13/03/2013

L'artiste et son modèle

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J’imagine que cela devait être l’un des passe-temps des gamins de Banyuls durant l’occupation : aller reluquer la fille qui posait à la Métairie, l’atelier de Maillol dans la vallée de la Roume. Le maître dessinait et sculptait des femmes nues, cela devait être un sujet de conversation parmi les mères de famille. Mais les artistes ont semble-t-il comme les docteurs ce droit de voir les femmes nues. Dans « L’artiste et son modèle » de l’Espagnol Fernando Trueba, nous voyons ces gamins qui se sont approchés de l’atelier avec des ruses de sioux, s’éparpiller dans la campagne, quand le vieil artiste -interprété par Jean Rochefort - sort le fusil, histoire de les effrayer, sans méchanceté aucune, riant même de ce tour qu’il leur fait. L’artiste ne porte par le nom d’Aristide Maillol et son modèle celui de Dina Vierny, reste que le scénariste Jean-Claude Carrière a collé au plus près à ces deux êtres pour composer ce moment de leur vie durant l’année 1943.
Mercé (Aida Folch), qui s’est échappée d’un camp de réfugiés d’Argelès-sur-Mer, est repérée sur le marché – le film a été tourné à Céret – par la propre femme (Claudia Cardinale) de l’artiste Marc Cros, en panne d’inspiration. Peut-être se dit celle qui fut jadis le premier modèle du sculpteur, cette jeune beauté toute méditerranéenne, redonnera-t-elle au vieil homme le goût de la création. Ce dernier retrouve le chemin de son atelier, au milieu des vignes et des oliviers. Comme tout atelier qui se respecte, celui-ci est un vrai capharnaüm, la bâtisse elle-même tient plus de la remise que de l’atelier du sculpteur. Aux murs, des dessins, des esquisses, des études. Des nues, partout. Un faux désordre car l’artiste y sait chaque chose à sa vraie place. Autour du modèle, des nues figées sur la chaux qui partout s’effrite, et elle bien vivante, épaules, seins, cuisses, bras, jambes vibrants de vie, prête à être immortalisée dans une éternelle jeunesse. Et nous avons de part et d’autre d’une cloison séparant la vaste pièce, un vieil homme proche de sa fin et une jeune fille au début de sa vie.
Bien sûr, on pense à « La belle noiseuse » de Jacques Rivette, et à Emmanuelle Béart qui n’a jamais été aussi bien sculptée par une caméra, on pense au « Renoir » de Gilles Bourdos qui évoque la rencontre du vieux peintre avec son dernier modèle l’année 1915. La beauté de cette dernière réveille les dernières forces du peintre aux mains en partie paralysées. Chaque matin, Renoir se fait porter à travers les oliviers vers son atelier pour transfigurer sur la toile ce miracle de la nature qu’il sait éphémère et qu’il a le pouvoir de faire durer.
Enfermé dans son art, Marc Cros voudrait oublier l’Occupation, les arrestations, les déportations, lui n’est qu’un artiste seul avec son inspiration loin du tumulte de l’Histoire, comme un Michel-Ange perché à vingt mètres de haut sous le plafond de la Sixtine. L’atelier n’est pas une construction du cerveau de l’artiste, il est bien situé dans le monde, des Allemands y passent, un historien de l’art en uniforme de la Wehrmacht, vient le visiter avant de partir pour le front de l’Est, alors que Mercé en fait une planque pour un parachutiste avant de lui faire passer la frontière. Le jour, elle est modèle, la nuit, elle court d’anciens chemins de contrebandiers. La vraie vie finit toujours par vous rattraper, même dans le coin le plus isolé. Quand le danger menace, Mercé s’en va, laissant l’artiste et l’œuvre qu’il a façonnée dans le plâtre, espérer encore de la race humaine.
Tourné dans un beau noir et blanc, baigné par des nuances du gris au crayeux, « L’artiste et son modèle » est un modèle d’hommage à la création. Le réalisateur de « Belle époque » - qui a révélé Penelope Cruz en 1992 – a mis des années à mûrir son sujet, on ne l’en blâmera pas. L’octogénaire Jean Rochefort trouve dans ce personnage l’un de ses plus beaux rôles, une sortie avec panache du monde du cinéma, si tant est qu’il persiste à ne pas vouloir tourner désormais le film de trop.
Richard Pevny

00:01 Publié dans Critique, Film | Lien permanent | Commentaires (0)

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