21/05/2011

18 mai : Cavalier Président !

Le réalisateur Alain Cavalier, 80 ans cette année dont cinquante passées derrière une caméra, n'en a, semble-t-il, pas fini avec le septième art qu'il a porté à l'un de ses plus hauts sommets en 1986 avec "Thérèse", sans doute son film le plus grand public.
Depuis longtemps, Alain Cavalier est avec le cinéma dans une intimité quasi monastique.
Le réalisateur de "Irène" émouvant long métrage consacré à sa défunte épouse, qui donnait à penser qu'il pourrait ne plus jamais avoir envie de tenir une caméra, livre avec "Pater", peut-être une ultime réflexion sur le cinéma vérité et mensonge dans un dialogue avec Vincent Lindon. Ces deux-là, nous dit-on, sont comme fils et père.
Nous sommes au mois d'avril. La caméra filme les mains de Cavalier qui déversent dans deux assiettes un bocal de truffes. Diverses victuailles sont sur la table. Alain Cavalier et Vincent Lindon préparent un film sur le pouvoir, l'un sera le Président, l'autre son Premier ministre. Où sommes-nous ? Dans la propre maison du réalisateur ? Cavalier dit ne pas avoir porté de costume et de cravate depuis "Thérèse". On le verra 105 minutes durant en costumes, même lorsqu'il n'est qu'Alain Cavalier. Le film ainsi navigue entre deux fictions formant un tout. Alain Cavalier et Vincent Lindon conversant comme deux amis qui s'apprêtent à tourner un film, et puis les mêmes, sans changer de tenue, interprétant le Président et son Premier ministre.
Parfois nous sommes dans le bureau du Président ou à table, d'autres fois dans la cuisine alors que cuisent des asperges à la vapeur. Vincent Lindon est-il Lindon ou un acteur quand il évoque, énervé, une altercation qu'il vient d'avoir avec le concierge, à propos du fonctionnement de l'ascenseur.
Et puis il y a la politique. Président et Premier ministre souhaiteraient une réconciliation entre ceux qui n'ont pas beaucoup et ceux qui ont tout. Et si une loi venait plafonner les hauts salaires, comme il existe un salaire minimum ? O n voit que l'âge n'a pas enlevé à Alain Cavalier sa capacité à s'indigner des gens qui quittent leur pays pour porter leurs revenus à l'étranger. On ne devrait pas leur donner de Légion d'honneur, dit-il. "Je ne veux pas que l'on pense que l'État vole le peuple", dit le Président.
Il est question d'une photo compromettante pour un adversaire à la présidence : "Ce n'est pas une arme", lâche Lindon. La salle ricane et applaudit.


15 mai : gardarem lo Larzac

larzac.jpgUn aigle décrit de grands cercles dans un ciel d'un bleu infini. Il observe l'homme qui au sol parcourt à petites foulées le chemin qui court sur le causse du Larzac. Drôle d'endroit pour faire son jogging. Ce sexagénaire à la barbe blanche, c'est Léon Maille, l'un des 103. Durant dix ans, ces indigènes firent de leur résistance pacifique à l'Etat français, un modèle de lutte dont on parle encore aujourd'hui. José Bové, longtemps porte-parole de la Confédération paysanne, figure emblématique des faucheurs, fut l'un d'eux.
Pierre et Christiane Burguière, Michel Courtin, Christian Rouqueirol, Pierre Bonnefous, Michel Vincent, Marizette Tarlier, dont le mari Guy - décédé en 1992 - fut en quelque sorte le "stratège de la lutte" au point qu'à Paris dans les cabinets ministériels on lui décernait le titre de "préfet du Larzac", tous ceux-là furent aux avant-postes de cette lutte. Ils étaient des paysans "pur porc", c'est-à-dire de souche, catholiques et de droite, dit l'un d'eux, ou "pionniers", venus "coloniser" ces terres caillouteuses où rien ne poussait facilement, parce qu'ils en étaient tombés amoureux comme d'une beauté unique dont on veut se repaître chaque jour de la vue.
Des paysans dont on disait à l'heure du journal télévisé qu'ils vivaient encore comme au Moyen-âge, selon le secrétaire d'Etat à la Défense de l'époque, et à qui Paris apporterait le confort contre quelques hectares de terre tout juste bonne à faire crapahuter de jeunes recrues en treillis. Les 103, sur 107 paysans expropriés, dirent non et les Français furent derrière ces gens-là, parce que la France rurale cela parle au coeur de chacun.
Et bientôt, le Larzac, ses grands rassemblements festifs, sorte de Woodstock occitan où venaient chanter Marti et Graeme Allwright, ces convois de tracteurs vers la capitale, reçus de village en village comme s'il s'agissait de la caravane du Tour de France, ces moutons lâchés sur le Champ-de-Mars, ce Larzac fut l'endroit où l'on pouvait prolonger Mai 68 "après voir été foutu dehors de la ville", dit le curé Pierre Bonnefous qui à l'époque prit fait et cause pour les 103 avec la bénédiction de l'évêque de Rodez.
'Tous au Larzac' du documentariste Christian Rouaud, arrive à un moment crucial, alors que les papys du Larzac sont appelés à reprendre du service. "En luttant contre le gaz de schiste, on empêche les multinationales de détruire notre territoire", "message très subversif".



14 mai : habemus Moretti

hbemus.jpgOn se croirait au collège pendant une interro écrite. Les cardinaux alignés sur deux rangs de face, doivent inscrire sur une fiche le nom de leur favori au fauteuil de Saint Pierre. Il y a ceux qui tentent de copier sur leur voisin, d'autres qui se planquent derrière leur bras... Après l'émotion que chaque spectateur ne pourra que ressentir devant les images d'archives de l'enterrement de Jean Paul II qui ouvrent le film, Nanni Moretti installe un court moment de comédie. Dans le silence de la chapelle Sixtine, les pensées intimes des cardinaux explosent en une cacophonie de suppliques : "Pas moi, Seigneur !" Et puis c'est un visage, jusqu'alors perdu parmi d'autres sur lequel l'objectif se focalise, le visage de Michel Piccoli, le pape que s'est choisi Nanni Moretti dans 'Habemus papam'.
Et ce pape va refuser la charge qui lui est proposée, parce qu'il ne s'en sent pas capable. Personne ne refuserait un tel honneur, mais lui parce qu'il ne la demandait pas, la repousse. Ce qu'il aurait voulu : être acteur, jouer Tchekhov, mais il a raté son entrée au Conservatoire.
'Habemus papam', le nouveau film de Nanni Moretti livre beaucoup plus de choses sur le métier d'acteur, la scène et le cinéma en général, que sur celui de pape.
On a donc un pape qui demande à réfléchir, fausse compagnie à ses anges gardiens et s'en va errer à travers la ville. Partout où il passe, on regarde ce vieil homme un peu original sans rien ne percevoir de son rôle, alors que la ville éternelle prie pour que le nouveau pape se montre enfin à sa fenêtre. Pendant ce temps au Vatican, le psychanalyste appelé pour sonder l'inconscient sinon l'âme du nouvel élu, organise des parties de volley-ball avec les cardinaux de la curie.
Ces derniers, toujours au secret, s'adonnent dans le silence de leur étroite chambre, qui au vélo d'appart, qui à une réussite ou à la réalisation d'un puzzle.
Sous l'habit pontifical il y a un homme qui doute, non pas de sa foi, mais de sa capacité à changer l'Eglise, à guider le milliard de croyants, à apporter amour et compréhension.
Le spectateur se souvient de Jean Paul Ier, qui selon la confidence d'un cardinal, ne voulait pas accepter, et est décédé épuisé après un mois de pontificat en 1978. Il a peut-être lu de la main même de Benoît XVI, que ce dernier a pensé au couperet de la guillotine lorsque son nom est sorti. Il comprendra donc aisément le propos de Nanni Moretti. Rien qui n'offense la religion ou ébranle le socle même de l'Eglise.
Quant au pape, il est interprété par le légendaire Michel Piccoli qui lui donne de cette autorité qui caractérise depuis toujours les gens d'église. Mais derrière le visage comme sculpté dans le marbre de Carrare du chef, il y a un homme saisi de panique. Un prix d'interprétation ne serait pas volé par cet immense acteur.