17/07/2013

Bisous volés

21012331_2013061314412304_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg« Chez nous, c’est trois », et chez vous, c’est combien ? On a tous été confrontés à ces petites mésaventures du bisou distribué sans discernement ou avec trop de parcimonie. C’est quatre quand vous pensez trois, ou trois quand vous vous arrêtez après deux… Et ce nombre varie d’un département à l’autre, voire d’une rive à l’autre. La France est un pays (ingouvernable disait De Gaulle) qui a autant de coutumes que de fromages. On ne s’y est jamais fait la guerre pour un bisou de trop et aucun pont n’a jamais été bombardé pour un bisou volé. Sur le pont de Saint-Martin, Claude Duty réalise la plus romantique des comédies, et qu’importe le nombre de bisous, pourvu qu’on en ramène l’ivresse.
Jeanne Millet (Noémie Lvovsky) est réalisatrice. Elle s’apprête à entrer en tournage alors qu’elle vient d’apprendre par la presse de caniveau que son mec l’a larguée pour une bimbo ; d’ici que sa productrice ne la lâche pas, ce serait un comble. Elle a de quoi déprimer Jeanne dans les bras de sa sœur que tout ce cinéma commence à faire ch… Et voilà qu’on lui propose une tournée en Bretagne à Saint-Martin où elle a passé l’essentiel de son enfance, un mouroir de l’adolescence qu’elle a fui à vingt ans, plaquant de fait son amoureux, Gabriel (Stéphane de Groodt). Elle est montée à Paris, a fait ce dont elle rêvait, du cinéma, lui est resté au pays et s’occupe désormais d’ados au sein d’une colo de vacances. Or, ladite colo et autre maison de retraite font partie de la tournée de Jeanne et de son second film « Baisers fanés » dont on verra de projection en projection que la jolie silhouette de la fille (Olivia Bonamy) qui fait du stop sur le bord d’une départementale pour gagner Paris. A Saint-Martin, Jeanne est reçue par une assistance (Marie Kremer) quasi amoureuse de son film, un projectionniste dragueur dont les conquêtes d’un soir ne sont que des fantasmes de cinéma, et un étudiant africain, Souleymane, qui étudie la géographie des plaques tectoniques des baisers. Justement, Jeanne ne se sent de nulle part, comme une enclave de deux bisous dans un territoire de trois bisous. Pendue à son téléphone portable en attente d’une réponse de sa productrice, elle survole une tournée sans intérêt, essayant tant bien que mal de recoller les morceaux avec Gabriel, mangeant des pommes bio, visitant avec un agent immobilier qui n’est pas sourd au charme qui se dégage d’elle, la maison en vente où elle a passé son enfance. Le dernier soir de la tournée elle n’est plus qu’une épave alcoolisée dans un océan d’indifférence. Et c’est l’actrice (Judith Godrèche) qu’elle a mis sur les rails du succès qui la récupère. « C’est d’une banalité une femme alcoolique surtout dans notre métier » dit cette dernière en guise de réconfort avec ce sourire qui cause à chaque fois des dégâts irréparables dans nos neurones).
« Chez nous, c’est trois » est le troisième long métrage de Claude Duty, dix ans après « Bienvenue au gîte » dans lequel un couple décidait de tout quitter pour un gîte en Provence. Il a fallu tout ce temps au cinéaste pour trouver l’argent de « Chez nous, c’est trois » et du film dans le film, « Baisers fanés » (avec Julien Doré) à la suite d’une campagne de participation à son financement. Le scénario s’est nourri de ces incertitudes amoureuses et professionnelles. A l’image de Jeanne qui se demande si elle ne fait pas fausse route tant avec les hommes que le cinéma, une carrière de documentariste est moins exposée au désamour du public, Claude Duty a - on l'imagine - plusieurs fois douté. Mais « Chez nous c’est trois » n’est pas juste un film sur le cinéma, il l’est aussi sur les relations entre les hommes et les femmes, une question qui taraude l’humanité depuis la Bible à « La nuit américaine ».
Richard Pevny

16:14 Publié dans Critique, Film | Lien permanent | Commentaires (0)

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