06/11/2013

« Quai d’Orsay » : autant en emporte le ministre

21040502_20130916105938763_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgC’est une comète, que dis-je une tornade, un tsunami… dans ses pas, les portes claquent, les pênes lâchent, les dorures éclatent, les feuillets des discours à l’encre encore fraîche s’éparpillent sur les parquets de bureaux exigus où s’entassent secrétaires, chargés de missions et conseillers. Vlon ! Le ministre passe, le Quai d’Orsay tressaille. Adapté d’une bande dessinée décapante de Christophe Blain et Abel Lanzac pseudo d’Antonin Baudry qui raconte l’expérience de ce dernier dans le ministère de Dominique de Villepin, « Quai d’Orsay » montre, sous une forme relâchée, le quotidien d’un ministère en temps de crise, c’est-à-dire à peu près tout le temps. Il nous raconte les années Bush, l’influence des faucons américains prêts à intervenir en Irak avec le blanc-seing de la communauté internationale, malgré le veto de la France qui s’y opposera lors d’un discours resté célèbre devant le Conseil de sécurité de l’Onu. Arthur Vlaminck (Raphaël Personnaz) est un jeune énarque qui se cherche un poste dans l’administration gouvernementale. Le ministre des Affaires étrangères, Alexandre Taillard de Vorms (Thierry Lhermitte), fait appel à lui pour lui confier la substantifique moelle de ses discours, dont celui qu'il doit prononcer à l’Onu. Arthur n’est pas à proprement parler un fonctionnaire. Sans titre officiel, ni grade, c’est un fantôme qui passera sous les dorures de ce ministère et disparaitra, le temps d’une législature ou peut-être moins, œuvrant dans une espace réduit emménagé dans les combles, se retrouvant avec les autres conseillers autour du directeur de cabinet Claude Maupas (Niels Arestrup) au calme zen, bras droit du ministre, et véritable artisan de l’action diplomatique d’un personnage qui en a si peu, gouverne son petit monde, une dizaine de personnes, quand la garde rapprochée du Secrétaire d’Etat américain, n’en compte pas moins de quatre-vingt, à coups d’aphorismes puisés chez Héraclites. Un commando toujours en mouvement dont les armes sont ces petites phrases qui feront les unes et tourneront en boucle sur les chaines d’information. Quand le ministre se déplace à l’étranger, il entraîne à sa suite sa cohorte de conseillers, plus quelque intellectuel qui se pique de politique internationale, et l’agent chargé du Chiffre, ce système de transcription codé hérité des films de James Bond. Arthur suit le mouvement, sa rame de papier, son imprimante portable, prêt à pondre la énième version d’un discours qui ne satisfera pas le ministre, parce que la veille, il a stabilossé au jaune canari les quatrains d’un obscur poète de ses amis et désire les intégrer à la nouvelle mouture de son intervention. Grand, sportif, bronzé, entraînant à sa suite sur les quais de Seine son conseiller en langage dans un jogging épuisant, brassant en permanence l'air de ses bras en perpétuelle gesticulation, le ministre est un agité chronique qui reçoit Arthur en « camarade ». Crise au Lousdem, prise d’otages en Oubanga, conflit des grands lacs, disparition de l’ours Cannelle, crise franco-espagnole sur la pêche aux anchois…. Chez les conseillers, c’est à qui tirera la couverture à soi, quitte à frapper un collègue dans le dos. Le ministère est une petite communauté recluse derrière les hauts murs d’un palais de la République, une ruche avec son roi et ses ouvriers, ses amitiés, ses amours, ses trahisons. Le film de Bertrand Tavernier n’est pas une variation de plus sur la vie politique hexagonale. Rien à voir avec le sérieux « Exercice de l’Etat » de Pierre Schoeller, encore moins du « Pater » d’Alain Cavalier. Avec ses deux scénaristes, qui sont aussi les auteurs de la BD, le réalisateur de « La princesse de Montpensier » lorgne beaucoup plus du côté de la comédie. Le trait est certes forcé, mais jamais caricatural. Dans ce jeu, Thierry Lhermitte se montre brillant, effaçant Dominique de Villepin, tel un Michel Bouquet restant lui-même dans la peau de Mitterrand. Cinéaste toujours aussi dynamique à soixante-douze ans, Bertrand Tavernier a tâté de tous les genres, du film d’investigation ou d’exploration au thriller, le film en costumes ou la fiction documentaire. « Quai d’Orsay », sa première comédie - excepté « La fille de d’Artagnan » dont il reprit le tournage après la défection de Riccardo Freda - s’inscrit dans sa démarche. Quel que soit le dialogue ou la scène, ce qui ne change pas c’est cet art de la mise en scène qui lui est propre, qu’il a appris auprès de Jean-Pierre Melville dont il fut l’assistant et témoin du climat de terreur que ce dernier imposait. Aucun film, dut-il devenir un chef-d’œuvre, ne le justifie. Bertrand Tavernier tourne ses films sans bruit ni fureur, dans un climat réel de confiance. Quelque part, cela se retrouve sur la pellicule. Sa sagesse, « dire le vrai et agir selon la nature ». Il y a du Héraclite en cet homme. Richard Pevny

21045362_2013093018184854_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

08:00 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.