09/09/2015

"Youth" : un hymne à la vie

531328.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgUn maestro à la retraite, un interprète de Q sans son armure (Paul Dano), un réalisateur à bout de souffle, une équipe de jeunes scénaristes en recherche d'inspiration dans la sieste, un lama en lévitation, une Miss Univers belle à se damner, un ballet de corps vieillissants filmés au ralenti... nous sommes dans "Youth", une comédie impertinente de l'enfant dissipé du cinéma italien Paolo Sorrentino.
Fred (Michael Caine) et Mick (Harvey Keitel) sont de vieilles connaissances. L'un est britannique, l'autre américain, comme les deux acteurs qui les interprètent, l'un, souvent espion à la solde de Guy Hamilton, ou Terence Young, l'autre, bad boy du cinéma tant chez Ferrara que Tarantino. Le film a pour cadre un palace des Alpes suisses. Ici, tout n'y est que beauté, luxe, calme et volupté. C'est un lieu endormi, ou de riches pensionnaires, entre massage, sauna et check-up, regardent passer le temps dans la contemplation d'un fabuleux paysage ou d'une jeune femme nue et pulpeuse à souhait, telle Ondine rejoignant l'eau chlorée de la piscine de l'hôtel devant deux octogénaires médusés. "Qui c'est ?", demande Fred. "Dieu", lui répond Mick. N'y manque que la voix de Julie Andrews pour se croire dans une version moderne de "La mélodie du bonheur". Oui, mais un bonheur plus artificiel que réel.
Le soir, comme dans le tonifiant "La grande Bellezza" (Oscar du meilleur film étranger), les terrasses du palace sont animées de musique avec la pop star Paloma Faith dans son rôle favori.
Qu'évoque "Youth" (je préfèrere le titre original de "La Guivinezza") sinon le temps qui passe et qui ne reviendra pas, malgré toutes les poudres de perlimpinpin qui vous assurent que vous le valez bien. Quand Fred, le compositeur et chef d'orchestre se retourne sur son passé, ou que sa fille (Rachel Weisz) l'y force, il ne rencontre que des regrets. Regrets de n'avoir pas été là pour la voir grandir parce que son travail au côté de Stravinsky était plus important. Regrets de n'avoir pas été aussi présent auprès de sa femme, l'interprète vocale de sa musique, qui repose dans le même cimetière vénitien que le musicien russe. Pourtant, l'on apprendra que depuis la disparition de son épouse il se refuse à faire jouer ou diriger cette même musique avec une autre interprète, fut-ce devant le couple royal britannique dont l'envoyé spécial ne saurait rentrer à Buckingham sans le consentement qu'il est venu en Suisse arracher au musicien. Quant à Mick, il tente de mettre une dernière scène au film-testament qu'il veut tourner avec la star Brenda Morel (Jane Fonda épatante) qu'il a rendue célèbre et qui ne semble pas en montrer de la reconnaissance.
Ensemble, Fred et Mick ne partagent que du bon temps, traitant de traits d'humour leurs problèmes de prostates, ou l'obésité d'une ancienne star mondiale du football au dos tatoué d'une tête de Karl Marx dont la barbe se perd dans les plis adipeux du torse. "A mon âge, la forme est une perte de temps", dit Fred qui passe le sien à écouter la nature, en dirigeant un hypothétique orchestre de bovinés, cloches au vent des Alpes suspendus à leurs cous.
C'est peut-être cela la vie à l'automne de l'existence. Quand on a goûté à tous les chocolats de la boîte (voir "Forrest Gump"), il en reste dans la bouche une suite de bons et mauvais souvenirs qui rendent le présent mélancolique. Et l'avenir ? Nos écorchés par la vie ne lui ferment pas la porte, comme le dit Mick le cinéaste : "La vie continue même sans ce putain de cinéma".
Heureusement, il y a Paolo Sorrentino, l'élégance de sa mise en scène, la musique attachante de son cinéma, son propos doux-amer sur l'existence. Le grand oublié du palmarès cannois pourrait prendre sa revanche auprès du public. Un prix du public grandement justifié. Tendre, cruel et émouvant il y a tout cela dans cette symphonie dont les mouvements pourraient s'appeler la vie, l'amour, la mort, l'amitié indéfectible de deux êtres, l'art in fine par la voix de la Coréenne Sumi Jo. Une chanson toute simple comme hymne à la vie.
Richard Pevny
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13:56 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

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