08/08/2010

Thriller amoureux au XVIe siècle

C'est l'histoire d'une jeune femme au centre de convoitises, l'enjeu d'un duel entre trois hommes pour la conquérir. Car son propre époux ne lui est pas acquis, à qui elle a été "vendue" pour de la terre, des chevaux, du mobilier, quatre poules, un titre... Voilà schématisé le pitch de "La princesse de Montpensier", texte de Madame de La Fayette, un auteur qui n'est pas la préférée du président Sarkozy, qui l'avait fait savoir, et selon le bon vouloir du prince, la femme de lettres avait été mise à l'index des concours de l'administration. Il est vrai que lire la "Princesse de Clèves" n'était pas nécessaire à la rédaction de formulaires d'expulsion d'étrangers du sol national.
Nous savons que c'est un peu en réaction à cet arbitraire que Bertrand Tavernier, le réalisateur de "L.627", "L'appât" et "Ça commence aujourd'hui", des films dont il revendique l'engagement, a entrepris, dans la foulée de son expérience américaine avec "Dans la brume électrique", le tournage, l'automne dernier, de cette "Princesse de Montpensier".
Dans l'adaptation écrite par Jean Cosmos, un vieux briscard du cinéma et compagnon de route de Tavernier depuis ses débuts, la comédienne Mélanie Thierry (récent César du meilleur espoir féminin pour "Un dernier pour la route"), incarne Marie de Mézières, mariée contre sa volonté au jeune comte de Montpensier (Grégoire LePrince-Ringuet), alors qu'elle est éprise du duc Henri de Guise (Gaspard Ulliel). Ce dernier que fera assassiner Henri III, qui dans l'histoire n'est que le duc d'Anjou, frère de Charles IX, et candidat au coeur de Marie, tout comme le Huguenot comte de Chabannes (Lambert Wilson), mentor de Montpensier.
Entre Paris et bords de Loire, chacun d'entre eux est prêt à tout pour l'emporter, jusqu'à la mort, car à quoi bon vivre si c'est juste pour vivre. Il y a de la comédie amoureuse et du suspense, le spectateur se demandant qui l'emportera dans le coeur de la dame à l'issu de ces joutes verbales où le texte d'aujourd'hui rencontre celui du XVIIe siècle. "C'est tellement limpide à dire, tellement beau, cela devient un bonheur à jouer", s'est enthousiasmée, hier matin Mélanie Thierry à l'issue de la projection. "C'est une nouvelle qui parle du XVIe siècle à travers une vision que l'on en a au XVIIe siècle, souligne Bertrand Tavernier. J'ai respecté tous les sentiments et les péripéties. Quand on impose le mariage à Marie de Mézières, ses parents, est-il écrit dans le texte, durent la tourmenter, c'est-à-dire la torturer. Le lecteur de Mme de La Fayette le comprenait avec cette violence-là. Nous sommes allés chercher jusqu'aux racines des mots".Un journaliste anglo-saxon – ils sont peu en conférence de presse pour un film français – évoque le terme de thriller. "Il y a une tension dans les sentiments qui sont des sentiments que l'on trouve dans les meilleurs films noirs", dit le cinéaste de "Que la fête commence", son deuxième long métrage en 1975, qui évoquait la Régence, cette courte période de libération sexuelle après l'ultra catholicisme de la fin du règne de Louis XIV.
Richard Pevny

Jospin en guest-star

Il est la vedette surprise de la comédie "Le nom des gens" qui a fait jeudi soir l'ouverture de la Semaine de la critique.
Et il y a cette phrase dite avec un sens de l'humour inédit : "Un Jospiniste aujourd'hui, c'est aussi rare qu'un canard mandarin sur l'île de Ré".
Lui, s'appelle Michel Leclerc, un nom un ne peut plus français. Elle, Baya Kasmi, mais cherchez pas du côté du Brésil, c'est algérien.
Leur histoire, celui de leurs patronymes respectifs, est le point de départ d'une comédie qu'ils ont écrite à deux, que Michel Leclerc, a mis en scène, avec un certain brio.
Dans le film, Arthur Martin – comme le type des cuisinières – (Jacques Gamblin), est un ornithologue un peu coincé, spécialiste des risques épidémiques, et adepte du principe de précaution. Ce principe, sa propre famille l'applique depuis que les grands-parents, des Cohen, ont été gazés à Auschwitz. C'est devenu depuis un sujet tabou, dont on ne parle pas. Arthur est d e "jospiniste", une espèce d'oiseau en voie de disparition. Arthur rencontre dans une radio, Bahia Benmahmoud (Sara Forestier, délicieusement impudique), fille d'un ouvrier algérien (Zinedine Soualem) qui s'est fondé avec discrétion dans le paysage hexagonal et d'une Française (Carole Franck), adepte de toutes les bonnes causes (antinucléaire aux mariages blancs). Sa fille en a rajouté une : changer le monde par le cul en couchant avec le maximum de gens de droites. Elle utilise son corps comme arme de destruction massive des fachos et des intégristes. Michel Leclerc nous rappelle que "le nom d'une personne n'est plus forcément révélateur de ce qu'elle est ou censé être", que c'est à chacun de définir sa propre identité tout en ne reniant pas son patronyme, ses racines, l'histoire de sa famille. "Le nom des gens" est une comédie sociale, politique, donc engagée, donc de gauche, et romantique dans laquelle Sara Forestier développe à nu un talent fou.
R. P.

Tom et Gerri

Serait-ce après trois jours de compétition, le candidat le plus sérieux à une Palme d'Or ? En tout cas, hier matin, "Another year" du Britannique Mike Leigh n'a pas laissé indifférent, a même été applaudi, ce qui est peut-être un signe. Pour l'heure, seul le Français Mathieu Amalric avec son long métrage "Tournée" faisait figure de favori de la critique. Mike Leigh n'est pas à proprement parler un inconnu sur la Croisette, Palme d'Or en 1996 pour "Secrets et mensonges", Prix de la mise en scène en 1993 ("Naked"), membre du jury en 1997.
"Another year" développe des thèmes chers à Mike Leigh : la famille, l'amitié, l'amour, l'espoir et le découragement, la fraternité, la solitude, la mort et le temps qui passe.
Le cinéaste suit un couple d'âge mûr et de leurs amis au cours d'une année à Londres ; le film est découpé en quatre saisons. Gerri, conseillère conjugale dans un centre social, et Tom, ingénieur géologue, forment un couple heureux, accompli. Ils n'auraient qu'un voeu, que leur fils Joe rencontre la femme de sa vie et leur donne les joies d'être des grands-parents.
Ils ont une amie, Mary, une collègue de Gerri, à la vie sentimentale aussi plate qu'un encéphalogramme. Mary picole pas mal, tout comme Ken, un ami d'enfance de Tom, qui noie sa triste vie de célibataire endurci dans le vin et la bière (et inversement).
D'autres personnages viennent le temps d'un week-end, d'un barbecue ou de l'enterrement de la belle-soeur de Tom, compléter cette galerie de personnages à un moment charnière de leurs vies. Tom et Gerri sont le pivot de l'histoire, vers lequel viennent chercher écoute et réconfort ces êtres fracassés par la vie, le temps qui passe et qui ne revient pas, et dont on se remémore les meilleurs moments, le festival de l'île de Wight en 1968, l'ambiance perdue des pubs, les amours envolés et les êtres chers disparus... Le film de Mike Leigh tricote de la mélancolie.
R. P.