05/02/2013

Retour sur Alfred Hitchcock et le tournage de «Psychose»

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Alfred Hitchcock a 60 ans. Il vient de terminer «La mort aux trousses». Il est mondialement célèbre, notamment parce que son agent, Lew Wasserman, futur patron d’Universal, l’a convaincu de travailler pour la télévision avec l’émission « Alfred Hitchcock présente », qui à l’époque a fait plus pour la gloire du cinéaste que l’ensemble de tous ses films. Son nom est même devenu une marque réunissant sous ce label des « histoires à ne pas lire la nuit », recommandation qu’adolescents nous nous empressions de transgresser, et lampe électrique en main, sous la couverture, nous faisions l’expérience de nos premières sueurs froides. C’est avec « Les oiseaux » que j’ai découvert Alfred Hitchcock dans une salle de cinéma de quartier, un soir d’automne frileux, au tournant des années soixante-dix. Devenu depuis 1962, soit au lendemain du succès international de « Pychose », un salarié richissime et actionnaire d’Universal, Alfred Hitchcock s’était mué en cinéaste paresseux.
Faire hurler le public
Alfred Hitchcock qui avait donné à Grace Kelly, devenue bien involontairement grâce à lui princesse de Monaco, trois de ses deux plus grands rôles – « Le crime était presque parfait », « Fenêtre sur cour » et « La main au collet » ce dernier tourné sur la Côte d’Azur -, surfe en cette fin des années cinquante sur la vague du succès. Pressé par le studio de réaliser une déclinaison de « Vertigo », comme il l’a auparavant fait avec "L'homme qui en savait trop », le cinéaste s’est entiché d’un livre, « Psycho » de Robert Bloch, inspiré par une histoire vraie. Il y voit matière à faire hurler de terreur le public. Et plus c’est tordu, plus c’est alléchant pour ce gourmand. Le studio n’y voit qu’un « petit film d’horreur miteux » pour la télévision. De plus, la censure va se précipiter sur le négatif et le tailler en pièces. Or, c’est mal connaître le cinéaste qui a plus d’un tour dans son sac pour détourner les yeux des censeurs. Et cela va donner une scène mythique, la scène de la douche, quand, au premier tiers du film, l’héroïne est assassinée. Et ça c’est une nouveauté, au point que bon nombre de spectateurs attendront jusqu’à la fin sa réapparition.
A François Truffaut lors de ses célèbres entretiens, Alfred Hitchcock parlant du livre de Robert Bloch, déclare : « Je crois que la seule chose qui m’ait décidé à faire le film était la soudaineté du meurtre sous la douche, c’est complètement inattendu et à cause de cela, j’ai été intéressé ».
Résumons brièvement l’histoire : A Phœnix, Marion (Janet Leigh) à qui son patron a confié une grosse somme pour la déposer à la banque, s’enfuit à l’heure du déjeuner avec l’argent. Elle roule longtemps et le soir venu s’arrête près de l’enseigne d’un motel isolé tenu par Norman Bates (Anthony Perkins) qui veille sur sa vieille mère acariâtre. Alors que Marion prend une douche, une silhouette vaguement féminine s’introduit dans la chambre et frappe la jeune femme de plusieurs coups de couteau. Norman réapparaît affolé. Au lieu de prévenir la police, il emporte le corps de Marion et le dépose dans le coffre arrière de sa voiture avec le reste de ses affaires, puis fait glisser l’automobile dans un étang.
« Le tournage de la scène phare a duré sept jours et il a eu soixante-dix positions de caméra pour quarante-cinq secondes de film », confie Alfred Hitchcock à François Truffaut. « De Janet (Leigh), on ne voit que les mains, les épaules et la tête (…) naturellement le couteau ne touche jamais le corps, tout est fait au montage. On ne voit jamais une partie tabou du corps de la femme, car nous filmions certains plans au ralenti pour éviter d’avoir les seins dans l’image », dit encore le réalisateur. Il aurait pu ajouter que la musique stridente de Bernard Herrmann – compositeur des musiques de « Sueurs froides », « La mort aux trousses », « Pas de printemps pour Marnie », « L’homme qui en savait trop » et « Le rideau déchiré » - a sans doute grandement contribué à sa célébrité.
Hitchcockien
Le tournage lui-même du film n’a pas dépassé les 36 jours avec une équipe rompue aux plateaux télé. La maison , inspirée dit-on d’un tableau d’Edward Hopper, avait été élevée sur un terrain abandonné des studios Universal, est devenue l’un des passages obligés de la visite d'Universal City.
Ayant visionné un premier montage, Lew Wasserman proposa au cinéaste de ramener l’ensemble à deux épisodes de la série « Alfred Hitchcock présente ». Et c’est Alma Reville, l’épouse de sir Alfred, monteuse de son état, qui opéra un petit miracle. « Psychose » qui avait coûté un million de dollars et obligé le cinéaste à hypothéquer sa vaste demeure de Bel Air, en rapporta cinquante fois plus et rendit le film à jamais immortel. Dès lors, Alfred Hitchcock donna naissance à l’adjectif hitchcockien utilisé quand il s’agit de décrire la terreur absolue, innommable, en matière criminelle.
Trois suites virent le jour avec Anthony Perkins dans son propre rôle ; il réalisa lui-même le quatrième épisode. Gus Van Sant en fit en 1999 un remake en couleur qui se voulait conforme au détail près à l’original, mais sans grand intérêt.
Trois ans après la sortie de « Psychose », à Los Angeles, un homme qui avait assassiné trois femmes, confia aux enquêteurs que c’est après avoir vu « Psychose » qu’il avait tué la troisième. Alfred Hitchcock à qui l’on avait rapporté ce fait, déclara aux journalistes : « Il n’a pas dit d’après lequel de mes films il a tué la deuxième. Peut-être a-t-il supprimé la première après avoir bu un verre de lait », référence à son film « Soupçons ».
Devenu le réalisateur le mieux payé d’Hollywood, mais ayant beaucoup perdu de son indépendance au profit d’Universal, studio où il occupa quotidiennement jusqu’à la fin des années soixante-dix un vaste bungalow, Alfred Hitchcock va dès lors entamer une traversée du désert, ses films successifs se révélant des échecs avec des acteurs, Paul Newman ou Julie Andrews imposés par le studio. Il retrouvera sa veine à plus de soixante-dix ans, en réalisant dans le Londres de Jack l’Eventreur, « Frenzy », qui sera en partie interdit aux Etats-Unis, mais contribuera à réconcilier le cinéaste avec les cinéphiles.
Richard Pevny
Lire : « Le cinéma selon Hitchcock » de François Truffaut (Ramsay), les biographies écrites par Donald Spoto (Albin Michel) et Patrick Brion (Lamartinière), « Pièces à conviction » de Laurent Bouzereau contenant des fac-similés de lettres, cartes, factures, tickets, story-boards et une lettre de Truffaut… (Lamartinière), la monographie d’Eric Rohmer et Claude Chabrol (Ramsay).

17:43 Publié dans Critique, Film | Lien permanent | Commentaires (0)

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