16/05/2012

Henry Chapier : "J'ai vécu une époque où des couples d'amoureux se séparaient à cause de Godard"

Il trouve que le moment n'était peut-être pas bien choisi, vu le nombre de documents politiques qui s'éditent depuis le début de la campagne pour l'élection présidentielle. Et ce n'est pas fini ! "C'est une question d'amour-propre par rapport à mon éditeur et de la confiance qu'il a mise en moi". A soixante dix-neuf ans, après bien d'autres livres, le moment était venu d'écrire celui-ci, plus personnel. En refusant toute chronologie et en se faisant rencontrer deux dates, le 4 avril 1987, première des 327 émissions du "Divan" et le 4 avril 1944 qui marque le bombardement de la ville de Bucarest, la ville de son enfance, par l'aviation allemande. "J’ai un peu appuyé sur l’accélérateur. Je me suis dit que j’allais disparaître, ou perdre ma tête. Cela est arrivé à d'autres à mon âge". Il fallait l'écrire rapidement ce livre, "je me le reproche un peu". Pourtant, son refus de la chronologie rend la lecture de "Version originale" vraiment originale. Et qu'Henry Chapier ne se chagrine pas, tous les amoureux du grand écran trouveront dans ces pages de quoi alimenter leur cinéphilie. Et c'est de plus un antidote à la morosité ambiante.


Quel roman que votre vie ! Naissance à Vienne, enfance à Bucarest, fuite sous une fausse identité sur un bateau en partance pour Haïfa, puis retour en France. Or, pendant des années vous vous êtes inventé une autre vie, alors que la vraie était beaucoup plus romanesque…[
C’est vrai. Parce on ne pouvait pas raconter dans la cour de la Sorbonne que le paradis communiste ce n’était pas tout à fait ce qu’en disaient Sartre et de Simone de Beauvoir. En 1956, quand les chars soviétiques sont arrivés à Budapest, tout à changé. Mais là nous étions encore en 1951…
Et là, à la Sorbonne, le destin vient frapper à votre porte. Vous ne serez pas le prof de lettres promis…
En dépit de tout, j’avais choisi de faire Lettres modernes, ensuite un DES, une école d’interprétariat… À un moment donné, j’ai eu le culot de faire un journal mensuel qui s’appelait Paris Lettres, avec d’autres étudiants de la Sorbonne. On y parlait de littérature, de cinéma, de théâtre. Un jour, Paul Guimard, qui avait eu le Prix Interallié, m’appelle et me dit : “Ecoutez, vous avez une belle plume, je vais demander à Parinnaud de vous prendre”. Ce dernier dirigeait un hebdo Arts-Spectacles dans lequel collaboraient Truffaut, Jamet, plein d’autres...
Il fallait avoir la foi, et je l’avais. C’est facile à dire, mais j’ai beaucoup travaillé dans tout ce que j’ai fait et aimé faire. Je n’ai rien fait de contraint.
Quelle culture cinématographique aviez-vous en arrivant à Paris ?
A cause de nos différents périples à travers l’Europe, on avait la possibilité de voir des films d'un peu partout. Mon père était spécialiste du droit international, il était contractuel avec une mission en Roumanie où la France avait d’énormes intérêts, notamment dans le pétrole.
Cela a commencé assez tôt pour moi l’amour du cinéma. Ma mère était une femme superbe qui se destinait au cinéma, et c’est comme cela que mes parents se sont rencontrés sur le bateau Le Danube. En clair, mon père lui a dit : c’est le mariage ou le cinéma. Plus tard, avec mon humour un peu noir, j’ai dit à ma mère : “tu as eu vachement tort de renoncer”. “Tu ne serais pas là”, m’a-t-elle répondu. Et moi : “ ça n’aurait pas été une perte pour l’humanité non plus”.
Vous souvenez-vous de vos premiers souvenirs de cinéma ?
Absolument. Il y avait « Le sorcier d’Oz » (Larry Semon, 1925), le «Baron de Münchausen» (Josef von Baky, 1943) qui était une œuvre allemande. Pendant l’adolescence, on faisait beaucoup l’école buissonnière. J’avais eu un choc, je devais avoir quatorze ans, en voyant « Mam’zelle Bonaparte » avec Edwige Feuillère. Je ne peux pas dire qu’à cet âge j’étais un cinéphile averti.
Vous êtes devenu critique en pleine Nouvelle vague ?
J’ai vécu une époque où carrément des couples d’amoureux se séparaient à cause de Godard. C’est vrai ! Le cinéma était notre passion, nous étions la génération de la Nouvelle vague et étions absolument solidaires de ces cinéastes-là.
J’ai eu la chance d’être à Combat qui était un journal très libre et qui n'était pas du tout tributaire de la publicité. Je prenais des positions complètement sincères, non conformistes. Plus tard, je me suis dit qu’on ne pouvait être un critique sans essayer de savoir comment se faisait un film. J’ai donc aussi réalisé des films. J’ai compris que moi, Chapier, même si je n'étais pas Orson Welles, j’avais aussi le virus. Le premier, film était un docu-fiction. Je me suis trouvé à Berkeley en plein combat pour les droits civiques, avec les Black Panthers, le seul moment où la jeunesse américaine blanche de gauche a pactisé avec les Noirs et tous les mouvements contestataires. Le film est l’écho de tout ça. Je l’ai baptisé « L’Eté américian ». C’était un moyen-métrage qui a fait 70 000 spectateurs ce qui n’était pas mal pour l’époque. Il y a eu ensuite « Sex Power » un film assez délirant, « Amore » et « Salut Jérusalem ». Tout cela est sorti depuis lors en dvd.
Vous dites : « Un critique qui n’a jamais quitté son fauteuil a forcément le regard d’un profane… »
Surtout quand je lis certains papiers d’humeur qui me paraissent absurdes. Quand on n’aime pas, il faut en donner les raisons. Je me souviens d’un certain critique qui avait mis un zéro à « La cité des femmes » de Fellini. Je me suis dit : qui es-tu mon petit père pour donner un zéro à Fellini ! Il faut au moins une fois faire cette expérience, ce travail qui consiste à passer deux ans à réaliser un film.
Vous vous êtes même engagé pour Henri Langlois, quand ce dernier a été limogé par Malraux de la Cinémathèque française ?*
C’est un grand moment de ma vie. On a ouvert les colonnes de Combat aux cinéastes du monde entier. Cela a duré quelque chose comme 80 jours. Et l’on a gagné.
Vous racontez ce dîner chez Ludmila Tchérina avec Malraux, Louise de Vilmorin, Béjart et vous… en 1968...
Là, évidemment, j’ai bien compris que ce n’était pas Malraux qui avait eu cette idée mais son directeur de cabinet; il ne connaissait pas tous les détails de cette affaire.
Autre grand moment de votre carrière, Le Divan cette émission de France 3 dans laquelle vous avez reçu en sept ans et demi quelque 327 patients. Un divan jaune que vous aviez repéré dans une boutique du boulevard Saint-Germain…
J’étais avec mon copain Jean-Claude Longin, futur réalisateur de l’émission. A l’époque, Jack Lang m’avait dit : "Quel mauvais goût ! Pourquoi tu n’as pas pris un designer français. C’est quoi cette chose affreuse jaune canari ?”.
Vous aviez même adopté la posture du psychanaliste ?
J’étais derrière l’invité qui n’avait que l’oeilleton rouge de la caméra devant lui et ma voix derrière. Ce n’est pas moi qui ai inventé cela. D’ailleurs, les psychanalistes n’ont rien trouvé à redire. C’est ce qui explique que ce qu’on entendait était sincère. Et c’est ce qui a fait la perennité de l’émission.
Un regret, ne pas avoir eu François Mitterrand ?
Il m’a dit : “Vous n’y pensez pas. Je regarde parce que ce que vous faites n’est pas mal”. Là, c’est moi qui ai manqué de punch et insister.
Parmi les cinéastes qui vous ont marqué, Luchino Visconti, Pier Paolo Pasolini, Fellini… c’est pas mal ?
Le rapport avec Visconti a été colossal. Son accident cérébral m’a empêché de continuer le bouquin pour lequel il avait signé et le film que nous devions faire. C’était un homme d’une culture qui a beaucoup compté. Pasolini c’est la même chose…
Vous l’avez vu la veille de sa mort ?
Nous devions présenter « Salo » à Paris où il est venu pour régler les détails. Quand il en est reparti, il avait rendez-vous avec la mort. Il avait dans son cartable, il me l’a montré, un rapport pour le Parti radical sur la prostitution masculine telle qu’elle était gérée par la mafia. Il a été assassiné le lendemain de son retour à Rome.
Vous avez été juré au festival de Cannes en 1996, sous la présidence de Francis Ford Coppola. Quel souvenir en garde le critique ?
Coppola a été un président exquis. Lors des réunions que nous avions, il laissait parler tout le monde. Il faisait le tour de table et quand il y avait un film japonais, il demandait au juré japonais d’éclairer les choses. Il l’avait fait avec moi pour « Ridicule » de Patrice Leconte. Mais l’on n’avait pas de majorité de voix pour lui. C’est un film trop français pour un jury international.
Interview recueillie par Richard Pevny "Version originale" de Henry Chapier. Fayard. 334 p., 19 euros.

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