06/04/2016

"L'avenir" de Mia Hansen-Love

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Mia Hansen-Love sait ce qu'elle doit à ses aînés. Ses géniteurs, profs de philo, qui lui ont donné cet amour pour les livres, un amour quasi physique. L'amour de Mia Hansen-Love est une bibliothèque. Elle a aussi beaucoup d'affection pour des pères en cinéma, fondateurs de la Nouvelle vague et des critiques aux Cahiers du Cinéma devenus théoriciens d'une manière de filmer que l'on étudie dans toutes les écoles de cinéma de la planète. Le cinéma hexagonal depuis "Les 400 coups" est une exception française que l'on qualifie, en son pays, parfois d'une manière à peine péjorative de cinéma "intello". Mia Hansen-Love a été actrice chez Olivier Assayas et critique aux Cahiers, elle sait qui et quoi elle filme. Son cinéma est un cinéma de la pensée et ce n'est pas fait pour nous déplaire. Il y a de la distance, du plan séquence, nous ne sommes pas dans une forme kaléidoscopîque du cinéma dans lequel les plans se bousculent à la vitesse de 72 images/second. C'est un cinéma de la profondeur, de champ et d'esprit.
Dans l'une des premières scènes, Nathalie (Isabelle Huppert), son mari (André Marcon) et leurs deux enfants, se promènent sur une côte battue par le vent où repose un grand auteur français. Nathalie demande à rester un peu seule, l'un des ados, le garçon, râle parce qu'il ne veut pas passer la nuit avec l'auteur du "Génie du christianisme". "L'avenir" nous parle de livres et de passions, d'amour et de raison. Nathalie aime son métier de professeur de philo, elle aime donner à ses terminales à penser Rousseau. "S'il y avait un gouvernement de Dieu, il serait si parfait qu'il ne conviendrait pas aux hommes", dixit le vieux promeneur solitaire. On aime avec Mia Hansen-Love se perdre dans les titres, "Le perdant radical", "Difficile liberté", les auteurs, Levina, Jankelevich, la revue Esprit, dans le métro, le Vercors. L'appartement tourne autour d'une grande bibliothèque devant laquelle une longue table de travail occupe l'espace. Un milieu privilégié, socialement, financièrement, intellectuellement. Devant des élèves en grève qui bloquent l'entrée du lycée, Nathalie oublie qu'elle a été un temps communiste, radicale comme eux. Difficile d'accorder ses actes avec sa pensée, ça l'était pour Rousseau sur le tard.
Tout bascule quand son mari lui annonce qu'il a rencontré quelqu'un d'autre. Réaction de Nathalie : "Pourquoi tu me le dis ?". Dans le même temps, sa mère (Edith Scob "les yeux sans visage" de Franju), une ex-mannequin encore très belle, mais excentrique et possessive, qui appelle les secours plusieurs fois par semaine, moins parce qu'elle a craqué pour un jeune pompier, que pour des crises d'angoisse, doit quitter son appartement pour une maison de retraite. Nathalie revoie un ancien élève (Roman Kolinka) dont elle publie des textes dans une collection d'essais philosophiques qu'elle dirige chez un éditeur de livres scolaires. Il part pour le Vercors rejoindre des amis qui veulent vivre autrement, un retour à la vie communautaire dont le cinéma se fait l'écho depuis quelque temps. Nathalie le rejoint pour leur confier Pandora, le vieux chat noir et obèse de sa mère. Nathalie n'a vraisemblablement pas envie de se retirer dans les montagnes pour philosopher en allemand autour de la table du dîner sur l'état de la société. Son ancien élève lui reproche sa vie de petite bourgeoise. Elle n'a pas non plus envie de se consoler de la trahison de son mari dans les bras d'un type rencontré un soir dans un cinéma du quartier latin. Mais, quand le doute et l'interrogation s'installent, que tombent les certitudes, les livres ne sont pas toujours d'un grand secours, leurs auteurs sont eux-mêmes traversés par des questions existentielles. Nathalie n'a plus qu'à assumer sa nouvelle liberté.
A 35 ans, l'avenir de Mia Hansen-Love semble plein de promesses. Son cinquième long métrage lui a valu l'Ours d'argent de la meilleure réalisatrice à Berlin. Il est vrai que "L'avenir" est un film des plus intelligents, qui fait la part belle non seulement aux mots, mais aussi aux émotions, aux troubles de la cinquantaine quand le coeur n'y est plus. Rousseau ne peut rien face à la fracture des sentiments. Isabelle Huppert est impeccable dans ce rôle de femme déchirée appelée à se reconstruire
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