08/08/2010

Juliette Cinoche

Adolescente, nous a-t-elle un jour confié, le jeune Juliette était dans les cours de récréation le sujet de sarcasmes où son patronyme se trouvait escamoté en "Cinoche"; ce qui pour une enfant qui avait la larme à l'oeil facile, ne devait pas être rose les jours d'école que le ministre de l'Education a rendu obligatoire pour les petits Français.
Mais avec le temps, ce surnom – qui n'est pas pire que Godasse pour un petit Soulié – a fait son chemin, son oeuvre, et depuis le début de ce 63e Festival est le corps, le visage, le sourire lumineux de Juliette Binoche qui nous accompagne où que porte notre regard autour du Palais des festivals, à la fois intra-muros et partout sur la Croisette. Comme d'autres avant elle, mais pas tant que ça, des Marilyn et des Marlene Dietrich aux silhouettes évaporées, des Ingrid Bergman dans les bras de Cary Grant, ont eu les honneurs de l'affiche du festival. Pourquoi pas Juliette Binoche, icône du cinéma mondial, l'une des rares Françaises à avoir obtenu l'Oscar de la meilleure actrice à Hollywood, qui vient de tourner au côté d'Al Pacino. Chez elle, jamais l'actrice ne cache la peintre ou la femme engagée, passionnée. Quand une journaliste de "Gala" lui demande comment elle choisit ses projets, "ce sont eux qui me choisissent", répond l'actrice. Ainsi en allant rencontrer Abbas Kiarostami à Téhéran, était-elle loin de s'imaginer qu'il allait lui proposer de tourner avec lui. "J'y suis allé pour en savoir un peu plus sur les femmes iraniennes, comment elles ressentaient leur condition de vie. La façon dont il m'a filmée est à l'opposé de ce que dit son pays sur les femmes". Son personnage "est tout ce qu'une femme peut être dans sa complexité. C'est un hymne à l'amour et à la difficulté d'aimer". Pour se guider, elle a regardé des films avec Anna Magnanni. "Son visage exprime tout, sauf le mensonge". Celui de Juliette rend fait de chaque jour de festival, un jour heureux.
R. P.

En Toscane, Abbas Kiarostami filme la radieuse Juliette Binoche

205_low.jpgDans une campagne toscane qui n'aurait guère bougé depuis le "Quattrocento", le cinéaste iranien orchestre la rencontre entre un écrivain anglais (première expérience d'acteur du baryton d'opéra William Shimell rencontré par Abbas Kiarostami au festival d'Aix-en-Provence où ce dernier assurait la mise en scène de Cosi fan tutte), érudit et raffiné, auteur d'un livre sur les relations entre une oeuvre originale et sa copie, et une galeriste française, l'irradiante Juliette Binoche, qui élève seule un jeune fils dissipé.
Elle se propose de lui faire découvrir le temps d'un dimanche ensoleillé, quelques endroits cachés qui pourront nourrir sa propre réflexion sur l'art et ses copies, dans une région où derrière chaque copie s'affiche un chef-d'oeuvre.
Une patronne de café les ayant pris pour mari et femme, peu à peu leur conversation glisse du vous au tu, comme si ces deux-là se connaissaient depuis toujours, et ce qui n'était semble-t-il qu'un jeu, vire au règlement de comptes du vieux couple fatigué, elle lui reprochant ses longues absences, même quand il est là, l'oubli de leur quinzième anniversaire de mariage, le fait qu'il ne la regarde plus avec ses yeux d'autrefois, qu'il la néglige. James Miller s'emporte, la trouve injuste, dit encore l'aimer. Se connaissent-ils vraiment et sont-ils déjà venus dans ce village où des couples tout fraîchement mariés font la queue pour se faire photographier près d'un arbre symbole de bonheur ? Ont-ils pris une chambre le soir de leurs noces sous les toits d'une pension, dont les oreillers de la chambre 9 ont gardé jusqu'à leur odeur ? En longs plans séquences, Abbas Kiarostami filme le dimanche des illusions perdues. Le cinéaste du "Goût de la cerise", Palme d'or en 1997, nous dit au passage que la valeur, pas seulement d'un objet d'art, mais aussi d'une personne, dépend du regard qu'on lui porte. Le regard qu'il porte sur le couple, sur Juliette Binoche femme et actrice, sur l'amour, ne plaira pas aux mollahs iraniens, c'est sûr. Et c'est presque tant mieux pour nous.
Richard Pevny


Meurtres au monastère cistercien

Une petite communauté monastique chrétienne au coeur de l'Algérie musulmane. Un îlot de paix alors que les combattants du GIA font régner la terreur, égorgent des adolescentes "impudiques" ou mènent des opérations de guérilla contre les militaires. C'est le lieu et l'époque racontés dans "Des hommes et des dieux" du réalisateur français Xavier Beauvois, qui avait remporté le Prix du Jury à Cannes en 1995 pour "N'oublie pas que tu vas mourir".
Le cinéaste est passé d'un univers urbain, celui du "Petit lieutenant" son précédent long métrage, à ce film totalement dépouillé où entre les sept offices religieux de la journée, ces trappistes mènent une existence simple faite de travail et de prière. Tourné dans de fabuleux paysages montagneux du Maroc, "Des hommes et des dieux" nous fait partager un moment d'oecuménisme entre huit Cisterciens français et une communauté villageoise algérienne, dans une totale harmonie. Le monastère est aussi un dispensaire où officie le frère Luc (Michael Lonsdale), un ancien médecin, sept jours sur sept pour les gens qui accourent de toute la région. Quand les rebelles s'approchent du monastère, les militaires deviennent nerveux, incitent les moines à partir, ne comprennent pas pourquoi frère Christian (Lambert Wilson), prieur du petit monastère, ne partage pas leur haine des combattants islamistes. Qui a tué les huit moines de Tibhirine ? Si Xavier Beauvois évite toute polémique sur la responsabilité réelle de l'enlèvement et du massacre des moines en 1996, l'on sent qu'en adoptant le point de vue de la communauté monastique, il ne va pas manquer d'irriter le gouvernement algérien. Surtout après les révélations, l'an dernier, d'un officier français à Alger pointant une bavure des militaires algériens. Les corps auraient été décapités, histoire ensuite de mouiller le GIA. "Les moines appelaient frères de la montagne les terroristes et frères de la plaine les militaires", rappelle le scénariste Etienne Comar qui a pu bénéficier l'été dernier de documents français déclassifiés, alors qu'une action judiciaire est ouverte depuis 2003.
R. P.