26/08/2015

Dheepan : la Palme d'or de Jacques Audiard

212955.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgPalme d'or inattendue à Cannes, le nouveau film de Jacques Audiard bouleverse autant qu'il enchante, par son sujet, sa réflexion, sa mise en scène, son lyrisme malrucien, son romanesque final qui laisse entrevoir une bouffée d'espoir, une rédemption possible pour le héros malgré lui de ce qui s'apparente à un western. Si on a comparé Dheepan au personnage justicier incarné Charles Bronson, ce pourrait être celui de "Il était une fois dans l'ouest", l'homme à l'harmonica qui poursuit le tueur, joué par Henry Fonda, de son frère aîné. Ce sont tous les justiciers de l'épopée westernienne, abandonnés de tous, face à leur destin qui est de finir dans la poussière de l'unique rue d'une bourgade de l'Ouest américain, à commencer par le plus mythique d'entre eux, le sheriff du "Train sifflera trois fois", film que j'ai dû voir un nombre incalculable de fois depuis ma prime enfance. "Dheepan" débute dans la jungle srilankaise sur une musique vivaldienne chantée par le contre-ténor allemand Andreas Scholl, et se termine sur une partition pour choeur envoûtante de Nicolas Jaar qui fait son entrée dans la sphère Audiard, après l'oscarisé André Desplats qui avait signé toutes les BO du cinéaste français. Dheepan est un Tigre Tamoul, un enfant soldat devenu guérilleros qui semble avoir toujours vécu dans la jungle parmi les éléphants. Quand on le découvre, c'est déjà la fin de son équipée srilankaise. Dheepan allume le brasier qui va consumer ses camarades tués par les forces gouvernementales. Audiard filme en plans serrés, mais ne s'attarde pas au-delà du symbole, l'épisode suivant est déjà celui d'un camp de réfugiés où se forment de fictives familles susceptibles d'être accueillies en Europe. Qu'importe qui est qui pourvu que cela colle avec les critères du Haut Commissariat aux réfugiés de l'Onu. Personne n'est dupe, et quand Dheepan, sa nouvelle femme Yalini et leur fille, une orpheline de neuf ans, Illayaal, sont interrogés par les fonctionnaires français, le pays de leurs souffrances, le Sri Lanka et toute l'horreur d'une guerre civile qu'il peut véhiculer à l'heure du 20 Heures, suffit à lui seul comme visa pour un obtenir un statut de réfugiés. Dheepan passe d'une jungle à l'autre, celle-là urbaine. Il vend le soir à Paris de petites gadgets lumineux, jouant à cache-cache avec les policiers, puis obtient un appartement en banlieue. Même si l'endroit se nomme "Le Pré", "une petite prairie, un pâturage" traduit Dheepan à Yalini, ce n'est plus qu'une cité HLM, des barres d'immeubles entre lesquelles s'entrevoit ce qu'il reste de la prairie d'antan. Dheepan a obtenu un poste de concierge, Yalini officie comme aide ménagère auprès d'un homme lourdement handicapé dont le fils, Brahim, est un dealer assigné à domicile par un bracelet électronique. De son étage Brahim attend sa revanche sur ceux d'en bas qui contrôlent désormais le trafic de drogue. Dheepan et Yalini regardent de leur fenêtre au rez-de-chaussée, cette violence nocturne occidentale avec la même incompréhension que nous avons devant les images de guerre que les satellites diffusent depuis le Moyen-Orient. Dheepan sait qu'il évolue en terrain miné, sont but est d'obtenir un passeport, alors Yalini pourra rejoindre sa soeur à Londres, terre promise et non plus subie. Mais avant, il faut jouer à la famille qui envoie sa fille à l'école primaire. Jacques Audiard montre comment le langage codé de l'Education nationale passe difficilement la barre des langues. La violence finit par montrer son vrai visage, comme dans "Un prophète", alors Dheepan institue une "no fire zone" comme au Sri Lanka. Yalini est prise en otage par les feux nourris de deux bandes rivales. La violence renvoie Dheepan à sa vraie vie, celle sur laquelle Yalini n'a cessé de lui ouvrir les yeux. Dheepan s'enfonce, tel Rambo, dans cette jungle de béton obscurcie par l'incendie de véhicules, une arme dans sa main gauche, une machette dans la droite. Il est le justicier jusqu'au-boutiste, prêt à se sacrifier pour celle qu'il considère comme sa vraie compagne. Voilà un film qui joue avec plusieurs genres, dont les épisodes s'emboîtent parfaitement, ne laissant jamais le spectateur perplexe. In fine, le réalisateur montre également que la solidarité est loin d'être l'apanage de notre pays. Cette issue romanesque pourra déconcerter certains, elle n'en est pas pour autant anachronique et s'inscrit bien dans l'histoire. Alors, pourquoi ne pas la montrer, l'espoir d'une vie meilleure serait-il devenu si peu cinématographique ? On pourrait ajouter que Audiard est un formidable directeur d'acteurs, des acteurs qui n'en sont pas professionnellement parlant, "Dheepan est aux trois-quarts en langue tamoul, mais s'en titrent largement avec les honneurs. On pourrait ajouter que ce qui rapproche Antonythasan Jesuthasan de son personnage Dheepan, c'est d'avoir été lui-même un enfant soldat au sein des Tigres de libération de l'Illam Tamoul pendant trois ans. Richard Pevny 470704.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

10:07 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

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