rend malheureux, se plaint-il. Je portais un petit tailleur noir, tricoté ma grand-mère. J'étais quand même inquiète. Le lendemain matin, je me suis réveillée, Cary Grant à mes côtés ».

Linda Bastide, son étoile brille toujours

OBJ3062586_1_low.jpgElle aurait pu être une seconde Bardot, tant elle partageait à l'écran avec B.B. des traits de caractère communs, la candeur, la simplicité des jeunes filles dans le cinéma des années cinquante, celui de la « qualité française » pour employer un terme cher à François Truffaut, quand le cinéma était aussi la première distraction des Français. Elles furent toutes deux des starlettes, alors que ce diminutif ne veut aujourd'hui plus rien dire, sauf à Cannes, dix jours par an, comme on s'accroche à un vieux mythe. Brigitte sortait du Conservatoire, Linda de l'Education nationale. Elle fut même la plus jeune institutrice de France.
« Je n'avais aucune autorité sur mes élèves », explique dans la presse de l'époque, la jeune maîtresse de l'école communale de Bouisse dans l'Aude. De la même génération que ses potaches, j'eus sans doute été amoureux de la belle Linda, trop belle d'ailleurs pour qu'elle restât plus longtemps inconnue des salles obscures. A l'écran, elle fut Linda Vandal. Une fille native de Narbonne, à l'accent de la Clape, et aux longs cheveux dorés au soleil des Hautes-Corbières. En 1959, le cinéma s'étoffe d'une rivale pour Belinda Lee, beauté du Devon qui fait une carrière intense notamment dans le péplum italien, avant de perdre la vie sur une route de Californie à l'âge de 25 ans.
Le film qui réunit Linda et Belinda, s'appelle « I Magliori », il est réalisé par un ancien assistant de Luchino Visconti. Deux ans avant « Salvatore Giuliano » qui va l'imposer dans le cinéma politico-policier italien, Franceso Rosi s'exile à Hambourg pour y diriger Renato Salvatori, Alberto Sordi, Belinda Lee et Linda Vandal dans une histoire de travailleur immigré italien en Allemagne. Dans un article qui lui est consacré en mai de cette année-là, en tant que « rivale » de Belinda Lee, Linda Vandal explique que « c'est par le plus grand des hasards que j'ai obtenu ce rôle-vedette. J'avais écrit un recueil de poèmes, « A cloche cœur », qui a obtenu le prix des Muses et un producteur italien de passage à Paris assistait au cocktail donné par l'éditeur ». C'est par un journal de cinéma que ledit éditeur avait eu connaissance de la seconde nature de Linda. « Il avait lancé ce prix dont Cécile Aubry avait été la première lauréate et moi la seconde », nous dit la poétesse.
Quand elle est à Narbonne, précise-t-elle en ambassadrice de la République de Montmartre, Linda habite le quartier qui fut celui de son enfance, « papa et maman habitaient là », et grand-mère « pas très loin, la dernière maison de la ville ». Là où il y avait « des champs, où l'on faisait des moissons », les pavillons ont poussé comme des champignons. Dans le petit salon encombré, avec aux murs ses tableaux - « des choses bizarres, mes rêves et mes cauchemars » -, Linda a sorti ses archives, au temps où elle était vedette de cinéma. « Je regarde toutes ces revues, et ça me paraît presque irréel ». Linda posait souvent en quatrième de couverture, page réservée aux jeunes beautés de l'écran.
En 1959, « I Magliori » est une étape qui va faire connaître la jeune femme jusqu'en Turquie où l'équivalent du Ciné-Revue français, ne posera aucun voile pudibond sur la Française. Elle est toujours belle, les rides en plus, les yeux rieurs, la voix chantante, chaleureuse. « Ça m'amuserait de revenir pour un rôle de grand-mère, avec plein de rides ».
Il y a un demi-siècle cette anéne, sortait à Cannes, pendant le festival, ce qu'elle considère comme son objet cinématographique préféré, « La dérive », réalisé par une Montpelliéraine qui avait engagé un héritage dans la production de ce long métrage tourné à Palavas. Linda y partageait l'affiche avec Paulette Dubost qui jouait sa mère. « C'était une femme merveilleuse », tient-elle à préciser. La disparition à l'âge de 101 ans, de l'actrice de Jean Renoir, en septembre dernier, a contribué à sceller notre rencontre et notre amitié. « Vous savez, je parle de ce qui me tient à cœur », dit-elle. L'écriture, une second peau En 1965, « Ces dames s'en mêlent » avec Eddie Constantine va contribuer à éloigner Linda des tournages. « J'écrivais de plus en plus ». En 1963 elle avait été couronnée du Prix Jean Cocteau institué par le poète. « Il est mort la même année en novembre ». C'est Pierre Marc Orlan qui lui remet ce prix. Ses amis s'appelaient René Fallet qui préfaça son premier roman, Alphonse Boudard, Antoine Blondin, André Pousse, Brassens... «J'étais tellement bien dans ma peau d'écrivain...» Et puis, si l'on en croit Ici Paris du 22 juillet 1964 (info ou pub ?), Jacqueline Vandal y déclare ne plus vouloir tourner avec un type qui se prend dans la vie pour Lemy Caution. « Nous étions là pour faire joli », autour d'Eddie Constantine. Si l'on en croit l'hebdo, le tournage fut un « véritable enfer ». C'est ainsi que Linda a changé la pose, reprit la plume. Aujourd'hui, dans sa maison d'édition de la rue Veyron à Montmartre, Linda Bastide accueille les poètes roumains tout en poursuivant le vœu de Jean Cocteau, «le cœur en espérance...».
Richard Pevny
Pour en savoir plus sur Linda Bastide : www.linda-bastide.c.la

14/04/2012

Des « Adieux à la Reine » bouleversants

Les adieux à la reine, adapté avec quelques libertés du livre éponyme de Chantal Thomas, raconte un désastre. La fin d'un régime enfermé dans ses certitudes, en la croyance que le pouvoir procède du divin, comme le fils du père. Au roi, à qui l'on vient d'annoncer qu'à Paris, une capitale dont se méfiait Louis XIV depuis la Fronde, au point de s'en éloigner de plusieurs lieues, le peuple ne réclame pas seulement du pain, mais aussi le pouvoir, Louis XVI - interprété par le cinéaste de « Des hommes et des dieux » Xavier Beauvois - a cette phrase qui ne manque pas de sel : « Le pouvoir est une maladie que l'on hérite malgré soi ».
Le film raconte en trois jours l'aube de la révolution. Le 14 juillet est une belle journée d'été, une journée remplie d'insouciance et d'ennui, comme les autres depuis que la cour s'est installée à Versailles voilà trois générations. Les courtisans y ont des problèmes de courtisans, c'est-à-dire en premier de logements. On s'entasse jusque sous les toits, on dort dans des soupentes, pour être au plus près de la cour, au cas où l'on aurait l'immense honneur d'être appelé pour l'un de ces rites qui, du petit lever au coucher de sa Majesté, règle l'étiquette depuis que feu le grand roi l'a instituée, même si Louis XVI s'y astreint le moins possible. Pour ces courtisans qui composent la cour, Versailles est une usine. On en hume - l'odeur ne devait pas y être très ragoûtante - la cuisine où s'entassent côte à côte sur les mêmes bancs autour de grandes tables, abbés, gouvernantes, palefreniers, jardiniers… tout un peuple de petites gens dont la subsistance dépend de la pérennité de la monarchie.
Le destin de Sidonie Sidonie Laborde est l'une de ces jeunes domestiques, attachée à la reine à qui elle fait la lecture. Marie-Antoinette a des envies, des désirs, qu'il faut servir à toute heure. Sidonie est toujours prête à aller chercher l'ouvrage adéquat dans la bibliothèque où officie un vieil historiographe (le délicieux Michel Robin) de la cour aussi poussiéreux que ses livres. On court beaucoup à Versailles, des kilomètres de couloirs, d'innombrables marches d'escaliers. Et quand l'on arrive essoufflée, parfois crottée, à la porte des riches appartements, c'est pour attendre ou être renvoyée parce que la reine, dont la patience n'est pas la première des politesses, dans l'intervalle a changé d'avis.Le 15 juillet, tout s'emballe. Dans la nuit, le roi a été réveillé. A Paris, l'on a pris la Bastille. « Le peuple est une matière inflammable » dit un courtisan. Affolée, la reine - Diane Kruger, son charmant petit accent, que l'on dirait sortie d'un tableau de madame d'Élisabeth Vigé Le Brun -, fait ses malles. Elle s'est mise en tête de rejoindre Metz. Mais comme l'on ne refait pas l'Histoire, même au cinéma, Marie-Antoinette va rester pour affronter le peuple en route, parce qu'un roi ne fuit pas devant ses sujets.
C'est Gabrielle de Polignac (Virginie Ledoyen belle ensorceleuse), l'amie, la confidente, l'aimée de Marie-Antoinette, en deuxième position derrière sa reine sur la liste des 286 têtes à couper, qui s'enfuit vers la Suisse, déguisée en servante et Sidonie, prête à tous les sacrifices pour sa reine, habillée en princesse honnie du peuple.
Les courtisans, sûrs de vivre dans un autre monde avec leurs minables petits secrets, leurs lamentables petits complots, leur envie « la chose la mieux partagée à Versailles » entend-on au détour d'une conversation, leur médiocrité érigée en étiquette, croiront jusqu'au bout qu'à Versailles rien ne pouvait leur arriver. Il faut les voir courir - Benoît Jacquot filme la scène de dos -, en se bousculant dans la Galerie des Glaces, pour être au premier rang lors de la sortie du cabinet du roi, et qui sait capter un signe, un regard de sa majesté qui les distinguera.
« Les adieux à la reine » est un film d'une beauté tragique. Un opéra dont les actes seraient filmés sur les lieux mêmes de la tragédie. Le crépuscule d'un règne sur le mode wagnérien et à l'intérieur de ce cadre, les adieux déchirants d'une jeune femme, reine de France, à son amie Gabrielle, sur le mode puccinien. Avec à la tête de l'orchestre, le virtuose Benoît Jacquot.
Richard Pevny

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Marcel Pagnol, Louis de Funès : les biographies

Les livres consacrés à Louis de Funès ne sont pas légion. Lui qui n'était pas avare de mimiques provoquant des rires en cascades n'a guère inspiré les « faiseurs » de biographies. Aussi, celle publiée en fin d'année par Jean-Jacques Jelot-Blanc est intéressante, sinon indispensable, à plus d'un titre. D'abord, pour avoir écrit en 1993 - dixième anniversaire de la disparition de De Funès - une première biographie consacrée à son illustre acteur, Jean-Jacques Jelot-Blanc maîtrise son sujet. On lui doit également deux biographies de Bourvil, une de Fernandel...
C'est un connaisseur des grands comiques français de l'après-guerre. Son Louis de Funès est autant une biographie de l'interprète d' « Oscar » , qu'un album de famille illustré de quelque 350 photographies.
Enfin, il l'a écrit en collaboration avec Patrick de Funès, fils aîné de l'acteur, fils « caché » devrait-on dire, puisque l'enfant de la première femme de Louis, né en 1937, à l'époque des galères, qu'a relégué aux oubliettes sa seconde épouse. On doit à cette dernière d'avoir grandement aidé à faire décoller la carrière de son mari, qui rencontrera le succès, la cinquantaine venue, en 1964 avec « Le gendarme de Saint-Tropez ». Par la suite, en quatre films, Gérard Oury donnera au comédien un statut de star du rire. Reste que Daniel de Funès qui ne voyait son père qu'en cachette et l'appelait Louis, sera exclu de l'enterrement. Aujourd'hui, il n'a, dit-il, aucune relation avec ses deux demi-frères, qui en retour l'ignorent.
C'est une tendance aujourd'hui, faire participer les enfants au culte de la mémoire de leurs célèbres parents. Nicolas Pagnol est le petit-fils du grand Marcel. Il est président de la Compagnie méditerranéenne de films créée par son grand-père en 1944.
Il est vrai que Marcel Pagnol n'est pas seulement l'auteur d'une célébrissime trilogie marseillaise, du diptyque Jean de Florette-Manon des sources et des Souvenirs d'enfance que l'on aime relire comme miroir de notre propre enfance, il était aussi cinéaste (22 films), certes quelque peu atypique qui organisait des parties de pétanque entre deux scènes. Il avait aussi, apprend-on, la passion de la mécanique, de la physique, s'intéressait aux sourciers. Son fils Frédéric deviendra ingénieur électronicien.
Marcel Pagnol est ici raconté en famille ou avec ses amis, dans l'intimité d'une vie riche en créations.
Richard Pevny
«Louis de Funès, l’Oscar du cinéma» de J-J Jelot-Blanc. Fammarion. 208 p., 25 euros.
«Marcel Pagnol, l’album d’une vie » de Nicolas Pagnol. Flammarion. 224 p., 29,90 euros.

23:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Michel Petrucciani l'autodidacte du jazz

Quel étrange bonhomme ! On est entièrement absorbé par ses mains. Il est vrai que la caméra ne s'en prive pas, elle-même fascinée par les doigts qui courent sur le clavier, Michel Petrucciani opérant avec son corps des mouvements de balancier qui lui permettent d'atteindre des aigus insoupçonnés, alors que tout dans ce corps trop petit pour le Steinway lui en interdirait l'accès.Michel Petrucciani était un grand pianiste de petite taille (99 cm), c'est ce à quoi tend ce documentaire qui lui est consacré, qui célèbre le pianiste virtuose, mais aussi nous donne accès à la part intime de l'homme.
Fils d'un jazzman qui avait monté le Tony Petrucciani trio, Michel a baigné dans cette ambiance bien particulière du jazz, lui qui était né avec une malformation qui lui donnait peu d'espoir de survie. Enfant quand d'autres jouaient au foot, Michel passait de dix à douze heures à son piano. Dans le magasin de musique du père, il y avait de quoi. Des années plus tard, un soir, il remplace au pied levé un pianiste dans un concert avec le trompettiste Clark Terry, subjugué qu'un être aussi petit, puisse donner de tels accords. La légende est en marche... Elle atteindra même les Etats-Unis où Michel fera son parcours obligé de la côte californienne à New York. Il y rencontre ses premiers amours.
« C'était un amant généreux », dit sa première compagne, une indienne rencontrée à Big Sur. Il avait 18 ans. Il rêvait de marcher sur la plage, une femme à ses côtés. « Je suis différent je sais . Je joue une autre musique. Et tout va bien », répondait Michel Petrucciani à ceux qui s'étonnaient. « Son jeu était incendiaire » dit un batteur. Le secret Petrucciani c'était sa main droite extraordinaire, rapide, liée à son handicap. Il y a donc un toucher Petrucciani comme il y a un toucher Herbie Hancock, Chick Corea ou Bill Evans.
Pour le réalisateur britannique qui ne l'a jamais rencontré, c'est aussi une découverte. Il nous révèle sa part d'humanité. On suit l'ascension d'un être qui avait un don particulier pour la vie, peut-être parce qu'il savait que sa vie terrestre serait courte - il est décédé à l'âge de 36 ans -, mais son talent immortel. Tous le disent : il dévorait la vie, ne perdait pas une seconde. Etre en sa compagnie était épuisant. Il donnait plus de deux cents concerts par an, maltraitait son corps, se brisait régulièrement les os du poignet, la clavicule. C'est épuisé par ce rythme qu'il est mort, début janvier 1999 à New York. « Il donnait tout ce qu'il avait sans réserve », dit Marie-Laure sa dernière compagne qui lui a donné un fils, Alexandre, atteint du même handicap.Bien sûr, ce n'était pas non plus un saint, et rappelle l'une de ses ex, il pouvait être méchant et méprisant. De plus, il avait une tendance à goûter à tous les interdits. « J'ai vécu plus longtemps que Charlie Parker, c'est déjà bien », répondait-il. Le hasard (?) a fait que sa tombe au cimetière du Père-Lachaise soit voisine de celle de Chopin.
Richard Pevny

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Philippe Lellouche : « Nos plus belles vacances » est sa part d'enfance

Un premier film c'est souvent comme un premier roman, on y met beaucoup de soi-même au risque de se perdre un peu dans la narration. « Nos plus belles vacances » relève de ce genre autobiographique un peu brouillon, mais au final qui soulève plus de sympathie que de critiques. C'est un film qui remonte le temps avec cette nostalgie que l'on a pour l'enfance, les années rock'n'roll, les chemises bariolées, les pantalons pattes d'eph', les pétards entre amis sous la glycine et des rêves plein la tête.
C'était l'été 1976. La canicule aidant, son frère Gilles, alias Simon dans le scénario, 12 ans, allait connaître son premier - et chaste - amour de vacances. « Nos plus belles vacances » raconte moins celles de deux gamins - Philippe et son frère Gilles le co-réalisateur d'« Infidèles » - que d'une petite bande d'adultes dans la Bretagne (encore) profonde. Le film est avant tout un hommage à leur père aujourd'hui disparu. « Il était malade. On se sent dans ce cas tellement impuissant. La seule façon de lui insuffler encore un peu de vie, c'était de raconter la sienne, explique Philippe Lellouche. Cela tombait à un moment où l'on me demandait un film. J'espère en ayant été le plus sincère possible, avoir comblé certaines maladresses techniques », ajoute-t-il». Philippe Lellouche a réuni devant sa caméra la petite bande de copains qui le suit au théâtre, et d'autres, sa femme Vanessa Demouy, Nicole Calfan, Christian Vadim, Julie Bernard, Gérard Darmon, Julie Gayet, Bruno Lochet dans un grand numéro d'idiot du village, plus le petit Solal Lellouche qui joue son propre personnage. « J'aime trop les bandes, plus on est, plus je suis heureux ». N'y manquait que le grand frère. « Nous avons été élevés dans une grande proximité mon frère et moi, raconte Philippe Lellouche. Mon frère devait jouer à ma place, mais il était trop triste pour interpréter le personnage de papa ». Néanmoins, Gilles Lellouche s'est transformé en narrateur, une voix off qui déroule la pellicule et glane la chronique d'un moment d'insouciance, qui ne reviendra pas, mais les protagonistes de cet été sur l'herbe n'en savent encore rien.
« Nos plus belles vacances » est l'histoire de trois couples de « Parisiens têtes de chiens », comme les gosses de la province chantaient les étés brûlants remplis du vacarme des cigales et de quelques autres clichés. Ils investissent la maison d'enfance d'Isabelle (Julie Gayet), l'épouse trompée de Claude (Philippe Lellouche). C'est l'été des grandes décisions, de couples qui vont peut-être se défaire ou se former sous les lampions de la fête locale. La Bretagne rurale se méfie des envahisseurs. Au café Pondemer, on toise les citadins venus de la capitale. La Bretagne est profondément catho - mais « tous les enfants s'embrassaient derrière l'église » se souvient Philippe Lellouche -, et Claude est un Juif pied-noir. Ces gens-là aiment l'argent, dit-on au café. Ils veulent acheter une maison, méfiance. Il faudra du tact, un peu de roublardise et tenir l'alcool distillé à la ferme pour se mettre les hommes du village dans la poche. Pour M. Guilois (Jackie Berroyer) c'est déjà fait, éternel amoureux de Mamie (Nicole Calfan), la fille du pays.«
« Je savais que je raconterais cette histoire un jour. J'espère défendre de jolies valeurs. Il n'y a aucun enjeu professionnel. Je sais que le succès est une chose tellement compliquée à approcher. Je serais déçu qu'il ne rencontre pas son public, mais je pourrais le comprendre. Je pense qu'il y a certains endroits où j'ai été maladroit dans la mise en scène, des scènes que j'ai ratées. Mais je serais surpris que cela ne touche pas les gens. J'en ai discuté avec Nakache et Toledano, « Intouchables » leur a totalement échappé. Même le succès peu être angoissant ».
Yvan Atall à qui il avait proposé le rôle, lui a répondu : « fais-le, c'est ton histoire ! »
« Nos plus belles vacances »est une histoire d'amitiés, de copains, comme le cinéma français sait de temps à autre en produire.« Je pense que l'amitié est une valeur masculine. Chez les femmes, je n'ai envie de voir que des qualités ». Et il cite De Gaulle : « Derrière chaque grand homme, il y a une femme ». « En tout cas, je voulais qu'on s'attache à l'histoire plus qu'à l'époque ».
« La part d'enfant qui est en moi est encore extrêmement présente »,
dit le réalisateur qui s'est imaginé avoir reçu, trente-cinq après, la carte postale qu'il avait écrite l'été de ses dix ans. L'été 76, « c'était quand même vachement mieux », avoue-t-il.
Richard Pevny
Richard Pevny

Sylvie Testud : " Mon job c'est de raconter des histoires "


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Entre deux interviews, elle sort fumer une cigarette, dans le froid quasi sibérien de ce samedi 4 février. « Fumer, c'est un truc que je sais bien faire, je ne m'en lasse jamais », nous lance-t-elle. Nous sommes à Bénodet sur la côte bretonne où Sylvie Testud est venue présenter sa première réalisation, plutôt bien accueillie. Dans « La vie d'une autre », elle signe l'adaptation d'un roman de Frédérique Deghelt que lui ont apportée sur un plateau deux jeunes producteurs. « Ils aimaient bien ce que j'écrivais, ils aimaient bien l'actrice », dit-elle. Mais pourquoi pas l'un de ses propres romans - elle en a écrit quatre -, lui demande-t-on ? « Pour moi, écrire c'est plutôt un défouloir. C'est pas vraiment de la littérature, cela a plutôt à voir avec le rythme, la façon de parler ...».
Donc, la voilà entrée dans le cercle de plus en plus ouvert des actrices qui passent derrière la caméra. Pour y diriger deux personnalités du cinéma, Juliette Binoche et Mathieu Kassovitz. « Elle, s'est imposée petit à petit pour devenir le personnage, mais je ne pourrais vous dire à quel moment, au point que si elle avait refusé, je ne sais pas si je n'aurais pas abandonné. Afin de créer ce couple, il me fallait son opposé, c'était Mathieu avec cet air de vieil ado ».Histoire d'une reconquête « La vie d'une autre », c'est l'histoire d'une Belle au bois dormant au réveil un peu agité. Avant, elle a été Marie, une jeune fille enjouée, souriante, un rôle en or pour la lumineuse Juliette. Elle a rencontré sur une plage du Midi, Paul, un fils d'investisseur, autant réservé qu'elle est extravertie. De sa première nuit d'amour avec Paul, elle se réveille quinze ans après. Elle a 40 ans. L'homme avec qui elle s'est endormie est un dessinateur de bandes dessinées célèbre. Elle, est devenue associée de son beau-père dans la finance ; c'est une femme d'affaires qui inspire de la crainte. Ils ont un petit garçon et sont en instance de divorce. Ils vivent dans un vaste appartement face à la Tour Eiffel dont elle ne possède pas le code d'entrée. Marie doit tout réapprendre.
« Elle n'a plus les clés de sa vie », précise la réalisatrice qui s'est plus attachée à l'aspect sentimental de l'histoire qu'à sa part de fantastique. Car, vue par Sylvie Testud, « La vie d'une autre », c'est l'histoire d'une reconquête. Pour le spectateur aussi, qui passe d'une première partie soporifique à un véritable intérêt pour le devenir des personnages et le jeu de l'actrice face aux absences de Marie. Ainsi à un passant qui lui parle de la « victoire de 1998 », elle lance : « c'était quelle guerre ? »
« Est-ce que la gamine que j'étais aimerait la nana que je suis ? »«
Il fallait que cela reste une métaphore, souligne Sylvie Testud. Que penserait la gamine que tu étais Marie, de la femme que tu es devenue. Est-ce que la gamine que j'étais moi-même aimerait la nana que je suis aujourd'hui ? Je n'en sais rien. En tout cas, elle se moquerait. Quand on est adulte, on est obligé de prendre les choses au sérieux. C'est la règle du jeu, la seule façon de vivre en société. C'est la définition même de responsabilité. Je pense que la petite fille que j'étais refuserait absolument cela. Donc, je me moque aussi un peu de moi...»
Quinze ans de carrière, un César de la meilleure actrice pour « Stupeur et tremblements » d'Alain Corneau en 2004, un joli parcours dans l'édition... « J'attends le moment où la maturité va me tomber dessus ». Etudiante, elle avait pris Histoire, un non-choix. « Je m'étais inscrite, mais peu après je suis entrée au Conservatoire ». Qu'est-ce que vous n'auriez pas pu être ? « J'aurais pas fait véto, j'aurais pas fait dentiste...» Et si elle devait choisir entre la comédie, l'écriture ou la réalisation, « ça, c'est votre problème », lâche-t-elle. « Mon job, c'est quand même raconter des histoires, soit en répondant à la demande d'un réalisateur, soit en les créant dans des romans ».
Richard Pevny