15/10/2015

"Belles familles" de Jean-Paul Rappeneau

415446.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgJean-Paul Rappeneau n'est pas un cinéaste prolixe, huit longs métrages en un demi-siècle, quand dans le même temps un Claude Lelouch en tournait une bonne quarantaine. Douze années se son écoulées entre "Bon voyage" et "Belles familles", et ce dernier est d'autant plus une déception que cet ultime long métrage était attendu de la part d'un réalisateur élégant en tout. Certes, ici, encore, la mise en scène est d'une haute tenue, les décors soignés, alors pourquoi la narration est-elle aussi lâche, fait-elle penser à quelque chose qui relève du téléfilm de France Télévision, même s'il s'agit d'un téléfilm plutôt de luxe. Le scénario sent sa patine antiquaire, son parfum de désuet, son côté convenu, ses accents vaudevillesques jusque dans son titre, ses situations prévisibles, ses scènes téléphonées.
Exemple : quand la Chinoise Chen-Lin arrive en gare d'Ambray pour rejoindre son fiancé Jérôme, elle est abordée sur le quai par un jeune compatriote qui propose de lui montrer la ville. Elle ne sait pas qu'il est le pianiste soliste du concert auquel elle va assister en soirée, qu'elle va, nous suggère la caméra, en tomber amoureuse... Dans "Belles familles", Jean-Paul Rappeneau ne laisse aucun spectateur au bord de la route, dans le doute, l'incompréhension; il s'adresse à un public qui a largement passé le mitan de la vie, un public qui a besoin d'être accompagné. Dans "Belles familles", on sait où l'on va.
Sur le chemin qui les mène de Shangaï à Londres pour affaires, Jérôme Varennes (Mathieu Amalric) et Chen-Lin (Gemma Chan) font halte à Paris où Jérôme compte rendre visite à sa mère Suzanne (Nicole Garcia). Les retrouvailles avec son frère Jean-Michel (Guillaume de Tonquèdec) sont plus musclées, ce dernier lui reprochant son absence au moment de la vente de la maison familiale à Ambray, une grosse propriété au coeur d'un imbroglio juridique entre un promoteur immobilier, Grégoire Piaggi (Gilles Lellouche), ami d'enfance de Jérôme, qui veut y construire une résidence de luxe, et la mairie qui bloque le projet pour en changer la destination vers des logements sociaux; le maire (André Dussolier) par ailleurs amoureux depuis fort longtemps de Suzanne Varennes. Jérôme part illico à Ambray, confiant à Chen-Lin le soin de régler leurs affaires londoniennes. Sur place il fait la connaissance de la belle Louise (Marine Vacth), la fille de Florence (Karin Viard) qui fut la maîtresse du docteur Varennes dans les dernières années de sa vie. A la mort de ce dernier, Florence et sa fille Marine ont été expulsées et relogées par Piaggi, quand Marine est devenue sa petite amie. Jérôme tombe amoureux de Louise dans la maison même où ils ont tous deux vécu à des périodes différentes. Plan de Marine, nue de dos dans la chambre qui fut jadis la sienne. Comme au théâtre de boulevard, les portes claquent, les portières de voitures surtout, on court après le temps et les occasions manquées. Qu'on se rassure, à la fin tout est bien qui finit bien, chacun trouve sa chacune dans un feu d'artifices de néons shangaiens...
On peut se laisser entraîner dans "Belles familles", rien n'y est nocif, et si la narration manque de hauteur, la mise en scène de Jean-Paul Rappeneau peut en faire oublier ce défaut. Il faut en souligner l'interprétation impeccable, l'un des points forts de ce cinéma. Rappelons les tandems Belmondo-Jobert dans "Les mariés de l'an II", Montand-Deneuve dans "Le sauvage" et Montand-Adjiani dans "Tout feu tout flamme". Quant à "Cyrano", il avait valu à Gérard Depardieu le prix d'interprétation au Festival de Cannes 1990. Cannes, où semble-t-il, "Belles familles" devait faire la clôture, puis a été déprogrammé... 434821.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

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07/10/2015

"Asphalte", chronique d'une humanité

106211.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgUn ciel laiteux, des barres d'immeubles grises, la banlieue dans toute sa laideur. Un ascenseur toujours en panne, un syndic aux abonnés absents, des locataires qui se réunissent dans l'appartement de l'un d'eux pour en voter la réparation à leurs frais. Unanimité moins une voix, celle de monsieur Sternkowitz (Gustave Kerven) qui explique que résidant au premier, il n'utilise jamais ledit ascenseur. Les questions de solidarité n'effleure pas la conscience de M. Sternkowitz, vieux célibataire, sans attache, ni amis. Délibération des votants dans la chambre, laissant M. Sternkowitz seul dans le salon face à un aquarium et un vélo d'appartement. Tiens, se dit M. Sternkowitz, si je m'en achetais un, la Rolls des vélos d'appartement, entièrement automatique. M. Sternkowitz est désormais interdit d'ascenseur. M. Sterkowitz sur son vélo d'appartement à entrainement automatique, des heures durant... cent kilomètres plus loin, dans une chambre d'hôpital. M. Sterkowitz a fait un gros malaise. Il a trop pédalé. M. Sternkowitz est condamné pour un temps au fauteuil roulant. Retour de M. Sternkowitz chez lui, face à l'escalier qui accède au premier étage...
D'une situation absurde, si l'on veut, Samuel Benchétrit concocte un conte moderne, parce que durant son périple en fauteuil roulant. M. Sternkowitz, obligé de contourner l'interdiction qu'il lui est faite, utilise l'ascenseur à l'insu de tous, c'est-à-dire la nuit, moment durant lequel il va faire la rencontre de sa vie. Il sera le remède contre la déprime d'une infirmière de nuit (Valeria Bruni Tedeschi) sans aucune perspective amoureuse. Tirés de ses deux volumes des "Chroniques de l'asphalte", Samuel Benchétrit nous embarque dans trois contes qui ont pour cadre le même immeuble et son ascenseur rétif à toute réparation.
La capsule de retour d'un astronaute américain (Michael Pitt) atterrit sur le toit de l'immeuble. Au dernier étage habite Mme Hamida (Tassadit Mandi) dont le fils purge une peine de prison. Mme Hamida n'est pas effrayé quand John Mc Kenzie sonne à sa porte en tenue d'astronaute. Elle ne crie, pas, elle ne perd pas connaissance, non, Mme Hamida pense de suite couscous. Elle va concocter un couscous pour son jeune invité, en attendant que la Nasa vienne en douce le récupérer. C'est un fils de substitution que le ciel lui a envoyé, qu'il en soit remercié.
Jeanne Meyer (Isabelle Huppert) est actrice, elle vient d'emménager, ses cartons non défaits dessinent une espèce de labyrinthe dans l'appartement. Sur le même palier vit Charly (Jules Benchétrit), un adolescent. Un jour que Jeanne Meyer a oublié ses clés dans l'appart, Charly appelle un serrurier, un pote du deuxième qui a une méthode personnelle (à essayer) pour ouvrir la porte. Charly n'a jamais rencontré d'actrice. Jeanne lui montre l'un de ses films, à une époque où elle était beaucoup plus jeune, aux images en noir et blanc. Elle prépare sans grande conviction son retour au théâtre, Charly l'aide à répéter son rôle, ne la ménage pas. Elle est pathétique, Charly est son billet pour une deuxième carrière.
La banlieue, Samuel Benchétrit la connaît pour y avoir vécu. Il en sait le sordide, l'impression d'un définitif abandon, la misère sociale et la misère affective, mais aussi l'espoir en des jours meilleurs, comme une matinée ensoleillée. La vision d'un caoutchouc grandissant au côté d'un téléviseur de la marque Grundig. Dans quelle décennie sommes-nous, celle l'affiche de "Piège de Cristal" qui décore l'un des murs de la chambre du fils de Mme Hamida, ou celle des vaisseaux Apollo dont la capsule de retour de John Mc Kenzie ressemble ? La banlieue de Samuel Benchétrit n'est pas un territoire perdu, un lieu de désespoir chronique, on peu trouver à y soigner son mal de vivre, son mal-être, question de solidarité.
"Asphalte" n'est pas un grand film, mais dans son format 1:33, il nous parle, il nous rassure sur l'humanité. 110899.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

15:34 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)