08/08/2012

« La part des anges » de Ken Loach, un film qui a du corps et de l'âme

Une comédie, ni grinçante, ni débridée. Une comédie à la Ken Loach, plutôt sociale, mettant en scène des personnes identifiables dans la vie de tous les jours. L'histoire est celle de laissés pour compte du miracle économique libéral. « Quand j'étais jeune, vous dit Ken Loach de passage à Paris, les hommes politiques promettaient l'emploi pour tout le monde. Depuis Margareth Thatcher, plus personne ne fait ce genre de promesse. C'est un crime envers ces jeunes gens que de ne pas leur donner du travail ».Le réalisateur du « Vent se lève », Palme d'or à Cannes en 2006, âgé de 75 ans, ne baisse jamais les bras. Les jeunes qu'il met en scène sont une petite bande de désespérés, à la scolarité chaotique, à l'adolescence délinquante. Des marginaux à qui le système judiciaire ne laisse que peu d'espoir de réinsertion, les condamnant à des travaux d'intérêt général plutôt qu'à la prison, que Robbie - Paul Brannigan, chômeur et jeune père, découvert durant les repérages -, le héros de l'histoire, mériterait amplement vu son pedigree.
Chômeur et père dans la vie comme au cinéma C'est d'ailleurs dans une salle d'audience que débute « La part des anges ». On y énumère les larcins des uns et des autres, et c'est plutôt comique, sauf qu'il s'agit du quotidien de la justice britannique dont nous parle Ken Loach. La violence est présente dans « La part des anges » en tant que témoignage. La scène sans doute la plus forte est celle où Robbie, qu'accompagne sa petite amie Leonie, retrouve la famille de sa victime. C'est par le récit a posteriori de l'agression que Ken Loach décrit la violence et ses conséquences. Robbie échappe de justesse à plusieurs années de prison, sans doute parce qu'il s'apprête à devenir père. Passons sur le fait que sa future belle-famille voue à la sienne une haine ancestrale, que Robbie est condamné depuis toujours à n'être que le fils de son père, c'est-à-dire pas très fréquentable, question d'atavisme familial. Sauf que Robbie est d'entrée conscient de son nouveau rôle de père et cela va changer sa vie.
Ken Loach lui fait quitter son costar de délinquant pour celui de père. Un travailleur socila l'initie à la dégustation du whisky pour lequelle il développe vite un goût de connaisseur. « C'est un sujet important, il y avait tellement de façons de raconter cette histoire, souligne le cinéaste. On peut même y trouver de l'humour. Il y a aussi des aspects qui peuvent nous mettre en colère. Ce sont des gens qui pour le système font juste partie des statistiques. Pourtant ce sont aussi de vraies personnes, drôles, chaleureuses, très humaines. Mais à la fin de l'histoire, à part Robbie, ils vont tous retrouver leur milieu, retomber dans une vie sans travail. Nous avons passé beaucoup de temps avec des gamins de cet âge. Ils sont frustrés, en colère, et domine un sentiment de gâchis. C'est un sujet que personne aujourd'hui ne prend véritablement au sérieux. Aujourd'hui, il faudraitune révolution ».
Son quatuor d'Arsène Lupin, mais sans les bonnes manières du gentleman cambrioleur, ne se définit pas dans le monde du travail. Peut-être qu'après leur forfait, finiront-ils écaillers à mi-temps dans un supermarché, une fois dépensée au pub la recette de leur fric-frac. Le sujet de « La part des anges » ce n'est rien moins qu'une arnaque. S'emparer d'un tonneau d'un whisky d'exception, destiné à un milliardaire américain ou russe qui n'en connaît ni le goût ni l'histoire, comme l'on volerait un tableau de maître en le remplaçant par un faux. « C'est de la redistribution, tempère Ken Loach. De film en film, le réalisateur britannique compose un portrait de son pays assez éloigné des clichés touristiques et de toutes ces images d'une Angleterre éternelle dont la télévision a abreuvé le téléspectateur continental durant les festivités du jubilé de la reine. Pour Ken Loach, la famille royale, ce sont juste des gens à qui le hasard de la naissance a conféré un certain nombre de privilèges. Au mieux, « une troupe de comédiens ».
On lui demande comment il est perçu dans son pays, le réalisateur de « Looking for Eric », portrait inattendu de Cantona, répond en tacticien. « Comme dans le football, c'est un jeu à deux ». Sans doute parce qu'il a été tourné en Ecosse, avec « La part des anges » Ken Loach y a obtenu l'un de ses rares succès commerciaux. En Angleterre, « on me classerait à l'extrême-gauche du terrain ».
Richard Pevny

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