05/03/2014

L'art de la diplomatie

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La voix hurle en allemand à l’autre bout du fil, à l’autre bout de l’Europe. Retranché dans son bunker berlinois, Adolf Hitler répète : « Paris brule-t-il ? » Mais à l’hôtel Meurice à Paris, il n’y a plus personne pour prendre le combiné, le général Dietrich Von Choltitz n’a pas obéi aux ordres du Führer, il n’a pas détruit Paris. Le général Leclerc et ses troupes ont investi la capitale, le général de Gaulle s’apprête à descendre les Champs-Elysées, à marcher sur Notre-Dame en passant rue de Rivoli devant le fameux hôtel, là où la nuit précédente s’est dénouée la crise, dans la suite même du gouverneur du Grand Paris. La confrontation a opposé toute la nuit Von Choltitz au consul d’un pays neutre, le Suédois Raoul Nordling.
Dans « Paris brûle-t-il » en 1966, René Clément aidé d’une petite armée de vedettes de l’écran de l’époque (Orson Welles jouait Nordling, Gert Fröbe le général allemand) , s’intéressait à la Libération de la capitale et à ceux qui en avaient été les acteurs, Leclerc, De gaulle et la Résistance. Le réalisateur allemand Volker Schlöndorff – Palme d’or à Cannes en 1979 pour « Le tambour » -, raconte dans un huis clos passionnant comment un homme singulier a fait plier un général allemand, élevé à la prussienne, aux ordres, sans état d’âme pour ce qu’il a à faire, réduire Paris en un désert de cendres de centaines de milliers de morts. Napoléon en a-t-il eu des scrupules en Russie en brûlant tout sur son passage, demande le général ?
Le film de Schlöndorff débute par des images de la destruction de Varsovie en cette même année 1944, qu'accompagne le deuxième mouvement de la 7e symphonie de Beethoven peut-être pour souligner à travers cette cadence un peu funèbre que cette destruction est l'aboutissement de l'oeuvre d'un seul homme.
Dans la nuit du 24 au 25 août 1944, tous les ponts sur la Seine ont été minés, Notre-Dame, le Louvre, la Tour Eiffel, l’Opéra, surtout l’Opéra qui nargue par sa grandeur celui de Berlin, l’Arc de Triomphe,… tous bâchés de dynamite, en attendant l’ordre suprême. Le QG de ce feu d’artifice se trouve quelque part sous le Louvre, les communications passent mal, on entend des tirs, à l’hôtel Meurice Von Choltitz organise la riposte en attendant des renforts qui n’arriveront pas. Von Choltitz fume une cigarette à la fenêtre de sa suite, sur le trottoir d’en face au mépris du couvre-feu un homme promène son chien. « Quelle arrogance, les Parisiens se croient déjà vainqueurs », marmonne le général quand surgit, venu d’on ne sait où, le consul Nordling, costume sombre, chapeau noir sur la tête, et le sourire malicieux d’André Dussollier. Comment est-il entré ? Un escalier dérobé permet de rejoindre la pièce, un escalier qui date de Napoléon III et que l’empereur avait fait emménager pour rejoindre discrètement sa maîtresse.
L’acteur a joué plus de deux cents fois ce rôle sur scène face à Niel Arestrup très convainquant en général borné. Le reprendre devant la caméra de Schlöndorff est pour ces deux-là une partie de plaisir. Cela se sent même si le contexte est grave. L’Europe est à feu et à sang, d’un côté les Alliés ont débarqué début juin sur les côtes normandes, de l’autre les Russes sont aux portes de l’Allemagne bientôt réduite à un tas de ruines. Quelle ironie, les promesses du Führer se sont retournées contre lui. Dans la version filmée de « Diplomatie », le cinéaste allemand agrémente la passe d’armes de ses deux têtes d’affiche de quelques vues de Paris, ders images d’archives et de deux scènes en extérieur, l’une rue de Rivoli devant le palace parisien, l’autre dans le métro.
Dans la suite de l’hôtel Meurice, l’un, Nordling parle et gesticule beaucoup, il a foi en sa mission, devant un Von Choltitz aux gestes réfléchis, dont l’arrogance cache mal des failles dont l’une concerne sa propre famille. Depuis l’attentat qui a failli lui coûter la vie, Hitler a pris en otage les proches des hauts gradés et au moindre fléchissement ils seront liquidés. Nordling prend Von Choltitz par les sentiments, c’est ce que vous voulez laisser à vos enfants, mais quel homme êtes-vous donc ? Tout militaire borné qu’il est, Von Choltitz est aussi un homme d’honneur, rassuré sur l’avenir de sa famille à qui Nordling promet de faire passer la frontière suisse, il suspend l’ordre de détruire Paris. La suite fait partie de l’Histoire. Reste ce tandem d’acteurs qui occupe par la parole, le geste, le déplacement le plateau, le montage subtil, discret nous donnant l’impression d’une continuité comme sur la scène d’un théâtre.
Richard Pevny

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09:32 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

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