08/08/2010

Woody Allen : "La vieillesse est mortelle !"

L'existence ne serait qu'une histoire de bruit et de fureur qui ne signifierait rien, selon Shakespeare ("Macbeth"), mais aussi Freud, Nietzsche et bien entendu Woody Allen. On connaît sur la question quelques-uns de ses aphorismes réunis en leur temps dans "Dieu, Shakespeare et moi". Mais Woody Allen, bien qu'il pense que la vie n'a aucun sens, et qu'au final la grande faucheuse nous attend ou selon l'interprétation du titre de son dernier opus ("You will meet a tall dark stranger") l'inconnu en noir que nous sommes tous destinés à rencontrer, a, en revanche, un certain talent pour donner un sens à la vie de ses personnages. Son quarantième long métrage est un petit bijou d'autodérision. On y voit Anthony Hopkins, dans le rôle d'Alfie, larguer après quarante années de mariage sans nuage, son épouse Helena parce qu'elle lui rappelait à tout bout de champ sa piètre condition de mortel, bref qu'il n'avait plus vingt ans. Alfie n'entend pas mourir, ou pas tout de suite, et quoi de plus thérapeutique contre le vieillissement qu'une jeune personne, bien carrossée (Lucy Punch), une actrice, dit-il à sa fille Sally (Naomi Watts), mais qui, à mi-temps, pratique une autre activité qui est de donner du plaisir contre rémunération. Alfie laisse sur le bord de la route une épouse déboussolée qui va confier son chagrin et ses aspirations à une voyante extra-lucide dont le seul talent est d'avoir flairé une "pigeonne". Leur fille Sally, employée d'un galeriste (Antonio Banderas) qui ne la laisse pas indifférente, est mariée à Roy (Josh Brolin), un écrivain qui tarde à confirmer tout le bien que la critique a pensé de son premier roman et qui, à ses heures perdues, reluque sa jolie voisine indienne (Freida Pinto révélée par "Slumdog Millionnaire" de Danny Boyle).
"Je suis plutôt triste, pessimiste, même enfant j'étais déjà comme ça. Je pense que la vie est une expérience cauchemardesque, sombre et le seul moyen d'en sortir est de se mentir à soi-même. Il faut vivre dans l'illusion, car l'entreprise de la vie est plutôt attristante. Je suis délibérément contre la mort. Tout ce que je peux faire c'est écrire".Entouré de ses trois actrices principales et de Josh Brolin, le réalisateur américain de 74 ans, s'est prêté de bonne grâce, hier à Cannes pour la première mondiale de son film au rituel de la conférence de presse, un exercice dont il est passé maître. A ceux qui regretteront qu'il n'apparaisse plus dans ses films, le cinéaste a accusé son âge. "Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c'est frustrant, quand je travaille avec Naomi ou Scarlett (Johansson), de ne plus pouvoir être le type qui séduit l'actrice. Vieillir n'est pas vraiment avantageux. On ne devient pas plus intelligent, on n'a pas plus de sagesse, on n'est pas plus généreux. Et vous avez des tas de problèmes. Je vous conseille d'éviter la vieillesse".
Le point de départ de cette nouvelle comédie allenienne, c'est la séparation entre Alfie et Helena et la rencontre d'Alfie avec Charmaine. C'est un thème récurrent dans l'oeuvre de Woody Allen. "C'est un thème provocateur, cela me stimule", ajoute le réalisateur qui va entreprendre cet été le tournage de son 41e long métrage avec au générique une certaine première dame, au côté notamment de Marion Cotillard.
Richard Pevny

Michael Douglas : "Wall Street n'est pas une condamnation du capitalisme, il en explore les excès"

Tous trois – le réalisateur Oliver Stone et les acteurs Michael Douglas et Shia LaBeouf – résident au prestigieux Carlton, mais c'est presque en voisins qu'au Palais Stéphanie, hôtel de luxe né sur les décombres de l'ancien Palais des Festivals, ils ont leurs quartiers pour rencontrer la presse. Il y a du retard dans le planning de l'attachée de la presse de la Twentieth Century Fox, le studio hollywoodien qui a coproduit "Wall Street : l'argent ne dort jamais" et en distribuera la version française le 29 septembre prochain. Dans une suite au premier étage, les journalistes, en individuels ou par petits groupes, se succèdent par tranches de quinze à vingt minutes. Par les baies vitrées, un vent d'est agite les palmiers de la Croisette. Le drapeau rouge flotte sur la plage dont on a réduit dans la nuit l'accès à cause d'un petit coup de mer. Les premières fêtes nocturnes s'en sont trouvées amputées d'un grand nombre d'invités. Au loin, une flottille de bateaux de luxe, dont un trois-mâts, se balancent en cadence sur les flots bleus, près d'un paquebot de croisière qui les domine de ses quatre ou cinq étages de cabines.
Nos hôtes n'ont guère le temps de s'abîmer dans le paysage de la French Riviera. Il leur reste moins de trois heures avant la montée des marches, pour dire une fois de plus tout le bien qu'ils pensent de la crise financière.
Oliver Stone, qui peut à l'occasion s'exprimer dans un français impeccable – sa mère, une Française rencontra son père sur les Champs-Elysées – ne mâche pas ses mots. "Nous sommes dans un désordre systémique, les banques contrôlent tout, l'énergie dont le pétrole, les assurances donc la santé. Ces gens-là pillent l'économie, prennent l'argent et nous payons. Nous socialisons les pertes et capitalisons les gains. Les banques nous ont baisés." Michael Douglas tempère ses propos : "Le film n'est pas une condamnation totale du capitalisme, il en explore les excès. Oliver Stone montre les failles de ce système"."Le festival de Cannes a ouvert avec "Robin Hood" qui volait aux riches pour donner aux pauvres et se poursuit avec "Wall Street" dont le sujet est quasiment l'inverse ", s'amuse Oliver Stone.
Nous lui demandons ce qu'il pense du personnage de Gordon Gekko, interprété par Michael Douglas, qui est quasiment devenu une icône à Wall Street. "Cela montre bien ce que sont devenues les valeurs de l'Amérique..." dit le cinéaste. "En 1987, le héros du film c'était Charlie Sheen. Michael n'apparaissait que pendant vingt-six minutes dans le rôle de Gordon Gekko. Et c'est ce charmant voyou qui a conquis le coeur du public ! Que l'Amérique en ait fait un héros, c'est presque une honte ".R. P.

Oliver Stone met en scène les "dents de la mer" à Wall Street

Oliver Stone connaît bien le monde de Wall Street. En 1987, il y a tourné son film éponyme, l'histoire d'un golden boy, interprété par Charlie Sheen, à qui un investisseur, Gordon Gekko (Michael Douglas), faisait franchir la ligne rouge. Stone, fils d'un agent de change new-yorkais à qui il dédicaça "Wall Street", voulait que ce film-là soit perçu comme un conte moral. Or, "Wall Street" a plus fait pour Wall Street qu'aucun autre film, au point que, raconte Oliver Stone, beaucoup de jeunes goldens boys ont fait carrière dans la finance après avoir vu son film. Un film qui a fait aimer l'argent, alors qu'il était censé dénoncer les années fric, les années Reagan. Les jeunes traders ont même adopté le look Gordon Gekko, ses cheveux « lissés en arrière », ses bretelles sur des chemises rayées bleu à col blanc, ses cigares, son credo : " L'avidité, c'est bien'. On pourrait y ajouter, son cynisme, son ego " de la taille de l'Antarctique ", son amour de l'argent "cette garce qui ne dort jamais ", avant même l'amour de ses proches.
En 1987, Wall Street n'était pas seulement une bulle, mais un autre monde quasi interdit au commun des mortels. Aussi pour le tournage de "Wall Street", il avait fallu reconstituer en studio une salle des marchés, car il était impensable de tourner en décors naturels. Or, vingt-deux ans après, Oliver Stone a reçu un accueil de star dans ses repérages. Le tournage de "Wall Street 2" s'est donc fait dans de vraies salles des marchés, le week-end, avec la collaboration de vrais traders, tous fans de "Wall Street".
Au début de "Wall Street : l'argent ne dort jamais", Gordon Gekko est libéré après huit ans de prison pour délit d'initié, fraude fiscale, blanchiment d'argent, racket. Sa femme l'a quitté, son fils est mort gangrené par la drogue, sa fille, Winnie, lui a tourné le dos. Il est mal rasé, ses cheveux ont blanchi, il n'a plus un sou, pourtant il va rebondir en publiant un best-seller dans lequel il annonce une catastrophe à venir. Car avec ou sans Gordon Gekko, le monde de la finance ne s'est pas arrêté. On pourrait dire qu'il est même de plus en plus fou, les chiffres de plus en plus astronomiques, les faillites et les suicides de plus en plus nombreux. Le credo de Gordon Gekko, "l'avidité c'est bien" est devenu celui de tous. En 2008, les ordinateurs sont devenus fous, on a appelé cela la crise des subprimes, une arnaque qui paraissait bien ficelée, trop même, qui a conduit un certain Bernard Madoff derrière les barreaux. Il n'est pas dit que la justice lui donne l'occasion d'un come-back à la Gordon Gekko. Et Wall Street a entendu siffler à ses oreilles le boulet du big krach, comme en 1929. Fort heureusement, le Congrès toutes tendances confondues, ce qui aurait été impensable il y a quelques années, est venu au secours des banques, socialisme ou pas. En Europe, même, les Etats se sont crus obligés de puiser dans la caisse pour permettre aux banques de se refaire et continuer à verser des primes à leurs traders. Car l'argent ne dort jamais. C'est même le sujet principal du film d'Oliver Stone. Terrible et tout aussi fascinant, c'est tout le paradoxe.
Richard Pevny